Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
RomanceCinq séances de cinéma, et tout un été à désapprendre les adieux

Les jours où tu restais

Alma dirige un camping et croit savoir accueillir les voyageurs sans les retenir. Quand Judith arrive avec son cinéma itinérant, les nuits deviennent trop courtes. Mais la dernière projection approche, et chacune imagine une autre fin à leur été.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Une place dans l'ombre
  2. 2. Après le générique
  3. 3. Le détour de vingt kilomètres
  4. 4. Lundi, sans urgence
  5. 5. Les dates jaunes
  6. 6. Une adresse entière
  7. 7. Le film annulé
  8. 8. Ce qu'on emporte
  9. 9. Novembre avait une clé
  10. 10. À la prochaine séance

1. Une place dans l'ombre

La première fois que Judith arriva au camping, Alma lui attribua un emplacement trop petit pour son camion et beaucoup trop grand pour la femme qui en descendit. Judith portait sous le bras un rouleau de moquette, une boîte de biscuits coincée entre les dents et l'expression patiente de quelqu'un qui avait déjà reçu trois mauvaises indications dans la même journée.

Alma posa son téléphone.

« Le cinéma ?

— Non. Une invasion, mais nous avons un budget modeste. »

Le camion de l'association devait apporter cinq séances de plein air entre juillet et août. Alma avait signé le contrat en février, entre la réfection des sanitaires et le départ de son unique réceptionniste. Elle se souvenait d'un écran, d'un projecteur et de dates soulignées en jaune. Elle avait oublié qu'une personne viendrait avec.

Judith regarda l'emplacement, puis les branches basses du mûrier.

« Il mesure trois mètres de haut.

— Vous aussi, bientôt, si vous continuez à me regarder comme ça. »

Elle lui trouva une place près de la réserve. Le camion recula lentement. Judith suivait ses gestes dans le rétroviseur ; Alma baissa les bras une seconde trop tôt, distraite par le reflet de ce visage concentré. Un pneu heurta doucement la bordure.

« Votre langage des mains manque de vocabulaire », observa Judith en coupant le moteur.

Alma avait quarante-six ans, un camping de soixante emplacements à diriger avec sa sœur et une capacité considérable à expliquer les règles aux autres. Elle découvrit qu'elle ne savait plus où mettre ses mains.

Elles inspectèrent la pelouse. Judith refusa le premier endroit proposé : les campeurs auraient dû traverser les câbles pour rejoindre les douches. Elle choisit un angle, vérifia les accès, sortit son matériel. Lorsqu'Alma tenta de soulever seule une caisse, elle l'arrêta sans élever la voix.

« Celle-ci se porte à deux. »

Alma attendit, les doigts sur les poignées. Ce fut une sensation assez neuve.

En fin d'après-midi, elles mangèrent les biscuits écrasés sur le marchepied. Judith avait une coupure ancienne au menton et des cheveux châtains qu'elle attachait avec un élastique jaune. Alma reçut quatre appels. Elle répondit aux quatre.

« Vous dormez ici ? demanda-t-elle enfin.

— À l'emplacement dix-sept, si votre arbre m'accepte.

— Je parlais de ce soir.

— Moi aussi. »

Alma rougit pour une raison que Judith eut la bonté de laisser tranquille. Plus tard, en portant les chaises, elle constata que l'emplacement dix-sept était visible depuis la fenêtre de sa cuisine.

2. Après le générique

Le soir, une petite fille voulut savoir pourquoi le film n'avait pas commencé alors que sa montre indiquait déjà l'heure.

« Il faut que le ciel éteigne sa lampe », répondit Judith.

L'enfant leva le nez avec méfiance. Alma, qui distribuait les derniers coussins, sourit. Elle s'assit au fond, près du projecteur. Elle connaissait à peine le film, une comédie ancienne dont elle avait surtout vérifié qu'elle convenait aux familles. Pendant la projection, elle regarda Judith beaucoup plus que l'écran.

La technicienne contrôlait l'image, surveillait le matériel, puis s'autorisait quelques secondes de rire. Son rire commençait sans bruit. Ses épaules se soulevaient avant que sa bouche ne cède. Alma apprit ce mouvement par cœur au cours de la soirée.

Quand les spectateurs furent partis, il resta une sandale d'enfant, trois coussins humides et un paquet de chips vide que le vent promenait entre les chaises. Alma le poursuivit jusqu'au terrain de pétanque. Judith la vit revenir victorieuse.

« Une belle fin. Un peu prévisible.

— Vous reviendrez quand même ?

— C'est dans le contrat. »

Elles rangèrent. La caisse lourde passa de leurs mains au camion. Ensuite, Alma proposa une tisane et regretta immédiatement son choix : elle aurait voulu être une femme qui gardait au frais quelque chose d'élégant. Elle possédait une bouteille de jus d'abricot, du lait et la moitié d'un citron dur.

Judith choisit le jus d'abricot.

Dans la cuisine, les fenêtres étaient ouvertes. On entendait une fermeture de tente récalcitrante et, plus loin, le dernier ballon frappé par des adolescents. Judith retira ses chaussures. Elle avait quarante-trois ans. Elle travaillait pour l'association depuis neuf ans, conduisait beaucoup, connaissait les salles communales où les prises se cachaient derrière les armoires et celles où l'on vous offrait toujours une part de tarte.

« Vous vivez dans le camion ?

— Pendant les tournées. L'hiver, je loue une chambre chez une amie, à deux heures d'ici.

— J'aurais adoré cette vie.

— Vous adorez laquelle ? Celle où je cherche une douche ou celle où je mange debout sur un parking ? »

Alma rit. Judith lui demanda de raconter le camping. Elle parla de ses parents, de sa sœur Bérangère, du premier été passé derrière le comptoir à seize ans. Elle omettait les mauvais hivers avec une facilité exercée.

À une heure, Judith reprit ses chaussures. Alma l'accompagna dehors. Elles restèrent quelques secondes sans rien dire sous la lampe de la réserve.

« Bonne nuit, madame dix-sept. »

Judith regarda la lumière de sa cuisine.

« Vous aussi. Essayez. »

3. Le détour de vingt kilomètres

La deuxième séance était prévue huit jours plus tard. Judith devait auparavant travailler dans deux communes voisines. Le lundi, elle envoya à Alma la photographie d'une prise électrique dissimulée dans un placard derrière onze balais.

Alma répondit avec celle d'une chaussette abandonnée dans le congélateur collectif. Leur conversation trouva ainsi une entrée raisonnable. Le mardi, elles en étaient aux mauvaises chansons qu'elles aimaient. Le mercredi, Alma attendait le bruit de chaque message avec une impatience qu'elle attribuait à la chaleur.

Judith passa le jeudi matin.

« J'étais dans le coin. »

Alma, qui connaissait la région, regarda le nom de la commune inscrit sur son programme.

« Le coin fait vingt kilomètres de détour.

— Il a une forme compliquée. »

Elles allèrent acheter des pêches au marché. Bérangère tenait la réception. Elle avait simplement dit : « À midi », en prenant les clés. Alma promit de rentrer avant. À dix heures quarante, elle consulta son téléphone. À dix heures cinquante-deux, Judith lui retira doucement des doigts une pêche qu'elle était en train d'écraser.

« Votre sœur sait travailler ?

— Elle est excellente.

— Alors elle mérite une pêche entière. »

Elles déjeunèrent sur un muret, bien avant midi, de pain, de fromage et d'un fruit chacune. Du jus coula sur le poignet de Judith. Alma sortit un mouchoir, hésita, puis le lui donna. Judith essuya son bras avec une lenteur probablement innocente. Alma décida qu'elle était perdue.

Elle apprit que Judith avait vécu sept ans avec une restauratrice de meubles. Elles s'étaient séparées deux ans plus tôt. Il restait un chat chez l'une et une scie sauteuse chez l'autre, deux bonnes raisons de continuer à se parler sans espérer revenir ensemble.

« Et vous ?

— Cinq ans avec Claire. Elle disait que le camping était ma véritable compagne.

— C'était jaloux, ou exact ? »

Alma arracha un morceau de croûte.

« Les deux, sans doute. »

Elles rentrèrent à onze heures cinquante. Bérangère prit ses pêches sans demander d'explication. Judith repartit pour sa projection du soir. Avant de monter dans le camion, elle posa deux doigts sur le bras d'Alma.

« Je ne travaille pas lundi prochain.

— Moi, je… »

Elle s'arrêta. Elle pouvait entendre sa propre voix aligner déjà les impossibilités.

« Je vais regarder le planning. »

Bérangère, derrière la vitre, leva ostensiblement un pouce. Alma lui adressa un geste moins aimable. Judith éclata de rire, cette fois sans aucune retenue.

4. Lundi, sans urgence

Alma obtint son lundi en échange du jeudi de Bérangère. Le matin venu, elle prépara deux pages de consignes, puis trouva sa sœur devant la réception avec un café.

« Tu veux aussi me réexpliquer comment fonctionne une porte ? »

Elle déchira la première page. La seconde concernait la livraison de gaz. Bérangère la conserva.

Judith l'attendait avec une vieille voiture empruntée à sa collègue de tournée. Elles avaient prévu une plage, des sandwiches et une marche. À onze heures, un orage éloigné les fit renoncer à la plage. Elles finirent dans une laverie où Judith devait récupérer ses vêtements. Alma découvrit qu'elle pouvait désirer quelqu'un en la regardant trier des chaussettes.

« J'avais imaginé quelque chose de plus impressionnant », dit Judith.

Alma observa les deux sèche-linge qui tournaient devant elles.

« Il y a du mouvement. »

La pluie frappa la vitrine. Elles s'assirent sur le banc en plastique. Judith raconta une projection où le maire avait insisté pour annoncer le film avec le microphone éteint, puis remercié le public d'avoir gardé un silence admirable. Alma raconta la fois où elle avait perdu le passe général dans une poche de maillot et vidé deux piscines gonflables avant de le retrouver.

Elles riaient encore lorsque le téléphone d'Alma vibra. Elle regarda l'écran : une campeuse voulait savoir si l'épicerie vendait des glaçons. Alma transmit le message à Bérangère, puis rangea l'appareil.

« Je progresse », dit-elle.

Judith ne distribua ni compliment ni récompense. Elle lui prit la main.

Ce fut cette absence de cérémonie qui bouleversa Alma. La paume de Judith était chaude. Son pouce effleura une fois la base de ses doigts, comme une question très précise. Alma se rapprocha. Elles s'embrassèrent tandis que le sèche-linge annonçait bruyamment la fin de son programme.

« Il applaudit », murmura Judith contre sa bouche.

Elles sortirent quand la pluie cessa. Les sandwiches étaient tièdes. Le sable, sur la promenade, collait aux semelles. Elles marchèrent pourtant jusqu'au petit port et regardèrent un homme essayer de convaincre son chien de remonter dans une voiture. Alma n'avait aucune envie que cette journée produise autre chose.

Au retour, Judith s'arrêta devant le logement d'Alma. Alma resta assise.

« Tu peux venir boire quelque chose.

— De l'abricot ?

— J'ai acheté du vin.

— Ah. Nous changeons de catégorie. »

Judith passa la nuit. Le matin, Alma se réveilla avant elle et demeura immobile, surprise de ne pas avoir immédiatement pensé au travail.

5. Les dates jaunes

Pendant trois semaines, leur histoire se construisit autour des dates jaunes du programme. Judith venait pour les séances, restait quelquefois une nuit de plus. Alma apprit qu'elle ouvrait les yaourts avec un soin absurde et perdait systématiquement les petites cuillères. Judith découvrit qu'Alma chantait juste jusqu'au refrain, puis inventait la mélodie avec autorité.

Elles se voyaient aussi en dehors du camping. Un déjeuner, une baignade tôt le matin, deux heures dans une librairie où Judith acheta un livre qu'elle possédait déjà parce qu'Alma le lui avait conseillé. Elle l'avoua le lendemain. Alma échangea le livre et lui écrivit sa dédicace sur un ticket de caisse.

À chaque départ, pourtant, Alma redevenait efficace. Elle préparait du café, vérifiait que Judith n'avait rien oublié, lui demandait l'heure d'arrivée à sa prochaine étape. Elle la raccompagnait comme une voyageuse satisfaite.

« Tu pourrais avoir l'air un peu contrariée », dit un matin Judith.

Alma remit correctement le rétroviseur qu'elle venait de frôler.

« Je ne veux pas te retenir.

— Je n'ai pas dit que tu devais t'allonger devant les roues. »

Alma l'embrassa, puis recula pour faciliter la manœuvre. Elle regarda le camion jusqu'à la route, invisible depuis la cabine. Ce chagrin, elle le réservait à l'après.

Début août, elles allèrent déjeuner en ville. Judith s'arrêta devant une agence immobilière, nota quelque chose sur son téléphone et demanda à Alma si la rue des Tilleuls était bruyante.

« Les mouettes ont un comité permanent. Pourquoi ?

— Je me renseigne. »

Alma imagina une location d'hiver de quelques semaines. Elle parla d'un appartement humide que le camping utilisait autrefois pour les saisonniers. Judith l'écouta sans enthousiasme. Puis son téléphone sonna ; elle s'éloigna pour répondre. Alma distingua seulement : « Oui, mardi, pour l'entretien. »

Elle se sentit aussitôt ridicule de tendre l'oreille. Judith avait un travail, une vie, des projets qui ne devaient rien à leurs nuits communes. Elle commanda les cafés.

La veille de la quatrième projection, Judith arriva avec une petite plante sur le siège passager.

« Tu jardines maintenant ?

— Il paraît que celle-ci supporte les débutantes.

— Et les voyages ?

— Elle a surtout besoin d'une fenêtre. »

Alma lui proposa la sienne. Judith posa le pot dans la cuisine. Elles dînèrent dehors et ne parlèrent plus de la fenêtre, ce qui permit à chacune d'imaginer une proposition différente.

6. Une adresse entière

La dernière séance devait avoir lieu le vingt-trois août. Trois jours avant, Judith arriva à pied, avec un sac léger. Alma la trouva ravissante et un peu inquiétante, débarrassée du camion qui expliquait toujours sa présence.

« J'ai une nouvelle », dit Judith.

Elles s'assirent dans la cuisine. La plante avait produit une feuille minuscule, très pâle.

Judith avait obtenu un poste de projectionniste dans le cinéma de la ville. Un départ à la retraite avait ouvert une place. Elle avait envoyé sa candidature en mai, avant de rencontrer Alma. L'entretien final s'était bien passé. Elle commencerait en octobre.

Alma resta silencieuse si longtemps que Judith cessa de sourire.

« C'est une bonne nouvelle pour moi.

— Oui. Bien sûr. C'est formidable.

— On dirait que je t'annonce une perquisition. »

Alma posa sa main sur la table, puis la retira pour dégager une miette inexistante.

« Tu aurais pu me le dire.

— Je t'ai dit que j'en avais assez des tournées. J'attendais de savoir. Toi, tu parlais toujours de la fin de l'été.

— Parce que tu repartais.

— Tu préparais mon départ avant que je sois arrivée. »

Judith avait aussi trouvé un appartement rue des Tilleuls. Elle devait confirmer la location. Une chambre, une cuisine où l'on pouvait manger, un balcon minuscule. Alma imagina une table avec deux chaises, des dimanches entiers, une femme présente quand elle-même serait grise de fatigue, de pluie et de soucis.

Elle répondit à cette image par le pire détour possible.

« Tu pourrais économiser le loyer. Ici, il y a de la place. L'appartement des saisonniers serait parfait. Et si tu veux quelques heures en plus, nous avons toujours…

— Alma. »

Judith la regardait fixement.

« Je t'annonce mon travail et mon logement. Tu es déjà en train de m'installer dans le tien.

— Je cherchais à aider.

— J'aurais préféré que tu me dises si tu avais envie qu'on se voie en novembre. »

Alma sentit monter une colère défensive, rapide, familière.

« C'est facile de débarquer avec tout décidé et de me demander la bonne réaction.

— Je décide de ma vie. Pour nous deux, je suis justement venue parler. »

La conversation s'arrêta là. Judith ne claqua aucune porte. Elle récupéra sa plante, ce qui fit beaucoup plus mal. Alma la suivit jusqu'au perron, incapable de prononcer autre chose qu'un « Attends » sans proposition derrière.

Judith attendit quelques secondes. Puis elle partit.

7. Le film annulé

Le vingt-trois août, le vent rendit la projection impossible. Judith et son collègue vinrent tout de même vérifier sur place. La décision fut prise avant le montage. Alma remboursa les billets vendus aux visiteurs extérieurs ; le prix du séjour des campeurs incluait les animations. Elle passa l'après-midi à proposer des alternatives et à supporter la déception des familles.

Judith resta professionnelle. Elles déchargèrent seulement les affiches prévues pour l'accueil. À la fin, devant le camion de l'association, Alma tenta une plaisanterie sur la météo. Elle tomba entre elles avec un bruit de couverts sales.

« Je suis contente pour ton poste », dit-elle enfin.

Judith hocha la tête.

« Merci. »

Elle repartait terminer sa tournée. Elles savaient désormais toutes les deux qu'elle reviendrait dans la région. Cela ne leur donnait aucun rendez-vous.

Alma tint jusqu'au soir. À vingt-deux heures, Bérangère la trouva dans la buanderie en train de plier des draps déjà pliés.

« Tu vas leur faire des angles dangereux. »

Alma posa le linge. Elle raconta la conversation, puis ajouta que Judith aurait pu comprendre. Bérangère s'assit sur la machine éteinte.

« Comprendre quoi ?

— Que l'hiver, je ne suis pas comme ça.

— Comme quoi ?

— Drôle. Occupée. Avec des gens autour. »

Depuis plusieurs années, la fermeture du camping la laissait épuisée et sans rythme. Elle dormait mal, repoussait les sorties, tournait dans le logement de fonction au milieu des devis. Claire avait fini par partir. Alma avait résumé leur séparation par le travail pour éviter de raconter ces mois où elle répondait « demain » à chaque invitation.

« Judith va le voir », dit-elle.

Bérangère descendit de la machine.

« Oui. Si tu lui ouvres la porte. »

Elle ne promit pas que ce serait simple. Elle rappela leur accord de juin : embaucher une personne supplémentaire à l'accueil la saison suivante et partager réellement les astreintes. Alma avait repoussé la dernière discussion en invoquant les urgences.

« Moi aussi, j'ai besoin de savoir quand je travaille et quand je ne travaille pas. On règle ça jeudi. Pour de vrai. »

Alma rentra chez elle. L'empreinte ronde du pot était restée sur la table, dessinée par un peu de terre. Elle la nettoya. Puis elle écrivit à Judith qu'elle regrettait ses paroles et voudrait lui parler à son retour.

Elle relut son message, supprima trois justifications, l'envoya.

8. Ce qu'on emporte

Judith répondit le lendemain : elle serait disponible le six septembre, à dix heures, devant son futur immeuble. Elle devait prendre des mesures pour ses meubles. Alma passa les jours suivants à imaginer cette rencontre jusqu'à se fatiguer elle-même.

Le jeudi, elle travailla avec Bérangère sur le budget. Elles ne pouvaient pas doubler leur personnel. Elles pouvaient allonger le contrat d'accueil, déléguer certaines arrivées et répartir les semaines autrement. Alma découvrirait encore des problèmes. Sa sœur en découvrirait aussi. Elles inscrivirent chacune des jours libres dans le calendrier avant de remplir les autres cases.

Le six septembre, Alma arriva avec un mètre dans la poche. Judith en avait un.

« Nous pourrons contrôler la fiabilité de nos appareils », dit Alma.

Judith sourit malgré elle.

L'appartement sentait le savon et la peinture sèche. Il était au premier étage. Des mouettes se disputaient effectivement sur le toit voisin. Alma mesura un mur pendant que Judith notait. Elles parlèrent de l'emplacement du réfrigérateur, puis n'eurent plus aucun meuble pour se cacher derrière.

« J'ai envie de te voir en novembre, dit Alma. Et la semaine prochaine. Je n'ai pas su le dire.

— Tu avais pourtant beaucoup de propositions pour mon emploi du temps.

— Oui. C'était idiot. Et injuste. »

Elle raconta ses hivers, ses nuits sans sommeil, sa manière de s'isoler quand elle cessait d'être indispensable. Elle avait repris rendez-vous avec la psychologue qu'elle avait rencontrée après sa séparation. Elle ne demanda pas à Judith de trouver une solution.

Judith resta contre le mur, le carnet fermé.

« J'ai passé longtemps à rendre les départs faciles aux autres, dit-elle. Je laissais mes affaires dans un sac. Je faisais en sorte de ne jamais encombrer. Avec toi, j'ai recommencé sans m'en apercevoir. »

Elle expliqua qu'elle avait besoin de cet appartement, de ses propres meubles, de rentrer quelque part après le travail. Son désir de s'installer précédait leur rencontre. Elle n'avait aucune envie de transformer le camping en preuve d'amour.

« Je le comprends maintenant », dit Alma.

« Je vais travailler certains soirs où tu seras libre. Et quand je rentrerai, je n'aurai probablement pas envie de regarder un film.

— Nous pourrons détester ensemble la télévision.

— Tu vois ? Déjà un projet. »

Alma demanda si elle pouvait l'aider à déménager. Judith accepta, en précisant que le canapé appartenait à une catégorie d'objets qui exigeait plus de deux personnes. Elles convinrent aussi d'un dîner la semaine suivante, sans caisse à transporter, sans contrat de projection pour leur fournir une raison de se retrouver. Judith nota l'heure sur la page des mesures. Alma dessina un petit rectangle autour pour qu'elles ne la confondent pas avec la largeur du frigo.

Judith s'approcha. Elles ne s'embrassèrent pas tout de suite. Alma sentit d'abord ses doigts fermer doucement le mètre qu'elle tenait encore ouvert contre sa cuisse.

« Tu vas te couper. »

Alors Alma pleura, deux larmes embarrassantes qu'elle essuya de la paume. Judith attendit qu'elle rie de son propre reniflement avant de l'embrasser.

Elles déjeunèrent sur le balcon, serrées contre une tablette trop petite. Alma avait apporté des pêches. Les dernières de la saison étaient moins jolies. Elles les mangèrent jusqu'aux noyaux.

9. Novembre avait une clé

Judith emménagea en octobre. Alma l'aida un dimanche avec Bérangère et une collègue du cinéma. La fameuse plante trouva sa fenêtre. Le canapé resta bloqué dans l'escalier pendant vingt minutes avant que quelqu'un pense à retirer ses pieds.

L'installation n'avait rien d'un prolongement des vacances. Judith travaillait souvent le soir et les fins de semaine. Alma eut de nouveau des nuits mauvaises. Elles annulèrent un dîner, se disputèrent sur un message lu trop vite et découvrirent qu'elles n'avaient pas la même idée d'une chambre chauffée correctement.

Un mardi de novembre, Alma arriva chez Judith avec une soupe et une mauvaise humeur qu'elle avait voulu laisser dans la voiture. Judith venait de passer la journée à résoudre une panne. Elle n'avait plus aucune patience pour les sous-entendus.

« Tu peux me dire que tu vas mal. Tu n'es pas obligée de critiquer ma casserole.

— Le manche bouge vraiment.

— Alors dis les deux. »

Alma posa la casserole sur le feu. Elle dit les deux. Judith resserra le manche après le repas.

Peu à peu, elles cessèrent de traiter chaque soirée difficile comme l'annonce d'une rupture. Alma apprit à prévenir lorsqu'elle avait besoin de calme, puis à proposer elle-même une autre date. Judith laissa un pull chez elle sans demander trois fois où le mettre. Elles conservaient deux logements, des horaires compliqués et cette façon de se chercher dans une pièce qui surprenait encore Alma.

À la fin du mois, Judith lui donna un double de sa clé.

« Pour vendredi. Je terminerai tard. Tu n'auras pas à attendre devant l'immeuble. »

Alma le prit. Elle ne chercha pas à transformer le geste en contrat. Le vendredi, elle arriva avant Judith, prépara à manger et s'endormit sur le canapé avec un roman ouvert sur le ventre.

Judith rentra presque à minuit. Elle posa son sac sans bruit. Alma ouvrit les yeux au moment où elle se penchait pour l'embrasser.

« Tu es restée », murmura Judith.

Alma regarda l'heure, la lampe allumée, les chaussures abandonnées près de la porte. Autrefois, elle serait rentrée chez elle pour ne pas paraître attendre. Elle aurait envoyé un message léger, gardé pour elle la déception, puis mal dormi.

« Oui. J'avais envie de te voir. »

Judith s'assit au bord du canapé. La soupe pouvait attendre quelques minutes. Elles avaient enfin trouvé une soirée dont aucune n'essayait de prévoir la fin.

10. À la prochaine séance

Au printemps suivant, Alma renouvela les séances de cinéma du camping. Une autre technicienne vint reconnaître le terrain. Elle lui montra l'angle de la pelouse, le passage à laisser libre et l'emplacement où son camion pouvait tenir sans abîmer le mûrier.

Judith travaillait ce soir-là au cinéma. Alma avait réservé deux places pour le lendemain, une séance de l'après-midi où sa compagne serait libre. Elle avait aussi bloqué son jour dans le calendrier, bien avant de penser aux pêches, au déjeuner ou à la robe qu'elle allait mettre.

Le lendemain, à midi, Bérangère lui tendit les clés de sa voiture, qu'elle avait laissées derrière le comptoir.

« Tu en as besoin pour partir, en général. »

Alma avait encore repéré une poubelle à vider près de l'entrée. Elle désigna le sac. Sa sœur hocha la tête, sans bondir pour lui prouver qu'elle pouvait s'en charger. Alma hésita, puis traversa le parking.

Elle arriva en avance devant le cinéma. Judith finissait une discussion avec une collègue, un gobelet de café à la main. Alma la regarda dans ce décor qu'elle connaissait encore mal : les affiches encadrées, les portes vitrées, les habitués qui la saluaient. Judith leva les yeux, la vit et interrompit sa phrase avec un sourire si évident que sa collègue se retourna pour chercher qui venait d'arriver.

Dans la salle obscure, Judith trouva sa main entre les fauteuils. Alma tourna aussitôt la tête.

« Tu vas encore tout rater, souffla Judith.

— Raconte-moi après. »

Judith sourit, puis leva doucement leurs deux mains pour embrasser les doigts d'Alma avant de se tourner vers l'écran.

Cette fois, Alma regarda le film. Elle savait où retrouver le sourire.

Fin

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