1. Un homme dans les branches
Le camion du cinéma avait emporté la moitié du mûrier avant qu’Alma parvienne à faire signe au conducteur. Il freina, passa la tête par la portière et contempla dans son rétroviseur les branches coincées contre le toit.
— Je vous avais envoyé les dimensions.
— Et moi, un plan.
Ils se regardèrent avec l’hostilité raisonnable de deux personnes qui avaient raison. Puis une mûre tomba dans le col de l’homme. En le voyant tenter de la rattraper sans l’écraser, Alma se mit à rire ; elle avait eu une si mauvaise journée que ce rire la prit de court.
Il s’appelait Samir. Il venait assurer cinq projections dans leur camping breton, entre juillet et août, et il était désormais couvert de taches violettes. Alma lui apporta une serviette, puis le guida vers la réserve. Là, il pourrait garer son camion sans ravager davantage l’établissement.
À quarante-six ans, elle dirigeait le camping avec sa sœur depuis assez longtemps pour reconnaître ceux qui allaient lui compliquer la saison. Samir déchargea seul les piquets, déroula les câbles, puis lui demanda de tenir l’autre poignée de la caisse du projecteur. Il ne fit aucun commentaire sur les dimensions de la cour. Elle lui en sut gré.
La séance commença après dix heures, quand le ciel fut devenu assez sombre pour laisser apparaître l’image. Alma s’assit au dernier rang, près du matériel. Elle aurait dû retourner à ses factures ; pourtant, lorsque son téléphone vibra, elle en couvrit l’écran de la main.
Samir connaissait le film. Juste avant certains passages, il cessait de surveiller la projection pour regarder les spectateurs. Un petit garçon éclata de rire, et son visage s’éclaira d’une satisfaction si franche qu’Alma sourit aussi. Elle n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer à l’écran.
Plus tard, ils rangèrent les chaises dans l’herbe humide. Samir lui raconta que la veille, dans un village voisin, une dame avait apporté son fauteuil de salon sur une remorque.
— Elle est restée jusqu’au bout ?
— Elle s’est endormie avant le générique. Son mari, lui, a adoré. Il a dû la réveiller pour récupérer la remorque.
Alma lui proposa un verre. À cette heure, la cuisine sentait encore le café et le produit dont elle avait lavé le sol. Elle fut soudain gênée par le torchon abandonné sur une chaise, par sa tasse ébréchée, par tout ce qu’elle ne remarquait plus lorsqu’elle était seule.
Samir choisit précisément cette tasse. Il avait demandé du thé, mais il but sans protester l’infusion au fenouil qu’elle avait retrouvée au fond du placard.
— C’est épouvantable, dit-elle après une gorgée.
— J’attendais que vous le disiez.
Ils ouvrirent du jus d’abricot et parlèrent jusqu’à une heure. Il avait grandi à Lyon, où vivaient encore sa mère et sa sœur, et travaillait pour une association de cinéma itinérant. Entre deux tournées, il occupait une chambre chez un ami. Alma lui demanda s’il aimait ne jamais savoir où il dormirait.
— Je sais où je dors. C’est où mettre mes affaires qui m’intéresse, maintenant.
Il avait dit cela sans se plaindre, en regardant le buffet où s’entassaient ses courriers. Elle se retint de lui proposer de prendre quelques factures.
Au moment de le raccompagner, elle pensa lui demander de déjeuner avec elle le lendemain. La phrase lui parut démesurée dans le silence du camping.
— Vous voulez que je vous ouvre la barrière à quelle heure ?
Il hésita, puis répondit neuf heures.
2. Vers neuf heures
Pour la deuxième séance, Samir arriva en début d’après-midi. Alma avait mis une robe, sous prétexte qu’il faisait chaud, et Bérangère n’eut même pas la délicatesse de feindre de la croire.
— Tu peux aller te promener, si tu veux. Je prends l’accueil.
— J’attends la livraison des boissons.
— Je saurai reconnaître un camion.
Ils descendirent au marché. Samir avait envie de pêches ; Alma marchait à côté de lui avec une attention inhabituelle à ses propres mains. Les glisser dans ses poches donnait l’impression qu’elle s’ennuyait, les laisser pendre lui semblait ridicule. Elle finit par porter le sac.
Devant le poissonnier, Gérard, qui connaissait Alma depuis l’école, leur barra gentiment le passage. Il demanda à Samir d’où il venait, puis accueillit sa réponse — Lyon — d’un petit geste impatient.
— Oui, mais avant ?
— Ses parents sont marocains, intervint Alma.
La conversation se poursuivit sur les vacances de Gérard à Marrakech. Samir demeura poli. Une fois seuls, il reprit le sac de pêches.
— Tu le connais bien ?
— Depuis toujours. Il est gentil, seulement, quand il commence…
— Tu pouvais le laisser attendre ma réponse.
Elle ouvrit la bouche pour expliquer qu’elle avait voulu leur épargner dix minutes. Samir regardait les fruits à travers le papier devenu humide, et elle comprit qu’elle s’apprêtait encore à décider à sa place de ce qui était important.
— Pardon. Je n’ai pas réfléchi.
Il hocha la tête. Ils achetèrent du pain et s’assirent sur le muret du port. Elle aurait aimé retrouver tout de suite leur insouciance ; il lui fallut accepter quelques minutes de silence, pendant lesquelles il choisit la pêche la moins abîmée et la lui tendit.
Le soir, après le film, elle le retint par la manche tandis qu’il rangeait un câble.
— Demain, je ne travaille pas avant midi.
— D’accord.
Elle vit à son expression qu’il attendait la suite.
— On pourrait prendre le petit déjeuner ailleurs. Si tu n’es pas pressé.
— Ah. Oui. Ça, oui.
Son empressement la rassura davantage qu’une réponse habile. Elle l’embrassa avant de perdre son courage, et il la serra contre lui avec le câble toujours dans la main. Une boucle lui tapa derrière le genou ; ils durent s’écarter en riant.
Il resta deux nuits.
Au fil de juillet, Alma apprit que Samir chantait faux en connaissant parfaitement les paroles, qu’il devenait désagréable lorsqu’il avait faim et qu’il lui fallait dix bonnes minutes, le matin, avant d’apprécier une conversation. Il découvrit qu’elle volait les frites des autres après avoir assuré n’en vouloir aucune. Dans son lit, elle aimait le poids de son bras sur sa taille, puis le repoussait dès qu’elle avait trop chaud. Il revenait la chercher en dormant.
Elle avait oublié qu’on pouvait passer une heure à ne rien organiser. Parfois, assis sur les marches de la cuisine, ils écoutaient les campeurs se disputer avec leurs arceaux de tente et échangeaient un regard sans aller les aider immédiatement.
Mais les matins de départ, Alma préparait le café, retrouvait ses chaussettes et lui ouvrait la barrière avec une efficacité qui les faisait taire tous les deux.
Une fois, il la regarda tenir la porte de son camion.
— Tu as un autre rendez-vous ?
— Non. Pourquoi ?
— Tu me mets dehors depuis huit heures et demie.
— Tu avais dit neuf heures.
Il posa son sac sur le siège et revint l’embrasser.
— J’aurais dû dire vers neuf heures.
3. Le dimanche de Lyon
À la fin de juillet, ils allèrent passer deux jours à Lyon. Nadia, la sœur de Samir, avait insisté pour les recevoir, et Alma avait fini par acheter ses billets avant de pouvoir invoquer une panne de chaudière.
Chez Nadia, elle se sentit d’abord encombrante avec ses deux bouquets. La mère de Samir prit le plus petit et le plaça dans un pot à eau, tandis que Nadia lui tendait une pile d’assiettes.
— Tu peux en mettre cinq ? Le grand mange chez un copain. Enfin, il dit ça, puis il revient regarder dans les casseroles.
Cette tâche lui fit du bien. Elle découvrait Samir dans un appartement où chacun savait des choses de lui qu’elle ignorait. Sa mère l’appelait par un diminutif ; sa sœur évoquait une coupe de cheveux atroce, des chaussures qu’il avait refusé d’abandonner. Alma aurait voulu tout entendre. Lorsque la conversation passait à l’arabe, elle suivait les regards, souriait avec un léger retard et attendait que quelqu’un revienne vers elle.
Samir traduisait, mais parfois il oubliait. Elle le toucha sous la table après un long échange.
— Vous parlez de quoi ?
— De la chambre. Chez ma mère. Elle dit que je peux y mettre mes affaires à la rentrée.
Sa mère comprit la fin de la phrase et s’adressa à Alma.
— Il ne veut jamais rien laisser. Même ses livres, il les emporte. Dis-lui que je ne vais pas les vendre.
Alma sourit. Samir se leva pour aller chercher de l’eau.
Plus tard, dans la cuisine, sa mère lui demanda quand le camping fermait, puis ce qu’elle faisait en hiver. Alma décrivit les travaux, les réservations, la comptabilité. Elle savait très bien présenter cette période à ceux qui ne l’avaient jamais vue traverser novembre.
— Et tu viens à Lyon, quelquefois ?
— Pas souvent.
— Il faudra revenir. Là, on ne s’est pas parlé.
Sur le chemin de l’hôtel, Alma demanda à Samir pourquoi il semblait si pressé de quitter la table dès qu’on évoquait septembre.
— Parce que ma mère a déjà choisi le lit où je vais dormir.
— Elle t’a proposé une chambre.
— Oui, je sais. Et moi, je n’ai pas su lui dire non.
Ils marchèrent quelques pas. Devant une boulangerie fermée, Samir s’arrêta pour lui faire face.
— J’ai postulé au cinéma de chez toi. En mai, avant qu’on se connaisse. Ils m’ont rappelé cette semaine.
Alma sentit d’abord une joie presque enfantine. Il resterait peut-être. Puis elle pensa au temps qu’ils avaient passé ensemble depuis ce rappel, aux occasions qu’il avait eues de lui en parler.
— Tu allais me le dire quand ?
— Si ça marchait.
— Et si ça ne marchait pas ?
Il frotta du pouce une trace sur la vitre, près des horaires de la boulangerie.
— J’aurais préféré que tu ne le saches pas.
Elle le regarda. Samir, si à l’aise pour installer son écran devant une salle inconnue, avait soudain l’air embarrassé d’un homme qui attend une réponse depuis trop longtemps.
— Tu peux me dire ça aussi, répondit-elle. Quand ça ne marche pas.
Il acquiesça sans la regarder encore, puis lui prit la main. À l’hôtel, ils cherchèrent des appartements sur son téléphone. Alma connaissait les rues, les immeubles humides, le café qui livrait des cageots à cinq heures du matin. Elle se mit à parler trop vite ; Samir finit par fermer une annonce en riant.
— Tu vas me trouver quelque chose, ou tu essaies de me dégoûter ?
Elle lui montra un petit deux-pièces rue des Tilleuls. Il y avait un balcon.
4. Le logement gratuit
Le poste lui fut accordé à la mi-août. Samir arriva avec une bouteille et le sourire qu’Alma lui avait vu pendant le premier film. Elle l’embrassa sur le seuil, devant une famille qui attendait des jetons de douche, puis passa le reste de l’après-midi à imaginer leurs dimanches.
Le soir, il lui parla du deux-pièces. La propriétaire réclamait un garant. Sa sœur avait proposé de l’être ; il devait encore réunir les documents.
— Tu pourrais prendre le logement des saisonniers, dit Alma. Après septembre, il sera vide.
L’idée lui parut excellente dès qu’elle la prononça. Pas de dossier, pas de loyer perdu, et Samir serait près d’elle. Elle chercha déjà la clé dans le tiroir.
— Il est un peu sombre, mais on pourrait repeindre.
— Alma, attends. J’ai envie de mon appartement.
— Je ne te ferais pas payer.
— Ce n’est pas seulement le loyer.
Elle s’assit, vexée malgré elle. Samir prit le temps de reboucher la bouteille.
— J’ai quarante-huit ans. Depuis mon divorce, je demande où je peux mettre un carton. Je voudrais… Tu as vu le balcon. On peut même pas y ouvrir une chaise correctement, mais il serait à moi.
— Je voulais juste te simplifier les choses.
— Je sais. Viens le voir avec moi samedi.
Alma dit qu’elle avait les départs du matin. Il proposa l’après-midi ; elle trouva autre chose. À chaque réponse, elle s’entendait devenir plus sèche, sans réussir à revenir à la joie qu’elle avait ressentie sur le seuil.
Samir finit par se lever.
— Je vais rentrer au camion.
— Tu dors ici, non ?
— J’en ai envie. Mais pas comme ça.
Elle le laissa sortir. Par la fenêtre ouverte, elle l’entendit marcher sur le gravier, puis ouvrir sa portière. Elle attendit qu’il revienne jusqu’à ce que la lumière de la cabine s’éteigne.
Le lendemain, elle raconta à Bérangère qu’il refusait un logement gratuit. Sa sœur écoutait en découpant les étiquettes des confitures du petit déjeuner.
— Il voulait vivre au camping ?
— Il y vit déjà.
— Il y gare un camion, Alma.
Le ciseau s’était arrêté. Bérangère la regardait par-dessus ses lunettes.
— Tu voulais qu’il reste ou qu’il reste ici ?
Alma lui demanda de ne pas tout compliquer et sortit avec les pots. Elle lui en voulut une bonne partie de la matinée.
En préparant les tables, elle repensa aux petits déjeuners de son ancien couple : Thomas lisant les nouvelles, elle consultant les réservations, les choses qu’ils remettaient au lendemain jusqu’à ne plus savoir comment les demander. Depuis son départ, deux ans plus tôt, elle avait déplacé le fauteuil du salon devant la fenêtre. L’hiver, c’était là qu’elle passait ses journées les plus difficiles, son téléphone à portée de main sans répondre à personne.
Samir ne connaissait que la femme qui trouvait des rallonges, plaisantait avec les vacanciers et ouvrait les barrières à l’heure. Au camping, elle aurait au moins pu continuer à lui être utile.
Elle l’appela pendant la pause de midi.
— Tu as toujours la visite, samedi ?
— À quinze heures.
— Je peux venir ?
Il laissa passer un instant, puis lui donna l’adresse exacte.
5. Une fenêtre en novembre
L’appartement sentait la peinture fraîche et le placard fermé. La propriétaire leur montra les radiateurs ; Samir essaya les fenêtres. Alma attendit qu’ils soient seuls sur le balcon pour lui dire qu’elle avait été injuste.
— Je me voyais déjà te mettre un bureau dans le logement, ajouta-t-elle. Sans te demander si tu avais besoin d’un bureau.
— D’une machine à laver, surtout.
Elle sourit, puis regarda la cour en contrebas. Un voisin avait installé trois pots de tomates sur le toit d’un garage.
— Je suis pas très agréable en hiver.
Samir s’appuya contre la porte-fenêtre.
— Moi, il paraît que c’est avant le déjeuner.
Elle rit brièvement, mais il vit qu’elle cherchait ses mots et se tut.
— Il y a des jours où je n’arrive pas à grand-chose. Je dors mal, je laisse tout traîner. Après, j’ai honte, alors je n’ouvre pas. Même à ma sœur, quelquefois.
La propriétaire les appelait de la cuisine. Samir répondit qu’ils arrivaient, puis se tourna vers Alma.
— Tu en as parlé à quelqu’un ?
— Après Thomas, oui. J’ai arrêté les rendez-vous quand la saison a repris.
Il hocha la tête. Elle fut soulagée qu’il ne promette ni de la faire rire tout l’hiver ni de venir enfoncer sa porte. Ils rentrèrent voir le chauffe-eau, et pendant que la propriétaire parlait, Alma sentit ses doigts chercher les siens dans son dos.
En octobre, Samir emménagea. Sa sœur vint l’aider, avec leur mère et bien trop de nourriture pour un réfrigérateur aussi petit. Alma les invita à dîner. Cette fois, quand une plaisanterie lui échappa, elle demanda qu’on la traduise ; elle ne voulait plus passer la soirée à faire semblant de comprendre.
La mère de Samir l’accompagna chercher le dessert.
— Il est bien ici, dit-elle en regardant par la fenêtre.
Alma commença à répondre, mais la vieille dame poursuivit :
— Ça m’embête quand même qu’il soit si loin.
Alma sortit les petites cuillères. Elle pouvait comprendre cela sans trouver une réponse qui arrangerait tout.
L’automne ne fut pas aussi doux qu’elle l’avait espéré. Samir travaillait le soir et s’endormait parfois quand elle avait enfin envie de parler. Il oublia un dîner ; elle lui répondit pendant deux jours avec une politesse insupportable. Un dimanche, il resta devant sa porte close et finit par repartir. Elle l’appela le lendemain, honteuse. Il était blessé, et il le lui dit.
Elle reprit ses rendez-vous et s’obligea à sortir avec Bérangère une fois par semaine, même lorsqu’elle n’avait rien à raconter. Samir apprit à lui demander si elle voulait de la compagnie avant de se présenter avec un sac de courses. Ils passaient aussi de bonnes soirées, à manger trop tard dans la cuisine du petit appartement. Alma y laissa un pull ; lorsqu’elle le retrouva rangé dans un tiroir, elle n’en parla pas, mais le remit avec un plaisir qui dura toute la soirée.
En novembre, l’association proposa à Samir de remplacer un collègue pour une tournée de dix jours en janvier. Il apporta le programme chez elle avant de répondre.
— Ça me tente, dit-il. Le cinéma peut me laisser poser mes congés.
Elle parcourut les noms des villages. Il attendait de l’autre côté de la table, et elle reconnut l’effort qu’il faisait pour la laisser voir son hésitation.
— Je serai déçue si tu pars.
Il baissa les yeux sur le programme.
— Mais tu peux en avoir envie, ajouta-t-elle. Je te dis seulement que je serai déçue.
Il lui proposa de venir quelques jours. Elle répondit qu’elle allait regarder ses dates, puis garda la feuille.
6. Rester jusqu’au bout
Alma prit le train un mardi de janvier. Bérangère avait accepté de déplacer un rendez-vous avec le menuisier ; en échange, Alma assurerait seule le week-end suivant. Rien, en préparant ces quatre jours, n’avait été aussi impossible qu’elle se l’était raconté.
Elle manqua sa correspondance et appela Samir depuis un quai glacial. Elle pleurait de fatigue et de contrariété, fâchée de donner tant d’importance à un train. Il chercha un autocar pendant qu’elle achetait un sandwich. Deux heures plus tard, elle le reconnut derrière la vitre, près de l’arrêt, avec deux cafés dont il essayait de retenir les couvercles dans le vent.
Elle avait imaginé lui sauter au cou. En descendant, elle resta devant lui sans savoir que faire de sa valise. Samir posa les gobelets sur un banc et ouvrit son manteau pour l’attirer contre lui. Elle enfouit le visage dans son écharpe ; elle sentait le froid, la lessive et quelque chose d’indéfinissable qui était simplement son odeur.
— Ton café va être mauvais, murmura-t-il après un moment.
— Je m’en fiche.
Il la serra un peu plus fort.
La projection avait lieu dans une salle des fêtes surchauffée. Alma disposa les coussins pour les enfants, puis aida Samir à porter la caisse du projecteur. Elle avait emporté une robe qu’elle laissa dans sa valise : ils mangèrent une soupe dans la cuisine de la salle, avec les bénévoles, et il lui essuya du pouce une goutte au coin de la bouche sans interrompre sa conversation.
Au moment du film, elle choisit une chaise près de lui. Elle connaissait déjà cette histoire, mais certains passages lui avaient échappé en juillet. Samir s’assit à son tour, les jambes étendues avec précaution pour ne pas toucher les câbles.
— Demain, demanda-t-elle tout bas, on part à quelle heure ?
— Vers dix heures. La prochaine salle est à une heure d’ici.
— Vers ?
Il tourna la tête et sourit.
Elle posa sa main sur sa cuisse. Il la couvrit de la sienne, et ils regardèrent le film. Alma sentit peu à peu son poids s’abandonner contre son épaule ; il avait travaillé toute la journée et luttait encore pour garder les yeux ouverts. Elle se cala de façon qu’il soit mieux.
Quand les lumières se rallumèrent, des spectateurs s’approchèrent pour le remercier. Samir se redressa, un peu confus. Autour d’eux, on rabattait les sièges, les enfants réclamaient leurs manteaux et quelqu’un cherchait un gant sous les coussins.
Alma allait se lever pour empiler les chaises lorsqu’elle vit Samir regarder la main qu’elle avait retirée. Il n’avait rien demandé. Elle se rassit et reprit sa main, tandis que le générique continuait à dérouler sur l’écran des noms qu’ils ne lisaient pas.
Les chaises pouvaient attendre encore un peu.
Fin



