1. Une tasse au bord de la roue
En 2226, les habitants de Candélabre payaient leur logement selon la surface, la vue et la force avec laquelle leur tasse restait sur la table. Tessa trouvait ce dernier supplément particulièrement malhonnête. Elle entretenait les machines qui faisaient tourner l’anneau d’habitation et savait combien de boulons séparaient une tasse debout d’un café poursuivi à travers la pièce.
Ce matin-là, elle mangeait dans la cantine du bord extérieur avec Mika, arrivé depuis six jours. Par la fenêtre, les armatures blanches des quais revenaient régulièrement dans le champ pendant que la cantine tournait avec l’anneau. Le noyau central et ses quais ne tournaient pas avec les logements. Entre les deux, les rayons de service abritaient les conduites, les échelles et les transporteurs.
— Tu regardes trop dehors, dit Tessa.
— Je vérifie que ça continue.
— Tu le sentiras dans tes nouilles avant de le voir.
L’arrêt d’entretien prévu pour le lendemain occupait toute l’équipe. On réduirait progressivement la rotation de l’anneau, on sécuriserait les charges, puis les techniciens travailleraient plusieurs heures sans le poids apparent auquel les habitants étaient habitués. Mika avait participé aux exercices, mais n’avait encore connu que les zones centrales où l’on flottait en permanence. Il parlait de l’arrêt avec l’excitation de quelqu’un qui n’aurait pas à récupérer cent cinquante logements pleins de petits objets oubliés.
Une vibration traversa le banc. La tasse de Tessa se déplaça de quelques millimètres. Elle posa les doigts contre le plateau et attendit la suivante. Elle vint plus forte, suivie d’un bref changement de tonalité dans les bruits du plancher.
Son bracelet de service s’alluma. Rayon quatre, transporteur immobilisé entre les paliers deux et trois. Deux personnes à bord. Déformation de guidage. Tessa se leva avant d’avoir fini de lire. Dans son oreillette, Oren, au contrôle, lui annonça que le trafic était suspendu et que les équipes se répartissaient les accès.
— Tu es la plus proche du quatre. Prends la galerie intérieure.
Mika attrapa leurs sacs. Tessa vérifia d’un regard qu’il avait choisi celui des ancrages, puis l’entraîna hors de la cantine. Dans le couloir, une femme retenait une chaise qui avait commencé à vibrer contre un mur. Tessa lui demanda de la fixer et continua.
À l’entrée du rayon, un voyant jaune clignotait au-dessus de l’échelle. L’écran du transporteur montrait une image presque noire, barrée par un grand bras métallique. Au milieu, une petite lumière portait un nom peint à la main : MISTRAL.
2. Deux voix derrière la paroi
Mistral était un robot de manutention ancien, large comme un fauteuil et capable de se fixer à plusieurs rails. Il travaillait avec les transporteurs lorsqu’une pièce dépassait les dimensions habituelles des caisses. Tessa l’avait réparé trois fois, dont une après qu’un opérateur lui avait demandé de pousser une charge dans un passage trop étroit. Depuis, quelqu’un avait ajouté sous son nom : réfléchir avant de m’accuser.
Le transporteur du rayon quatre montait vers le noyau avec un module de machines destiné à l’entretien du lendemain. Dahlia et Miro, les deux opérateurs, avaient signalé un choc puis une inclinaison de leur cabine. Les freins avaient arrêté le chariot. La porte donnant normalement sur les paliers était maintenant appuyée contre une partie du guidage déformé.
Tessa se relia au canal local.
— Dahlia, c’est moi. Vous pouvez bouger ?
— Oui. Miro s’est cogné l’épaule, mais il me dit qu’il peut encore râler normalement.
Une voix masculine protesta derrière elle. Tessa sentit ses propres épaules se relâcher d’un cran. Elle demanda qu’ils restent attachés pendant qu’elle inspectait l’extérieur. L’air de la cabine et celui du rayon demeuraient stables. Le problème se trouvait dans la structure et l’accès, pas dans une fuite vers le vide.
Mika regarda le plan sur sa tablette. Une trappe supérieure permettait de sortir du compartiment des opérateurs. Elle donnait dans un petit espace de service au-dessus de la cabine, aujourd’hui encombré par une partie du chargement inclinée et par Mistral, accroché au cadre.
— On retire le robot, on déplace la pièce et ils sortent ? proposa-t-il.
— C’est ce qu’on va regarder.
Tessa ouvrit l’accès de la galerie intérieure. L’échelle remontait le long du rayon, vers le centre. Plus ils s’éloignaient du bord de l’anneau, moins leur corps pesait sur leurs appuis. Mika voulut profiter trop vite de cette légèreté et heurta un montant avec son sac. Tessa le rattrapa par une poignée, attendit qu’il se remette en place et poursuivit.
À hauteur du palier deux, elle entendit un claquement régulier. La structure vibrait à chaque passage dans une même phase de la rotation. Oren lui transmit les premières mesures : les corrections automatiques d’équilibrage tentaient de suivre une charge qui n’occupait plus sa position prévue. Le système ralentissait déjà l’anneau, doucement, pendant qu’on évaluait ce qui pouvait être maintenu.
Tessa atteignit un hublot de visite. À travers la vitre, elle distingua la cabine inclinée, le module de machines et deux des appuis de Mistral. Le troisième avait disparu dans une ombre sous le chargement.
Elle alluma sa lampe. Dans cette ombre, le métal bougeait.
3. Ce que le robot empêchait de tomber
Le troisième appui ne reposait pas sur son rail habituel. Il était engagé sous une console fissurée qui soutenait une partie du guidage. Le module de machines avait basculé contre cette zone ; sans l’appui du robot, le cadre aurait pu se déformer davantage vers la cabine.
Tessa demanda à Mika de filmer exactement ce qu’elle éclairait. L’image partie au contrôle montrait enfin ce que la vue du transporteur cachait derrière le bras. Mistral ne cherchait plus à déplacer son chargement. Son programme local avait reconnu un affaissement et maintenait la charge à l’endroit où il l’avait arrêtée.
— Oren, pas de retrait automatique du robot. Son appui reprend le cadre.
— Reçu. On bloque toute commande de manutention.
Sur la tablette, une demande de repli de Mistral disparut de la file d’actions proposées. Mika regarda Tessa, puis la console. Elle aurait voulu lui expliquer que sa première hypothèse était normale, mais un nouveau claquement lui évita le discours. Elle fixa une sonde de vibration sur le montant accessible et envoya la mesure.
À l’intérieur, Dahlia sentit aussi le mouvement.
— Dites-moi que vous avez trouvé quelque chose d’intéressant.
— Oui. Le vieux Mistral vous tient une partie du plafond.
— Je retire ce que j’ai dit de lui mardi.
Miro précisa qu’il ne retirait que la moitié. Sa voix restait stable, mais Tessa l’entendit respirer plus court quand il tenta de se déplacer. Elle leur demanda d’attendre encore. Une équipe médicale se préparait au noyau, près de l’accès par lequel ils seraient évacués.
Le contrôle avait engagé les stabilisateurs de la station pendant le ralentissement. Les mouvements des masses d’équilibrage furent suspendus dans la configuration recalculée à partir des nouvelles mesures. La vibration diminua un peu. Tessa sentit cette amélioration dans ses doigts avant qu’Oren ne l’annonce.
Mika vérifia la voie qui menait à la trappe. Elle était visible, à quelques mètres, mais la pièce de chargement inclinée en barrait l’approche. Sous le poids apparent encore présent, la déplacer risquait de libérer brutalement la contrainte que Mistral retenait. Il faudrait soutenir l’ensemble ailleurs, puis le déplacer dans un ordre que les techniciens du contrôle pourraient vérifier.
Tessa regarda l’échelle qui se poursuivait vers le noyau. Le lendemain, ils auraient travaillé là avec l’anneau arrêté. La position de la trappe aurait alors cessé d’en faire un plafond difficile d’accès. Elle appela Oren.
— On a déjà préparé l’arrêt de demain. Fais-le aujourd’hui. Complètement.
4. Arrêter les cuisines
Oren ne répondit pas immédiatement. Arrêter l’anneau signifiait déplacer des équipes, sécuriser les installations et maintenir l’ensemble de la station pendant la décélération. Les logements, la cuisine, l’infirmerie et les ateliers occupaient des volumes conçus pour des usages différents. Les habitants avaient répété les gestes ; personne n’avait prévu de les faire avec un rayon déformé et deux personnes coincées dedans.
— Je réunis les responsables de secteur, dit-il. Préparez vos ancrages indépendants. On vous confirme la séquence.
Tessa et Mika rejoignirent une travée voisine, dont les points porteurs avaient été vérifiés. Ils y installèrent le matériel prévu pour la maintenance lourde. L’équipe de structure leur donnait les emplacements autorisés ; ils répétaient les numéros avant chaque fixation. Autour d’eux, le bruit de l’anneau changeait lentement, comme si une grande machine retenait son souffle sans savoir combien de temps il lui faudrait attendre.
Mika passa un équipement à Tessa et le lâcha une seconde trop tôt. La pièce partit de côté, suivit une trajectoire qui lui fit manquer la poignée où il voulait la rattraper et frappa un filet de retenue. Il rougit. Tessa récupéra l’objet avec une perche courte.
— Tu me le donnes quand je l’ai pris.
— Oui.
— On recommence.
Il la regarda, surpris. Elle lui tendit de nouveau la pièce. Il la prit, attendit, puis la lui rendit correctement. Le temps du geste ne leur avait pas coûté une minute. Il évita plusieurs maladresses dans l’heure suivante.
Sur le canal général, les secteurs annonçaient leur préparation. Cantine fixée. Objets mobiles rangés. Habitants installés. Porte du jardin intérieur verrouillée après regroupement des outils. Tessa entendit un technicien préciser qu’un enfant refusait de lâcher une balle ; une autre voix annonça presque aussitôt que la balle avait été mise dans une poche. L’anneau pouvait devenir une machine jusque dans les plus petits appartements.
Oren revint sur leur canal. L’arrêt complet était engagé selon un profil contrôlé, avec les corrections nécessaires au maintien de la station. La rotation ne disparaîtrait pas dès qu’on couperait un moteur. Il fallait réduire le mouvement progressivement. Les équipes surveilleraient la console, le robot et les points d’ancrage pendant tout le ralentissement.
Tessa transmit à Dahlia.
— Vous allez sentir le sol tirer moins fort. Restez sur les attaches. On prépare le passage par le dessus.
— Je n’ai jamais aimé cette trappe, répondit Dahlia. Elle va peut-être enfin justifier sa place.
5. Le bruit qu’on avait pris pour une panne
Une fois les premières reprises de charge en place, Tessa put approcher l’autre côté du transporteur. La fissure de la console était plus longue qu’elle ne l’avait cru depuis le hublot. Une partie de la surface montrait une rupture récente ; ailleurs, la matière portait des marques anciennes que l’équipe examinerait plus tard. Pour l’instant, elle suivait surtout la façon dont le métal se déplaçait sous chaque variation.
Mistral émettait un claquement discret entre deux appuis. Mika lui transmit la mesure d’un actionneur : effort élevé, position presque stable. Le bruit n’était pas celui d’une commande qui répétait inutilement un trajet. Une articulation rattrapait le déplacement du cadre pour maintenir son contact.
— Il se réajuste à chaque secousse, dit Mika.
Tessa confirma. Elle demanda au contrôle d’inclure cet effort dans la surveillance. On pouvait soulager le robot par les reprises de charge, mais aucun indicateur ne promettait qu’il tiendrait indéfiniment. Elle travailla plus vite sans raccourcir les vérifications, ce qui rendit chacun de ses gestes plus sec.
Dans la cabine, Miro avait cessé de plaisanter. Son épaule le faisait souffrir et il ne parvenait plus à trouver une position confortable dans l’attache. Dahlia lui parlait de la petite maison qu’il venait de louer pour son prochain congé sur Terre. Il expliquait qu’elle était trop chère et que la terrasse donnait sur un parking. Elle affirmait qu’il avait toujours rêvé d’une vue sur des véhicules qui restent au sol.
Tessa les écoutait par intermittence. Elle connaissait Dahlia depuis huit ans. Elles s’étaient souvent disputées sur les créneaux d’entretien et sur la manière dont les opérateurs rendaient les machines. Elle avait même prévu de lui parler d’un signalement incomplet après l’arrêt du lendemain. Maintenant, la voix familière travaillait pour retenir l’attention d’un collègue dans une boîte inclinée.
Mika revint de la travée voisine avec le deuxième ensemble de guidage. Il avait modifié la présentation des lignes pour qu’elles restent visibles séparément. Tessa voulut d’abord lui demander pourquoi il avait perdu du temps à cela, puis constata qu’elle pouvait identifier chaque trajet sans les suivre à la lampe.
— Garde cette disposition, dit-elle.
Il hocha la tête et reprit son travail. Elle comprit qu’il attendait cette phrase depuis son arrivée à la station.
Un message d’Oren interrompit le mouvement de ses mains. La décélération passait une nouvelle étape ; le poids apparent allait encore diminuer. Tessa se cala contre ses attaches. Sous sa semelle, le barreau de l’échelle semblait perdre progressivement une partie de son autorité.
6. Le plafond se rapproche
Les minutes suivantes furent les plus difficiles à raconter ensuite. Tessa continua d’avoir un corps lourd, des outils massifs et des bras qui se fatiguaient, mais les appuis habituels se transformaient. Le « bas » du rayon attirait moins les objets. Un déplacement trop vif les envoyait encore contre une paroi, et le ralentissement ajoutait des sensations latérales qu’elle devait absorber avec les attaches.
Elle entendit Mika respirer par petites bouffées.
— Tu as la nausée ?
— Un peu.
— Regarde mon épaule. Reste avec le même repère.
Il obéit. Tessa lui laissa le temps de retrouver une respiration régulière, puis lui confia une tâche simple, près de lui. Il devait transmettre les variations d’une ligne pendant qu’elle contrôlait l’autre. Elle avait besoin de ses chiffres, et il avait besoin que son travail conserve une forme assez petite pour tenir dans sa tête.
La rotation approcha de zéro selon les mesures du contrôle. Les corrections se poursuivaient pour stabiliser le noyau et l’anneau dans leur nouvelle configuration. Tessa ne s’en remit pas à la seule sensation de flotter : elle attendit la confirmation des équipes avant d’engager le déplacement prévu.
Dans la cabine, Dahlia annonça que les attaches ne portaient presque plus leur poids. Miro put changer légèrement de position avec son aide. La porte latérale restait coincée. Rien dans l’arrêt de la roue n’avait redressé le guidage tordu.
En revanche, le module de machines ne tirait plus de la même façon sur la console. Les reprises installées par Tessa et Mika, liées à une travée indépendante, permettaient maintenant de contrôler son mouvement. L’équipe de structure confirma la possibilité de dégager l’espace supérieur par petites étapes. La masse de la pièce exigeait toujours le matériel de manutention ; personne n’allait la pousser d’une main pour prouver que la gravité était partie.
Tessa fixa sa position, puis commença la manœuvre avec le guidage de Mika. Le module bougea de quelques centimètres. Un angle frotta contre une protection, s’arrêta, reprit après qu’ils eurent ajusté l’orientation. La trappe apparut entièrement pour la première fois, rectangle clair au-dessus des opérateurs.
— Je la vois, dit Tessa.
Dans son oreillette, Dahlia lâcha un souffle si fort qu’il grésilla. Mika sourit, puis se reconcentra aussitôt sur ses repères. Il restait entre eux et la sortie une pièce capable de poursuivre longtemps un mouvement mal arrêté.
Tessa leva la main. Ils immobilisèrent le chargement dans la position prévue et vérifièrent les retenues. Alors seulement elle s’approcha de la trappe.
7. La poignée de l’autre côté
La trappe ne s’ouvrit pas. Tessa tira une seconde fois, plus doucement, puis appela Dahlia. À l’intérieur, une garniture déplacée par l’inclinaison de la cabine bloquait le mouvement du panneau. Dahlia pouvait atteindre une partie de cette garniture, mais pas l’angle où elle s’était coincée.
Mika éclaira l’interstice. Tessa transmit l’image aux opérateurs et leur décrivit ce qu’elle voyait. Miro connaissait le montage ; il avait aidé à remplacer cette garniture quelques mois auparavant. En positionnant son bras valide autrement, il put atteindre la fixation accessible depuis leur côté. Dahlia le maintint pendant qu’il travaillait.
Le panneau bougea légèrement. Tessa dut résister à l’envie de tirer plus fort. Miro jura, s’arrêta pour reprendre son souffle et recommença. Une petite pièce se détacha à l’intérieur ; Dahlia la rattrapa avant qu’elle parte dans la cabine. Elle annonça, avec une fierté épuisée, qu’elle allait la conserver pour la facturer à quelqu’un.
La trappe s’ouvrit enfin. Le visage de Dahlia apparut dans l’ouverture, éclairé de biais. Tessa sentit une émotion brutale en la voyant réellement, après presque deux heures à travailler avec sa voix.
— Tu as mauvaise mine, dit-elle.
— Tu devrais voir mon moyen de transport.
Elles préparèrent la sortie de Miro avec l’aide de l’équipe médicale, qui les guidait et attendait plus haut. Il fallait le déplacer sans solliciter son épaule davantage. Le faible poids apparent simplifiait une partie de l’effort, mais ne rendait pas son corps indifférent aux chocs. Tessa et Dahlia suivirent les indications reçues, Mika maintenant le passage dégagé et surveillant les lignes.
Miro franchit l’ouverture lentement. À mi-chemin, il chercha un appui qui n’existait plus et partit légèrement de côté. Tessa retint le mouvement avec le dispositif prévu. Il ferma les yeux, les rouvrit et lui demanda si elle possédait un moyen plus élégant de le faire sortir.
— Oui. Une semaine de démontage.
— Celui-ci me convient.
Il fut conduit jusqu’à l’accès de la galerie, puis confié aux collègues venus du noyau. Tessa vit son visage se détendre lorsqu’une personne de l’équipe médicale lui parla directement. Dahlia sortit ensuite, les jambes raides d’être restées attachées trop longtemps.
Le contrôle confirma les deux évacuations. Tessa ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, Mika regardait derrière elle, vers Mistral. L’ancien robot maintenait toujours son appui sous la console, obstiné dans une tâche que personne ne lui avait encore retirée.
8. La dernière charge de Mistral
Oren demanda à Tessa et Mika de rejoindre le noyau dès que la zone serait sécurisée. Les équipes de structure avaient préparé la configuration d’attente : le chargement était repris, le transporteur immobilisé et les accès interdits. Restait à retirer au robot son rôle de support avant qu’une défaillance de son articulation n’ajoute un mouvement imprévu.
Ils installèrent les éléments de maintien supplémentaires guidés depuis le contrôle. Tessa vérifia chaque position à la lampe. Une sangle s’était torsadée près d’un angle ; Mika la signala avant qu’elle soit mise en charge. Elle lui demanda de la corriger et attendit qu’il confirme.
La console ne portait plus son effort de la même manière. Les mesures donnaient une marge suffisante pour décharger progressivement l’appui de Mistral. Tessa envoya la commande locale, limitée au mouvement vérifié. Le robot relâcha quelques millimètres, s’arrêta, puis poursuivit après la confirmation du contrôle. Son articulation endommagée émit un dernier claquement et resta de travers.
— Il ne pourra pas rentrer par son rail, dit Mika.
Tessa le savait. La roue de guidage correspondante avait pris un angle impossible. Ils fixèrent le robot dans la configuration d’attente, à l’écart de la trappe, sans tenter de le tirer jusque dans la galerie. Une équipe équipée pour son extraction reviendrait. Son témoin passa du jaune au blanc : immobilisé, commande suspendue.
Mika posa un instant sa main sur le capot où le nom était peint. Tessa attendit près de lui, les doigts encore engagés dans une poignée. Il retira sa main, vérifia le témoin blanc puis lui tendit le sac d’outils. Ils n’avaient rien oublié dans la travée.
Ils remontèrent vers le noyau en utilisant les prises et les attaches de la galerie. L’échelle ne servait plus à supporter leur poids ; elle devenait une suite de poignées parmi d’autres. Mika avançait maintenant avec moins de mouvements superflus. À une jonction, il attendit Tessa avant de passer, puis lui montra le meilleur endroit pour faire suivre leur matériel.
Ils franchirent l’accès de transfert lorsque les équipes confirmèrent la configuration stabilisée. Dans le noyau, des collègues les accueillirent. Tessa se rendit compte qu’elle avait très soif et qu’une partie de son épaule s’était crispée depuis le début de l’intervention.
Dahlia attendait près du poste médical. Miro recevait les soins nécessaires. Elle serra Tessa contre elle avec une maladresse qui les fit tourner légèrement toutes les deux. Mika les rattrapa par une poignée et leur demanda si elles voulaient de l’aide pour cette manœuvre.
Tessa éclata de rire. C’était le premier bruit de la journée qu’elle n’essaya pas d’identifier.
9. Une station sans trottoirs
Candélabre resta plusieurs jours sans rotation de l’anneau. Les habitants retrouvèrent les gestes répétés lors des exercices, avec des variations que les exercices avaient omises : un sachet de chaussettes ouvert, un tiroir mal retenu, un enfant décidé à dormir dans une orientation différente de celle du logement. Les équipes réorganisèrent les activités, déplacèrent certains usages vers le noyau et inspectèrent les rayons voisins.
La console rompue fut extraite avec des moyens adaptés. L’examen confirma des signes de dégradation progressive, puis la rupture finale au passage du chargement. Les contrôles prévus seraient revus à partir des résultats complets. Tessa participa aux premiers constats sans transformer chaque marque en explication immédiate de toute la panne. Elle connaissait les pièges d’un morceau de métal qui ressemble exactement à ce qu’on espère découvrir.
Mistral revint à l’atelier fixé sur un support de transport. Mika retira soigneusement le capot portant le nom pour accéder aux pièces abîmées. Une partie du robot pouvait être réparée ; d’autres éléments devraient être remplacés. Sa vieille configuration avait une fois de plus survécu grâce à une fonction locale simple, celle qui maintenait une charge détectée en train de partir. Cela ne rendait pas tous ses composants excellents. La roue de guidage, posée sur l’établi, en témoignait avec beaucoup de franchise.
Miro aurait besoin de repos et de soins pour son épaule. Il passa leur dire qu’il conservait la location de sa maison sur Terre. Une terrasse donnant sur un parking lui paraissait désormais tout à fait convenable. Dahlia l’accompagnait et prétendait vouloir visiter le logement pour vérifier qu’il n’y avait aucune trappe au plafond.
Tessa retrouva aussi le signalement incomplet dont elle avait prévu de lui parler. Elles le reprirent ensemble, cette fois dans le calme. Il ne concernait pas la console rompue. Elles le corrigèrent sans prétendre qu’un accident imposait de ranger toutes leurs anciennes discussions dans le même dossier.
Mika préparait pendant ce temps les schémas de l’intervention pour l’équipe suivante. Tessa lui demanda d’y conserver la disposition séparée des lignes qu’il avait choisie. Il demanda si elle souhaitait une version plus propre. Elle répondit qu’elle souhaitait une version où l’on comprenne ce qu’une personne voit depuis la galerie, pas seulement depuis un écran placé devant soi.
Le lendemain, elle le trouva occupé à reprendre les angles de vue. Il avait fixé sa tablette de travers et s’était placé de l’autre côté de l’établi pour vérifier une indication. Elle passa sans le redresser.
10. La tasse revient à sa place
Le redémarrage se fit après les réparations et les vérifications nécessaires, par étapes, avec une surveillance renforcée. Tessa suivit les mesures depuis le contrôle pendant que d’autres équipes occupaient les rayons. Elle connaissait maintenant plusieurs voix qu’elle n’avait auparavant entendues que sur des listes de service. À chaque confirmation, un visage lui revenait.
Dans l’anneau, les objets sécurisés recommencèrent progressivement à peser sur leurs supports. Les habitants attendirent les consignes avant de reprendre leurs activités ordinaires. Une chaise fut enfin libérée de ses attaches dans la cantine. Tessa imagina la satisfaction de la femme qui l’avait retenue au début de l’incident. Elle aurait volontiers payé son supplément de loyer ce jour-là, mais n’en fit la proposition à personne.
Mika l’attendait près du rayon quatre après la fin de leur service. La nouvelle console était en place, les accès refermés, le transporteur encore réservé aux essais. La trappe supérieure avait reçu un marquage plus lisible et son dégagement figurait désormais explicitement dans la préparation des chargements exceptionnels. Le panneau restait celui qu’ils avaient ouvert avec Dahlia ; on avait remplacé ce qui le gênait, vérifié le reste.
— Tu veux la voir depuis l’intérieur ? demanda Mika.
Tessa accepta. Ils entrèrent dans la cabine immobilisée au palier. La trappe se trouvait au-dessus d’eux, presque banale. Elle leva la tête et retrouva l’image du visage de Dahlia dans l’ouverture. Puis elle regarda le passage supérieur, mesura ce que les charges pourraient y masquer et transmit une remarque à l’équipe d’essais.
Mistral travaillait déjà dans une autre travée, avec une articulation neuve et son ancien capot. Quand ils passèrent près de lui, il attendait qu’un opérateur confirme la position d’une caisse. Mika lui fit un petit signe. Tessa remarqua qu’il vérifiait aussi les ancrages de la charge en le faisant. Elle continua vers la cantine sans commentaire.
Ils s’assirent à la même table que le matin de l’incident. Mika posa sa tasse très près du bord, puis la repoussa vers le milieu. Tessa prit une cuillère, la laissa reposer dans son bol et attendit une seconde. Tout resta là où elle l’avait posé.
Par la fenêtre, les armatures blanches des quais défilaient à nouveau tandis que la cantine poursuivait sa rotation. Mika regarda dehors, puis ses nouilles.
— Ça continue, dit-il.
— Oui.
Tessa goûta enfin son repas pendant qu’il était chaud.
Fin