1. La grive bleue
À la fin de janvier 1684, Ned Barlow découvrit que son bateau vendait de la soupe.
Il reconnut d'abord la grive. Son père l'avait peinte sur la poupe douze ans plus tôt, avec un reste de bleu trop clair pour un oiseau de cette espèce. Ned lui avait demandé pourquoi elle ressemblait à un morceau de ciel. Will avait répondu qu'aucun voyageur ne paierait davantage pour un oiseau exact.
La grive était maintenant clouée au-dessus d'un comptoir, entre deux torchons raidis par le froid. Sous elle, une femme remuait une marmite. Ned demeura immobile devant l'étal jusqu'à ce qu'un homme, derrière lui, le prie de choisir sa soupe ou de choisir une autre place pour réfléchir.
Autour d'eux, la Tamise portait une ville provisoire. Des baraques, des passants, des vendeurs et des chevaux occupaient la surface gelée. Ned, qui avait grandi au rythme du fleuve, ne s'habituait pas à voir des chaussures là où il cherchait autrefois la position du courant.
« Ce bois, dit-il à la marchande. Où l'avez-vous trouvé ?
— Dans un bateau, avant qu'il cesse d'en être un. Tu veux manger ?
— C'est notre bateau. »
La femme cessa de remuer. Elle avait les joues rouges, les poignets enveloppés dans des bandes de laine et une petite brûlure blanche au-dessus du pouce.
« Comment t'appelles-tu ?
— Ned Barlow.
— Alors demande à Will Barlow. Il me l'a vendu. »
Ned sentit ses oreilles devenir chaudes sous son bonnet. Il regarda derrière l'étal. Il y avait des bordages courbes, un banc fendu, des morceaux empilés sous une toile. Il reconnut le trou qu'il avait réparé l'été précédent et les trois marques de son couteau sur le siège arrière.
Son père lui avait dit que la Grive avait été tirée au sec pour l'hiver. C'était vrai, manifestement. Il avait simplement oublié d'ajouter le reste.
Ned posa la main sur l'oiseau peint.
« Ne l'arrache pas, prévint la marchande. J'ai payé le bois. Si ton père t'a menti, nous sommes deux à passer une mauvaise matinée, et moi j'ai déjà allumé mon feu. »
Elle s'appelait Martha Pike. Ned ne lui demanda pas son nom ce jour-là. Il l'apprit plus tard, quand il dut reconnaître qu'il avait commencé par vouloir détruire la seule chose qui leur permettrait de travailler ensemble.
2. Les mains de Will
À la maison, Will cherchait à ouvrir une boîte avec la lame d'un couteau. Sa main droite glissait sur le manche. Il la frotta contre son genou en voyant entrer son fils.
Grace, penchée près du feu, leva les yeux avant que Ned parle. Elle avait déjà compris à son visage.
« Tu l'as vendue. »
Will posa le couteau.
« Oui.
— Tu m'avais dit qu'elle serait à moi.
— Quand je cesserais de ramer. Si elle pouvait encore servir.
— Tu avais oublié la deuxième phrase quand tu l'as promis. »
Ned avait vingt-deux ans. Il travaillait avec son père depuis l'adolescence. Chaque été, il avait imaginé celui où il conduirait la Grive sans recevoir un conseil à chaque mouvement. Il connaissait ses défauts, le siège qui pinçait les doigts et la planche qu'il fallait surveiller. Il y voyait du travail, de l'argent gagné par lui, une place entière.
Depuis le gel, il portait des charges où il en trouvait. Les pièces passaient dans la main de Grace pour la nourriture et le combustible. Il gardait le reste dans une vieille bourse, persuadé d'économiser pour les réparations du printemps.
« La coque était mauvaise, dit Will.
— Nous l'aurions refaite.
— Avec quoi ?
— Avec mes bras. »
Will eut un petit rire qui les blessa tous les deux.
« Il fallait aussi du bois. »
Grace se redressa. Elle dit ce que la vente avait payé : quelques provisions, du combustible, une partie de leur retard de loyer. Elle ne demanda pas à Ned de remercier son père. Elle avait elle-même appris la vente après le départ du bateau.
Sur ses genoux reposait le manteau d'un voisin. Depuis que les courses sur l'eau avaient cessé, elle reprenait des vêtements pour ceux qui pouvaient encore payer. Ned reconnut une couture qu'elle avait défaite la veille : dans la mauvaise lumière, elle avait cousu une poche fermée. Elle travaillerait une seconde fois pour la même somme. Il avait parlé de ses bras sans regarder ses doigts à elle, gonflés par le froid, qui cherchaient maintenant l'aiguille perdue dans les plis du manteau.
« Il aurait dû nous parler », dit-elle.
Will regardait la boîte fermée. Ned la prit, souleva le couvercle et la posa devant lui un peu trop violemment. C'était une façon de lui montrer qu'il avait encore besoin de quelqu'un, et il en eut honte presque aussitôt.
« Où est le reste du bois ? demanda-t-il.
— Chez la femme qui l'a acheté.
— Tout ?
— Tout ce qui valait la peine d'être emporté. »
Ned ressortit. Il entendit Grace lui dire de prendre ses gants. Il continua jusqu'à l'escalier, puis revint les chercher, encore assez furieux pour détester la sollicitude qui l'obligeait à ce petit retour.
3. Une journée de bras
Martha le vit revenir et plaça sa louche sur le comptoir comme une arme médiocre mais disponible.
« Si c'est pour casser, attends que j'aie fini de servir. »
Ned dit qu'il voulait examiner les pièces restantes. Martha accepta à condition qu'il les remette en place. Il trouva un long bordage encore solide, deux traverses et une partie du fond. La quille avait été ouverte. Dans le bois sombre, une fente ancienne suivait les fibres.
Il tenta de rapprocher les morceaux avec ses mains, comme si le simple geste pouvait rendre la coupure récente.
« Il t'a vendu une épave », dit-il enfin.
Martha se pencha.
« Il m'a vendu du bois. Nous étions d'accord sur ce point. »
Sa nièce Bess, qui rapportait des bols, éclata de rire. Elle avait dix-sept ans, des yeux vifs et une manière de porter cinq choses à la fois qui donnait envie de lui retirer quatre objets. Elle tendit à Ned une écuelle chaude.
« Mange avant de nous en vouloir davantage. Tu trembles. »
Il voulut payer. Martha lui proposa plutôt de l'aider jusqu'au soir. Elle avait besoin de bras pour transporter des provisions depuis la rive et déplacer des caisses. Ils convinrent d'une rémunération, du repas et de l'heure à laquelle il pourrait partir. Ned demanda seulement qu'elle conserve les longues planches jusqu'au lendemain.
« Elles ne vont pas s'envoler, dit-elle.
— Promettez-le.
— Jusqu'à demain. Après, nous parlerons de mon travail à moi. »
Il passa la journée à porter, chercher, laver et servir maladroitement. Une vieille femme lui rendit son bol parce qu'il avait oublié d'y mettre la soupe. Un enfant voulut payer avec un bouton. Martha refusa le bouton, puis lui donna le morceau de pain qui s'était cassé dans sa main.
Le soir, Ned avait mal aux épaules et les pieds brûlants dans ses chaussures humides. Le froid ne les avait pourtant pas quittés. Il s'attardait sous les vêtements, mordait entre deux gestes, revenait dès que le feu baissait.
Martha compta sa paie devant lui. Elle ne lui demanda rien au sujet de son père.
Avant de partir, Ned ramassa une petite chute de bois, puis s'arrêta.
« Je peux ? »
Elle hocha la tête. Il emporta ce morceau minuscule dans sa poche. C'était moins que le bateau auquel il avait droit dans son imagination, et davantage que ce qu'il possédait le matin.
4. Ce que la coque cachait
Le lendemain, Ned fit venir Rob, un homme qui réparait des embarcations près de leur ancien point d'amarrage. Rob connaissait la Grive. Il regarda les pièces ouvertes sans beaucoup parler, gratta le bois avec la pointe de son outil et demanda où se trouvait le reste du fond.
Martha le leur montra. Rob s'accroupit.
« Ton père est venu me voir à l'automne, dit-il.
— Il ne m'en a rien dit.
— Il espérait prolonger un peu. Nous avons fait ce que nous pouvions. Il fallait ensuite remplacer davantage que quelques planches. »
Ned désigna le bordage qu'il avait réservé.
« Celui-là est bon.
— Oui.
— Et cette traverse.
— Oui.
— Alors…
— Un homme peut avoir de bonnes bottes et ne plus tenir debout. »
Ned détesta la comparaison. Il attendait un prix, une difficulté qu'on pourrait mesurer en journées de travail. Rob lui décrivit plutôt tout ce qu'il faudrait refaire et tout ce qu'ils ne sauraient qu'en avançant. Il parla simplement, sans condamner chaque morceau pour convaincre le garçon.
« Tu peux conserver beaucoup de choses, conclut-il. Mais tu vas construire autre chose autour. »
À midi, Ned rentra. Will était seul, occupé à recoudre une courroie. Son aiguille tomba. Il la récupéra de la main gauche.
Ned posa le morceau de bois sur la table.
« Depuis quand ton bras te fait-il mal ?
— Longtemps.
— Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
— Tu étais déjà en train de réparer la Grive avec tes bras. Je ne voulais pas te donner les miens à réparer aussi. »
Ned s'assit. Will raconta les mouvements devenus difficiles, les matins où il attendait avant de soulever quelque chose. Il avait caché son état avec de mauvaises plaisanteries et des ordres impatients. Ned avait pris ces ordres pour le désir de tout commander encore.
« Je ne veux plus ramer des journées entières, dit Will. Même si nous avions un bateau neuf. »
Cette phrase fut plus inattendue que la vente. Ned avait imaginé son père empêché, jamais son père soulagé de s'arrêter.
« Tu pouvais me le dire.
— Oui. »
Will ne chercha pas d'autre réponse. Ned lui tendit l'aiguille, puis reprit sa chute de bois. Il n'avait toujours pas pardonné. Il comprenait seulement qu'ils ne regrettaient pas exactement la même chose.
5. Les roues de Martha
Martha attendait près de deux roues dépareillées qu'un vendeur venait de déposer à côté de son étal. L'une avait perdu une partie de sa peinture ; l'autre portait encore de la terre gelée entre ses rayons.
« Voilà ce que je veux faire de mes planches », dit-elle.
Elle traça dans la neige sale un rectangle, une poignée, une sorte de caisse. Ned reconnut une charrette à bras.
La pièce qu'elle louait autrefois pour préparer et vendre à manger était devenue trop chère. La foire lui avait offert quelques semaines de travail. Quand elle disparaîtrait, Martha voulait pouvoir déplacer ses provisions et son matériel jusqu'à une cour où une aubergiste lui permettrait de cuisiner en échange d'une part convenue. Elle avait visité les lieux. Il restait à transporter ses affaires.
« Vous auriez pu louer une charrette.
— Pour un voyage, oui. Ensuite, il faudra recommencer chaque fois. J'ai trouvé quelqu'un pour fournir l'essieu. Rob m'aidera pour l'assemblage. Il m'a dit que tu savais manier les outils.
— Pour un bateau.
— Les clous vont-ils refuser de travailler sur terre ? »
Ned essaya de sourire. Martha ne lui demandait pas une faveur. Elle lui proposa deux jours de travail payés, à répartir avec le service. Rob passerait contrôler leur montage. Ils devaient conserver assez d'argent pour faire reprendre une pièce si nécessaire.
Ned examina les roues. Elles étaient de même diamètre, mais l'une avait du jeu autour de son moyeu. Le vendeur assura qu'une petite réparation suffirait. Rob n'était pas là pour en juger. Ned aurait dû attendre. Il avait envie de pouvoir répondre, de savoir quelque chose que Martha ignorait, de voir un projet avancer enfin sous ses mains.
« Je m'en chargerai », dit-il.
Ils commencèrent le lendemain. Bess leur apportait des boissons chaudes et leur rappelait avec vigueur qu'elle avait besoin des bols propres. Martha commandait une largeur qui passe dans la porte de la cour. Ned voulait une caisse plus grande. Elle l'envoya mesurer la porte avant de discuter davantage.
Il y alla, rencontra l'aubergiste et revint avec une ficelle nouée à la bonne longueur. La caisse qu'il avait imaginée n'aurait pas passé.
« Une chance que la porte n'ait pas changé d'avis », observa Martha.
Ned raccourcit son tracé. Peu à peu, il cessa de chercher la forme de la Grive dans les planches. Il cherchait celle d'un objet que quelqu'un attendait vraiment.
6. Le mauvais bruit
Rob devait vérifier l'ensemble avant la première charge. Ce matin-là, un travail l'avait retenu. Ned avait fini d'ajuster sa petite réparation et regardait la charrette depuis si longtemps que son attente lui semblait ridicule. Il proposa d'essayer avec deux sacs seulement. Martha demanda si Rob était passé. Ned répondit qu'ils resteraient juste à côté. Elle regarda la caisse, le trajet de quelques pas, puis accepta. Bess voulait voir rouler leur ouvrage. Tous trois avaient une bonne raison d'être impatients ; aucun n'avait acquis pour autant l'œil qui leur manquait.
La première fois qu'ils essayèrent la charrette, la roue réparée tint jusqu'à la limite de la neige tassée. Puis un bruit sec monta du moyeu. Ned retint les brancards ; Bess lâcha un cri. Une roue se mit de travers et la caisse pencha contre une pile de fagots.
Ils n'avaient encore chargé que deux sacs et une marmite vide. Martha ramassa cette dernière. Une anse s'était tordue.
« Tu m'avais dit que ça tiendrait. »
Ned se pencha sur la roue. La pièce qu'il avait ajustée n'avait pas résolu le défaut du moyeu. Il trouva trois explications possibles et reconnut dans leur nombre une tentative de fuite.
« Je n'aurais pas dû l'acheter sans faire vérifier. »
Martha le laissa finir. Il proposa de prendre la réparation sur son salaire. Elle répondit qu'ils compteraient sa part quand ils sauraient ce qu'il fallait réellement remplacer. Elle avait accepté l'achat elle aussi, en l'écoutant.
Rob vint dans l'après-midi. Il examina l'ensemble, remit plusieurs choses d'aplomb et les accompagna chez un artisan capable de reprendre la roue. Il fallut renoncer à quelques ornements et à une poignée que Ned voulait faire plus élégante. L'argent disponible s'était rétréci.
Pour renforcer une fixation de la caisse, il restait une pièce de bois dont Ned avait soigneusement évité de se servir : le vieux siège arrière, marqué de ses trois coups de couteau. Il le posa sur les tréteaux. Les entailles étaient juste à l'endroit où il devait couper.
« On peut chercher ailleurs », dit Martha.
Il passa la paume dessus. Il se rappela le jour des entailles, sa colère contre un voyageur qui l'avait appelé petit, la réprimande de Will, puis le rire de Grace en voyant leur mine au retour.
« Non. Ça ira. »
Il scia lentement. Le morceau tomba sans cérémonie. Bess le ramassa pour éviter qu'il traîne sous leurs pieds. Une heure plus tard, le siège avait une nouvelle fonction, solide et invisible sous la caisse.
Ils essayèrent de nouveau, sur la rive cette fois, puis dans la cour de l'auberge. La charrette franchit la porte. Ned sentit ses mains se desserrer sur les poignées.
Martha tira un bol de sa poche, le posa au fond et déclara qu'ils avaient transporté avec succès leur première cargaison.
« Il faudra trouver plus de clients », répondit Ned.
Elle rit. C'était la première fois qu'il la faisait rire volontairement.
7. Une journée de trop
Au début de février, les conversations changèrent. On parlait davantage de démonter que d'agrandir les étals. Le cinq, une douceur hésitante fit couler de l'eau sur certaines toiles, avant que le froid reprenne. Des marchands avaient déjà emporté leurs affaires. D'autres comptaient encore ce qu'une journée pouvait rapporter.
Martha regardait ses sacs de provisions comme si chacun lui posait une question différente.
« Nous pouvons servir demain.
— Nous pouvons aussi commencer le transport aujourd'hui », dit Ned.
Il n'essaya pas de lui annoncer l'heure à laquelle la Tamise céderait. Il l'ignorait. Il connaissait seulement leurs charges, les trajets qu'il faudrait faire et les gens dont ils auraient besoin. Rob était disponible cet après-midi. Bess avait froid depuis le matin, malgré les gestes qu'elle multipliait pour le cacher.
Martha tira les manches de sa nièce sur ses poignets.
« Va manger près du feu. »
Ned répéta sa proposition. Elle secoua la tête.
« Tu regardes le chemin jusqu'à la rive. Moi, je regarde ce qu'il faudra payer après. »
Il comprenait. C'était exactement ce que son père avait tenté de lui dire. Cette fois, il ne répondit pas qu'il suffisait d'avoir des bras.
Il alla voir l'aubergiste. Ils avaient parlé de la place dans la cour, de l'eau, du rangement. Il lui demanda maintenant si elle achèterait une partie des provisions sèches que Martha n'utiliserait pas immédiatement. La femme examina la liste qu'il lui récita, posa ses conditions et exigea de voir les sacs avant de promettre un prix.
Ned revint transmettre cette réponse, sans l'améliorer.
Martha demanda quelle somme elle pouvait espérer. Il répéta qu'il ne la connaissait pas encore. Elle le regarda avec une attention nouvelle, puis retira son tablier.
« Bess garde la marmite. Tu viens avec moi. »
Elles s'entendirent sur une partie des provisions après inspection. Ce n'était pas le gain espéré à la foire. Cela évitait de tout miser sur le lendemain. Martha rentra, décrocha un torchon et demanda à Bess combien de bols elle pouvait encore servir avec la soupe prête.
« Ensuite, nous fermons. »
Ned alla chercher la charrette. Il avait envie de courir. Il se força à marcher sur le trajet déjà emprunté, en regardant où il posait les pieds.
8. La rue qu'on démontait
Le démontage commença par ce qui ne servait plus. Les caisses vides, les toiles de réserve, les sacs vendus à l'aubergiste partirent dans les premières charges. Rob et Ned poussaient et tiraient à tour de rôle. Ils évitaient de surcharger la charrette, ce qui obligeait à davantage de voyages et donnait à Martha de nouvelles occasions de leur dire de se dépêcher.
« Plus vite avec plus de poids, c'est une autre charrette », répondait Rob.
Autour d'eux, des marteaux remplaçaient les cris des vendeurs. Il restait de l'activité sur le fleuve, des gens qui passaient, des étals ouverts. Ned ne voyait pourtant plus la même ville. Il distinguait les cordes, les pieds des comptoirs, les assemblages qui allaient rentrer dans des remises.
Bess servit le dernier bol à une femme qui venait chaque soir chercher à manger pour son mari. Martha ajouta le fond de la marmite. Elle lui expliqua où ils tenteraient de s'installer ensuite et précisa qu'elle ne serait pas prête dès le lendemain. La femme répéta le nom de l'auberge pour le retenir.
Quand le feu fut éteint et les ustensiles assez refroidis, ils les emportèrent à leur tour. Grace arriva pour aider Bess à plier les toiles. Elle avait trouvé Will occupé à chercher ses outils et lui avait ordonné de les laisser tranquilles. Il les attendait sur la rive.
Ned décrocha enfin la grive bleue. Un clou résista. Il le redressa, retira la planche et sentit sous ses doigts l'ancienne courbe du bateau.
Martha lui demanda de la poser sur la dernière charge.
« Tu la veux ? » ajouta-t-elle en voyant son visage.
Il secoua la tête. Il ne savait plus où il l'aurait mise.
Ils achevèrent le trajet avant de perdre la lumière. Sur la rive, Will prit d'instinct une poignée. Sa main se crispa. Ned attendit qu'il la relâche, puis lui tendit le paquet de ficelles qu'il fallait porter jusqu'à la cour.
« Il nous faut quelqu'un pour vérifier qu'on n'en perd pas. »
Will leva un sourcil devant cette mission peu glorieuse. Il emporta les ficelles.
Ils laissèrent derrière eux l'emplacement vide de l'étal. La Tamise était encore gelée. Ned se retourna une fois. Le morceau de fleuve découvert par leur départ paraissait soudain beaucoup plus large que leur boutique.
9. Une cour sur la terre ferme
Les jours suivants ne furent guère triomphants. Il fallut nettoyer, réparer l'anse de la marmite, convenir des heures d'utilisation de la cuisine et trouver où abriter le bois. La pluie arriva ; le fleuve ne retrouva pas pour autant sa liberté d'un seul mouvement. Ned continua de porter des charges en attendant.
Martha vendit peu le premier jour dans la cour. Le deuxième, elle se disputa avec un fournisseur. Le troisième, la femme au dernier bol revint avec son récipient. Bess voulut prendre cela pour le début de la fortune. Martha lui demanda de laver la table avant d'acheter un carrosse.
Ned avait encore envie de ramer. La découverte l'apaisa : le travail de ces jours n'avait pas effacé le fleuve. Il alla parler à Sam, un batelier un peu plus âgé dont l'embarcation avait été mise à l'abri avant le gel. Sam aurait besoin d'aide quand il pourrait reprendre. Ils s'entendirent sur le partage du travail et de l'argent, avec une première période d'essai.
Ce ne serait pas la Grive. Il faudrait apprendre la manière de Sam, ses exigences, les particularités de son bateau. Ned rentra pourtant avec une faim qu'il n'avait pas ressentie depuis des semaines.
Will l'écouta raconter, puis demanda :
« Et la charrette ?
— Elle appartient à Martha. Elle saura trouver d'autres bras. Je pourrai l'aider certains jours.
— Tu as fait quelque chose de bon.
— La première roue n'était pas de cet avis. »
Will sourit. Il posa ensuite devant lui quelques pièces qui restaient de la vente du bateau. Ned voulut les repousser.
« Je ne te rembourse pas une promesse, dit son père. Ça ne suffirait pas. Mais tu as contribué à la garder à flot, cette vieille carcasse. Prends ta part de ce qui reste. »
Ned demanda si Grace avait assez pour les jours à venir. Elle lui répondit elle-même depuis le coin du feu, avec assez de précision pour les empêcher de jouer les hommes généreux au-dessus de sa tête.
Il prit les pièces convenues. Will prit les autres. Leur conversation ne régla pas les années pendant lesquelles ils avaient parlé du bateau comme d'un avenir garanti. Elle leur permit de finir le repas sans remettre chaque silence au travail.
Après, Ned montra à son père comment la vieille assise renforçait désormais la caisse de Martha. Will suivit le dessin de son doigt et suggéra une amélioration. Ned l'examina avant de répondre.
Grace étala ensuite un autre manteau sur la table. Will lui tint le tissu avec sa main gauche pendant qu'elle préparait l'ourlet. Il pouvait encore faire beaucoup de gestes. Les journées entières à forcer sur ses bras lui étaient devenues pénibles, et il avait commencé à le dire avant que la douleur le rende hargneux. Ned les laissa travailler. Dans l'escalier, il entendit sa mère demander à Will de tenir moins fort : elle voulait retourner le manteau, et il l'empêchait de bouger.
10. Le passager
Plus tard dans le printemps, Ned trouva Will près des marches, avec son manteau fermé de travers. Sam était occupé plus loin. Le bateau attendait pour une petite traversée.
« Tu as oublié quelque chose ? demanda Ned.
— Je voudrais aller de l'autre côté.
— Pourquoi ?
— Pour voir ce qu'il y a. »
Will avait vécu assez longtemps au bord du fleuve pour savoir exactement ce qu'il y avait de l'autre côté. Ned lui tendit pourtant la main. Son père descendit avec précaution et s'assit à la place des passagers.
Avant de partir, Ned aperçut Martha sur la rive. Bess tirait la charrette, encore presque vide à cette heure. La grive bleue avait été fixée à l'avant de la caisse, juste au-dessus de la roue remise en état. Martha leva une main occupée par un torchon. Ned lui répondit.
Il commença à ramer. Will regardait ses gestes. À la troisième poussée, il ouvrit la bouche, puis la referma. Ned continua sans lui demander ce qu'il aurait voulu corriger.
L'eau frappait doucement le bordage. Elle n'avait gardé ni les traces des roues ni l'emplacement des boutiques. Ned, lui, aurait pu retrouver la place de la marmite, celle du banc, le trajet qu'ils avaient suivi pour leur dernière charge. Il passa à proximité sans ralentir.
Au milieu de la traversée, Will sortit une pièce.
« Combien je te dois ?
— Pour une fois que tu ne travailles pas, profite. »
Son père remit la pièce dans sa poche. Il se tourna vers l'avant et regarda approcher les marches de l'autre rive. Ned avait souvent imaginé le jour où il transporterait Will. Il avait prévu de lui montrer sa force, sa vitesse, sa façon de reconnaître le courant.
Il fit simplement en sorte que son père descende sans se presser.
Fin