Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
HistoriqueSur la Tamise gelée, son avenir avait changé de mains

Le fleuve qui avait oublié de couler

Londres, 1684. Au milieu de la foire installée sur la Tamise, Ned reconnaît le bois du bateau que son père lui avait promis. Il sert désormais d’étal à une marchande de soupe. Ned veut le récupérer avant le dégel, sans savoir tout ce que son père lui a caché.

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Les chapitres de cette histoire
  1. 1. La grive bleue
  2. 2. Les mains de Will
  3. 3. Ce qu’on pouvait sauver
  4. 4. Une porte trop étroite
  5. 5. Quitter la glace
  6. 6. Le papier dans le livre
  7. 7. La première traversée

1. La grive bleue

À la fin de janvier 1684, Ned Barlow découvrit que son bateau vendait de la soupe.

Il reconnut d'abord la grive. Son père l'avait peinte sur la poupe douze ans plus tôt, avec un reste de bleu trop clair pour un oiseau de cette espèce. Ned lui avait demandé pourquoi elle ressemblait à un morceau de ciel. Will avait répondu qu'aucun voyageur ne paierait davantage pour un oiseau exact.

La grive était maintenant clouée au-dessus d'un comptoir, entre deux torchons raidis par le froid. Sous elle, une femme remuait une marmite. Ned demeura immobile devant l'étal jusqu'à ce qu'un homme, derrière lui, le prie de choisir sa soupe ou de choisir une autre place pour réfléchir.

Autour d'eux, la Tamise portait une ville provisoire. Des baraques, des passants, des vendeurs et des chevaux occupaient la surface gelée. Ned, qui avait grandi au rythme du fleuve, ne s'habituait pas à voir des chaussures là où il cherchait autrefois la position du courant.

— Ce bois, dit-il à la marchande. Où l'avez-vous trouvé ?

— Dans un bateau, avant qu'il cesse d'en être un. Tu veux manger ?

— C'est notre bateau.

La femme cessa de remuer. Elle avait les joues rouges, les poignets enveloppés dans des bandes de laine et une petite brûlure blanche au-dessus du pouce.

— Comment t'appelles-tu ?

— Ned Barlow.

— Alors demande à Will Barlow. Il me l'a vendu.

Ned sentit ses oreilles devenir chaudes sous son bonnet. Il regarda derrière l'étal. Il y avait des bordages courbes, un banc fendu, des morceaux empilés sous une toile. Il reconnut le trou qu'il avait réparé l'été précédent et les trois marques de son couteau sur le siège arrière.

Son père lui avait dit que la Grive avait été tirée au sec pour l'hiver. C'était vrai, manifestement. Il avait simplement oublié d'ajouter le reste.

Ned posa la main sur l'oiseau peint.

— Ne l'arrache pas, prévint la marchande. J'ai payé le bois. Si ton père t'a menti, nous sommes deux à passer une mauvaise matinée, et moi j'ai déjà allumé mon feu.

La marchande remit sa louche dans la marmite. Ned demeura devant elle, la main sur l’oiseau, jusqu’à ce que la soupe déborde. Elle jura en écartant le pot du feu ; il recula enfin. En remontant vers la rive, il garda ses doigts serrés dans sa poche, comme s’il avait tout de même réussi à emporter quelque chose.

2. Les mains de Will

À la maison, Will cherchait à ouvrir une boîte avec la lame d'un couteau. Sa main droite glissait sur le manche. Il la frotta contre son genou en voyant entrer son fils.

Grace, penchée près du feu, leva les yeux avant que Ned parle. Elle avait déjà compris à son visage.

— Tu l'as vendue.

Will posa le couteau.

— Oui.

— Tu m'avais dit qu'elle serait à moi.

— Quand je cesserais de ramer. Si elle pouvait encore servir.

— Tu avais oublié la deuxième phrase quand tu l'as promis.

Ned avait vingt-deux ans. Il travaillait avec son père depuis l'adolescence. Chaque été, il avait imaginé celui où il conduirait la Grive sans recevoir un conseil à chaque mouvement. Il connaissait ses défauts, le siège qui pinçait les doigts et la planche qu'il fallait surveiller. Il y voyait du travail, de l'argent gagné par lui, une place entière.

Depuis le gel, il portait des charges où il en trouvait. Les pièces passaient dans la main de Grace pour la nourriture et le combustible. Il gardait le reste dans une vieille bourse, persuadé d'économiser pour les réparations du printemps.

— La coque était mauvaise, dit Will.

— Nous l'aurions refaite.

— Avec quoi ?

— Avec mes bras.

Will eut un petit rire qui les blessa tous les deux.

— Il fallait aussi du bois.

Grace se redressa. Elle dit ce que la vente avait payé : quelques provisions, du combustible, une partie de leur retard de loyer. Elle ne demanda pas à Ned de remercier son père. Elle avait elle-même appris la vente après le départ du bateau. Sur la table, Will avait laissé un reçu plié. Grace l'avait glissé dans le petit livre de prières qu'elle gardait à l'abri des cendres, avec leurs autres papiers.

Sur ses genoux reposait le manteau d'un voisin. Depuis que les courses sur l'eau avaient cessé, elle reprenait des vêtements pour ceux qui pouvaient encore payer. Ned reconnut une couture qu'elle avait défaite la veille : dans la mauvaise lumière, elle avait cousu une poche fermée. Elle travaillerait une seconde fois pour la même somme. Il avait parlé de ses bras sans regarder ses doigts à elle, gonflés par le froid, qui cherchaient maintenant l'aiguille perdue dans les plis du manteau.

— Il aurait dû nous parler », dit-elle.

Will tourna les yeux vers elle. Ned crut qu'il allait se défendre ; son père ramena plutôt à lui la boîte fermée.

Ned lui prit la boîte, souleva le couvercle et la reposa devant lui un peu trop violemment. C'était une façon de lui montrer qu'il avait encore besoin de quelqu'un, et il en eut honte presque aussitôt.

— Où est le reste du bois ? demanda-t-il.

— Chez la femme qui l'a acheté.

— Tout ?

— Tout ce qui valait la peine d'être emporté.

Ned ressortit. Il entendit Grace lui dire de prendre ses gants. Il continua jusqu'à l'escalier, puis revint les chercher, encore assez furieux pour détester la sollicitude qui l'obligeait à ce petit retour.

3. Ce qu’on pouvait sauver

La marchande le vit revenir au moment où elle servait un maçon. Elle retira la main de sa caisse et attendit qu’il parle.

— Je veux regarder les planches. Seulement regarder.

— Derrière. Et tu remets ma toile après.

Ned s’accroupit près des débris. Il retrouva le siège arrière, puis le bordage qu’il avait réparé l’été précédent. En voulant le redresser, il fit tomber une poussière noire sur ses chaussures. Sous la cassure fraîche de la scie, le bois s’effritait sans résistance ; il enfonça son ongle jusqu’à sentir la peau de son doigt toucher la coque.

Il demeura ainsi un instant, accroupi dans la neige sale. Son père lui avait caché la vente. Il lui avait aussi laissé passer tout l’automne à économiser pour une réparation qui n’aurait servi à rien.

— Tu vas avoir les genoux trempés.

La jeune fille qui rapportait les bols lui tendait une écuelle. Elle s’appelait Bess et travaillait avec sa tante Martha. Ned avait une pièce, mais Martha l’arrêta avant qu’il la sorte : son fournisseur attendait sur la rive et elle ne pouvait pas abandonner le feu.

— Tu me rapportes deux sacs. Je te paie la course, la soupe est pour moi. Ça te va ?

Il regarda les planches, puis la file des clients.

— Ne brûlez pas le siège.

— Je fais de la soupe, garçon. Pas des représailles.

Il revint avec les sacs et resta jusqu’au soir. Il oublia une fois de remplir le bol qu’il tendait à un client, faillit verser du bouillon dans la caisse et se fit rappeler qu’on pouvait répondre bonsoir sans avoir l’air d’accuser les gens. Bess se moquait de lui sans méchanceté. Quand Martha compta sa paie, il eut du mal à redresser les doigts pour la prendre.

Le lendemain, il amena Rob, qui entretenait leurs embarcations. Celui-ci écarta la toile, passa un outil entre les fibres, puis releva les yeux vers Ned.

— Will voulait attendre le printemps. Je lui ai dit que je ne remettrais pas cette coque à l’eau.

— Tu pouvais m’en parler.

— J’aurais dû.

Cette réponse laissa Ned sans adversaire. Il avait préparé tout le chemin des arguments, des prix de planches et le nombre de journées qu’il pouvait travailler. Rob lui montra où le fond avait cédé avant même le passage de la scie.

Ned rentra avec une petite chute dans sa poche. Will essayait de recoudre une courroie ; il faisait tourner son épaule avant chaque point, comme un homme qui chercherait une position sur une chaise inconfortable.

— Ça fait longtemps ? demanda Ned.

Will suivit son regard.

— Un peu.

— Rob m’a montré le fond.

Son père posa la courroie. Le feu était bas ; de l’autre côté de la pièce, le manteau que Grace reprenait attendait sur un tabouret.

— Tu m’as encore fait ramer en novembre, dit Ned. Tu disais que je tirais de travers.

— Tu tirais de travers.

Ned se leva. Will tendit sa main valide, mais ne le toucha pas.

— Et moi, je ne pouvais plus corriger. Je te criais dessus parce que j’avais mal. Parce que j’avais peur aussi.

Ned resta debout devant la table. Il se rappelait les remarques, sa honte devant les passagers, la façon dont il serrait les dents pour ne pas répondre.

— Ça ne t’autorisait pas à me traiter comme ça.

— Non.

Will essaya de reprendre son aiguille et la laissa tomber. Cette fois, Ned attendit qu’il demande de l’aide.

4. Une porte trop étroite

Martha voulait une charrette. Elle avait trouvé, derrière une auberge, une cour où installer ses marmites après le dégel. L’aubergiste lui louerait aussi quelques heures de cuisine. Il faudrait y transporter les provisions chaque jour, et les bonnes planches de la Grive coûteraient moins cher qu’un véhicule neuf.

— Rob dit que tu sais travailler, annonça-t-elle à Ned. Il passera pour l’essieu. Moi, j’ai besoin d’une caisse qui tienne mes affaires.

Il aurait voulu refuser. La veille encore, il avait espéré récupérer ce bois pour refaire un bateau ; maintenant, on lui demandait de scier la courbe qu’il connaissait sous ses genoux depuis l’enfance. Mais Martha posa sur le comptoir deux journées de salaire. Grace avait cousu jusqu’à ne plus voir son aiguille, et il n’avait pas trouvé d’autre travail pour le lendemain.

Il prit les mesures et dessina dans la neige une belle caisse, large et profonde. Martha regarda son dessin.

— Tu as vu la porte de la cour ?

Il n’y était pas allé. Elle lui donna une ficelle et le laissa partir sans commentaire.

La caisse aurait été trop large de deux mains.

Ils travaillèrent trois jours à l’abri d’un auvent, entre les courses de provisions. Ned apprit à interrompre un geste avant de servir la soupe, puis à le retrouver. Bess lui apportait ses outils en se trompant quelquefois exprès ; Martha disait qu’elle paierait deux ouvriers quand la seconde aurait cessé de les empêcher de travailler.

La vieille place de Ned formait le fond de la caisse. Il avait reconnu ses trois coups de couteau sur le siège et dessiné autour pour les épargner, jusqu’à ce que Rob lui montre la fixation qui tomberait en plein sur une fente.

— On peut prendre une autre pièce, dit Martha.

Ned passa la main sur les marques. Son père l’avait grondé ce jour-là ; sa mère avait ri, le soir, en demandant si les voyageurs paieraient moins cher parce qu’un garçon avait abîmé un banc.

Il déplaça son trait et scia. Le morceau tomba entre ses pieds. Bess le ramassa sans savoir ce qu’elle venait de prendre et le posa près des autres chutes.

La charrette passa la porte de l’auberge. Martha y déposa un bol, s’appuya sur le bord pour vérifier la solidité, puis demanda à Ned de la ramener avant qu’on lui trouve un autre usage.

Il la poussa jusqu’au fleuve. À chaque cahot, il entendait grincer du bois qui, autrefois, ne faisait ce bruit que contre une rame.

5. Quitter la glace

Au début de février, une goutte tomba dans la caisse de Martha. Elle leva la tête vers la toile, essuya les pièces avec son tablier et continua de servir.

L’eau coulait aussi le long des baraques voisines. Certains marchands démontaient déjà ; d’autres les regardaient faire en essayant d’attirer leurs derniers clients. Ned avait les pieds mouillés depuis le matin. En revenant de la rive, il s’arrêta pour observer la trace noire que le passage d’une roue avait laissée dans la neige.

— On devrait emporter les sacs maintenant, dit-il.

Martha remua sa marmite.

— Et je leur sers quoi, demain ?

— Vous ne pourrez peut-être pas être ici demain.

Elle lui montra du menton la caisse ouverte. Il avait passé assez de temps derrière le comptoir pour savoir ce qu’il y verrait : quelques pièces, trop peu pour les provisions de la semaine et la première somme due à l’aubergiste.

— Je sais, répondit-il. Mais on a Rob jusqu’à la nuit. Après, il travaille ailleurs.

Martha serra les lèvres. Bess se réchauffait les mains sous les bras ; quand elle vit sa tante la regarder, elle se redressa pour saisir un bol.

Ils finirent la soupe en silence. Ned s’attendait encore à une dispute lorsque Martha lui tendit la clé de sa caisse.

— Les sacs d’abord. Tu fais peser ceux qu’on laisse à l’aubergiste. Je ne veux pas découvrir lundi qu’on les lui a offerts.

Les allers-retours durèrent tout l’après-midi. Ned voulait charger davantage ; Rob retira un sac sans discuter et lui montra la roue qui s’enfonçait dans la neige. Sur le chemin du retour, ils croisèrent un homme portant une enseigne aussi grande que lui. Il avançait de travers pour éviter les passants, et Ned dut soudain s’arrêter de rire : rien de ce qu’ils emportaient ne semblait à la bonne taille, une fois séparé de sa boutique.

Grace vint aider Bess à plier les toiles. Martha enveloppa ses bols un par un ; elle écarta celui dont le bord était fendu, hésita, puis le glissa tout de même avec les autres.

Le clou de la grive résista. Ned dut monter sur une caisse pour le retirer, et sa mère tint la planche afin qu’elle ne tombe pas.

— Ton père l’avait peinte dans notre cuisine, dit-elle. J’en ai eu sur ma manche pendant des semaines.

Il ne se rappelait que le bleu et le bonheur d’avoir un bateau. Grace essuya l’oiseau avec le coin de son tablier avant de le poser sur la dernière charge.

Will les attendait sur la rive. Il voulut aider, prit une poignée et la relâcha aussitôt. Ned fit semblant de vérifier une roue pendant qu’il reprenait son souffle, puis lui demanda de porter les ficelles. Son père les ramassa en maugréant : personne ne savait faire un paquet dans cette famille.

La Tamise était encore gelée quand ils partirent. Ned regarda une dernière fois le rectangle de neige où ils avaient travaillé. Sans le feu ni le comptoir, il avait peine à croire qu’ils y avaient tenu tous les trois.

6. Le papier dans le livre

Les jours suivants ne furent guère triomphants. Il fallut nettoyer, réparer l'anse de la marmite, convenir des heures d'utilisation de la cuisine et trouver où abriter le bois. La pluie arriva ; le fleuve ne retrouva pas pour autant sa liberté d'un seul mouvement. Ned continua de porter des charges en attendant.

Martha vendit peu le premier jour dans la cour. Le deuxième, elle se disputa avec un fournisseur. Le troisième, la femme au dernier bol revint avec son récipient. Bess voulut prendre cela pour le début de la fortune. Martha lui demanda de laver la table avant d'acheter un carrosse.

Ned avait encore envie de ramer. Il alla parler à Sam, un batelier un peu plus âgé dont l'embarcation avait été mise à l'abri avant le gel. Sam aurait besoin d'aide quand il pourrait reprendre. Il proposa une somme par journée, puis changea de sujet.

— Et les longues journées ? demanda Ned.

— Ce sont des journées.

— Pas pour mes bras.

Sam le regarda. Ned s'entendit et eut envie de rire, mais ce n'était pas le moment. Ils discutèrent encore. Ils convinrent d'un paiement supplémentaire au-delà d'une heure arrêtée ensemble. Sam n'aurait pas tous les jours du travail. Ned non plus n'était plus certain de lui consacrer tous les siens.

Il rentra dire à ses parents ce qu'il avait obtenu. Will demanda quelles rames Sam lui ferait utiliser. Grace demanda quand il serait payé. Ned put répondre aux deux.

Après le repas, son père vida une petite bourse sur la table. Les pièces tintèrent entre les coudes de Ned.

— Il reste ça de la vente.

— Garde-le.

— Tu as travaillé sur cette coque autant que moi ces dernières années.

Ned allait répéter son refus lorsque Grace posa son ouvrage sur ses genoux.

— Tu recommences, Will.

Son père retira la main qu'il avait laissée près des pièces.

— J'allais te demander.

— Tu allais lui donner.

Ned regarda sa mère. Il lui avait remis de l'argent toute sa vie de travail ; il savait combien elle pouvait tirer d'une livre de farine. Il ne l'avait jamais entendue parler ainsi au sujet du bateau.

— Vous en avez besoin pour le loyer ?

Grace le fixa, puis se leva. Elle prit son livre de prières et en sortit deux papiers. Le premier était le reçu récent. Le second, taché sur un bord, s'était presque séparé le long de ses plis.

Ned y reconnut le nom de son père. Il déchiffra la somme au-dessous, beaucoup plus importante que les pièces sur la table.

— L'achat de la Grive, dit Grace. Douze ans. Tu avais dix ans et tu demandais tous les jours quand ton père rentrerait avec.

— Je me souviens.

Il se souvenait du bleu, du pinceau dont les poils collaient, de Will assis sur les marches pour peindre l'oiseau. Il ne se souvenait pas du papier.

— Ma tante m'avait laissé de l'argent. Pas une fortune. Assez pour louer une pièce où travailler, avec une fenêtre entière et une place pour recevoir les clientes. J'avais trouvé la pièce.

Ned chercha une réponse dans le visage de son père. Will gardait les yeux baissés.

— Nous avons acheté le bateau, continua Grace. Ton père savait ramer. Je savais coudre. Le bateau devait rapporter davantage.

— Et la pièce ?

— Tu vois bien où je travaille.

Elle ne tendit pas le bras vers le feu. Elle n'en eut pas besoin.

Ned relut la somme. Le nom de Grace n'apparaissait pas. Il retourna le feuillet comme si une seconde ligne pouvait rendre tout cela moins embarrassant.

— Pourquoi personne ne me l'a dit ?

— Parce qu'au début, on s'en souvenait, dit-elle. Après, ton père disait mon bateau. Puis notre bateau. Et maintenant, tu disais le tien.

Will releva la tête.

— Je n'ai jamais pensé te le prendre.

— Tu as seulement fini par oublier qu'il fallait me demander avant de le vendre.

Un voisin toussa derrière la cloison. Ned entendit ensuite de l'eau versée dans un récipient. Le silence dans leur pièce lui paraissait plus épais que le mur.

Il ramassa les pièces et les plaça devant sa mère. Elle les laissa là.

— Ce n'est pas ce que je vous demande.

— Alors quoi ? dit Will.

— Qu'on en parle avant qu'il n'y ait plus rien à décider.

Ned se rassit. Ils comptèrent ce qui était dû et ce qu'ils devaient garder. Grace réserva une part pour le combustible. Elle poussa quelques pièces vers Ned : le reste de la réparation qu'il avait payée l'été précédent. Il les prit sans faire de discours.

Il proposa ensuite de lui fabriquer une table avec un plateau pliant, près de la fenêtre. Il pouvait demander à Martha les dernières chutes.

Grace secoua la tête.

— Une table, oui. Mais pas avec du bois mouillé qui accrochera mes tissus. Et pas sans que je te montre où je la veux.

Will eut un souffle qui aurait pu devenir un rire. Il se retint. Grace le regarda assez longtemps pour l'y aider.

Plus tard, Ned plia le reçu récent. Sa mère remit les deux papiers dans le livre. Il lui demanda si elle regrettait l'achat.

Elle réfléchit avant de répondre.

— Nous avons mangé grâce à ce bateau. Je ne vais pas prétendre le contraire.

Elle passa le pouce sur la couverture.

— Mais j'aimerais me souvenir de ce que j'aurais cousu dans cette pièce.

Ned ne lui promit pas une boutique. Il n'avait pour l'instant que quelques journées à vendre à Sam. Le lendemain, il rapporta une ficelle et demanda à Grace de lui montrer la largeur qu'il fallait à sa table. Cette fois, il mesura avant de dessiner.

7. La première traversée

Au printemps, les marches retrouvèrent leur bord d'eau. Ned reprit le travail avec Sam. Les premières journées lui ouvrirent deux ampoules aux mains et lui rendirent un sommeil dont il avait oublié la lourdeur.

Un matin, il vit Will descendre vers l'embarcadère, son manteau fermé de travers. Ned avait souvent imaginé cette visite : son père à la place des passagers, observant ses bras, enfin contraint de reconnaître qu'il savait se débrouiller.

Il posa sa rame.

— Tu veux traverser ?

Will secoua la tête et se retourna. Grace venait derrière lui. Elle tenait sa jupe d'une main, un petit paquet de l'autre. Ned lui tendit le bras. Elle resta sur la dernière marche.

— Pas celui-ci, dit-elle. Celui de l'autre côté. Je ne peux pas prendre appui comme ça.

Ned changea de main. Elle descendit avec une précaution qui le surprit, puis s'assit tout au milieu du banc. Will resta à terre.

— Tu ne viens pas ?

— J'ai promis de rapporter un manteau. Et Sam t'attend pour une course après celle-ci. Ne lui prends pas toute la matinée.

Grace leva les yeux.

— Il sait l'heure, Will.

Ned retint son sourire. Sam leur avait laissé le bateau pour une courte traversée avant le premier client convenu. Il détacha l'amarre.

— Où veux-tu aller ?

— De l'autre côté. J'apporte ça à la sœur de Martha. Elle m'a confié deux vêtements à reprendre.

— On peut passer par le pont. Tu le fais d'habitude.

— Je sais.

Elle posa le paquet sur ses genoux. Ned écarta la coque des marches.

Sur la rive, Bess avançait avec la charrette. La grive bleue avait été fixée à l'avant, juste au-dessus de la roue gauche. Une courroie lâche claquait à chaque cahot. Ned se promit de la réparer le soir. Il leva la main ; Bess leva la sienne sans lâcher les brancards.

Le courant les prit. Grace se raidit.

— C'est normal ?

— Oui. Je le laisse nous aider.

Il ralentit son premier coup de rame. Sa mère regardait le bordage, puis l'eau, puis le paquet dont elle défaisait et refaisait le nœud.

— Tu n'avais pas peur avec père ?

Elle releva les yeux.

— Je ne suis jamais montée avec ton père.

— Dans la Grive ?

— Dans aucun.

Ned cessa de ramer. Le bateau pivota légèrement ; il corrigea aussitôt.

— Jamais ?

— Quand j'avais une course, il travaillait. Quand il rentrait, j'avais encore la mienne à finir. Et puis j'étais sûre que je n'aimerais pas ça.

Ned regarda ses mains sur le paquet. Il avait ramé des centaines de fois entre ces rives sans se demander pourquoi sa mère attendait toujours sur les marches. Il regarda son paquet, sa jupe soigneusement relevée au-dessus du fond humide ; il n’avait même pas pensé à lui apporter une couverture.

— On peut rentrer, si tu veux.

Grace se pencha un peu. L'eau portait une brindille qui tourna près de la rame. Plus loin, un homme criait un nom depuis un autre bateau. Elle le suivit des yeux comme si ce cri lui parvenait d'une ville inconnue.

— Non. Pas encore.

Ned reprit ses mouvements. Il choisit un passage doux, sans accélérer pour montrer sa force. Grace desserra les doigts. Sur l'autre rive, des marches approchaient ; il visa celles dont la dernière pierre était large et régulière.

— Là ?

Sa mère regarda le paquet, puis les façades, puis l'espace qu'il leur restait à parcourir.

— Celles d'après.

Il les dépassa.

Lorsqu'ils atteignirent les suivantes, Grace n'avait toujours pas repris son paquet. Ned ne posa plus la question. Il continua de ramer.

✦

Fin

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