Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
RomanceUne rencontre entre les lignes

Le train de 18 h 12

Dans un livre oublié, Élise trouve un message. Elle y répond. Au fil des trajets, un inconnu commence à prendre une place bien réelle dans sa vie.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

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Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Une place côté fenêtre
  2. 2. Un livre sans librairie
  3. 3. Les choses qu’on souligne
  4. 4. Ce qu’on ne sait pas encore
  5. 5. La carte des absences
  6. 6. Une explication n’est pas une excuse
  7. 7. La page manquante
  8. 8. Hors des pages
  9. 9. La lectrice du dernier wagon
  10. 10. Une phrase de trop
  11. 11. Sans brouillon
  12. 12. La gare qu'elle avait vue

1. Une place côté fenêtre

Élise prit le livre parce qu’il allait tomber. À la première secousse, il avait glissé jusqu’au bord du siège voisin. Elle tendit la main juste avant qu’il disparaisse sous la banquette, puis regarda autour d’elle. Un couple se disputait doucement près des portes. Un étudiant dormait contre son sac. Personne ne semblait avoir perdu quoi que ce soit.

Le roman avait une couverture verte, usée au pli. Une petite étiquette à l’intérieur portait un prénom, Gabriel, et rien d’autre. Entre deux pages, un ticket du train de dix-huit heures douze servait de marque-page. Au dos, quelqu’un avait écrit : « Si vous le trouvez, ne le rapportez pas tout de suite. Il devient bien à la page quarante-sept. »

Élise sourit malgré sa journée. Elle rentrait d’un entretien qui s’était terminé par « votre profil est intéressant », formule dont elle connaissait désormais toutes les façons de ne rien promettre. Elle avait prévu de passer le trajet à réécrire mentalement ses réponses. À la place, elle ouvrit le livre.

À la page quarante-sept, une femme achetait une maison dont personne ne connaissait le propriétaire. Élise passa sa station. Elle s’en aperçut deux minutes plus tard et descendit à la suivante, dans un village où elle n’avait jamais eu de raison de s’arrêter. Le prochain train était dans vingt-trois minutes.

Elle prit le stylo de son sac et ajouta sur le ticket : « Vous auriez pu prévenir pour la page soixante-deux. J’ai raté ma gare. »

Elle décida de remettre le livre à la même place le lendemain. C'était absurde. Le wagon pouvait changer, le propriétaire ne jamais revenir. Elle glissa pourtant le ticket entre les pages et mit le roman dans son sac, au-dessus du dossier de candidature dont elle ne voulait plus voir la couverture.

2. Un livre sans librairie

Le lendemain matin, elle examina le roman. Le titre, La maison sans nom, apparaissait en petits caractères sur la tranche. Aucun portrait d'auteur, aucune présentation au dos. À l'intérieur, une mention d'imprimeur et une date vieille de trente ans. Le nom de l'autrice, C. Sorel, ne lui disait rien.

Élise travaillait autrefois avec une femme capable de retrouver n’importe quel objet à partir d’une photographie. Elle pensa lui écrire, puis renonça. Leur dernière conversation s’était achevée avec son départ du cabinet. Elle n’avait pas envie de transformer une curiosité en demande d’explication sur les mois suivants.

À la place, elle entra dans une librairie de seconde main. Le libraire prit le roman avec précaution. Il tourna les premières pages et secoua la tête.

— Une petite édition à compte d’auteur, peut-être. Les grands circuits n’ont pas gardé toutes les petites vies.

Il lui proposa de l’acheter pour trois francs. Elle refusa avec une rapidité qui les surprit tous les deux. Le livre n’était pas à elle, expliqua-t-elle. Elle cherchait seulement à savoir s’il en existait d’autres.

— Probablement. Quelqu’un n’en imprime pas un seul.

En sortant, elle songea que beaucoup de choses pouvaient exister sans laisser de trace facile à retrouver. Un livre, un travail dont on était fier, une relation qui n’avait pas tout à fait commencé. Elle n’avait encore reçu aucune réponse à son ticket et commençait déjà à inventer une histoire autour de son propriétaire.

À dix-huit heures douze, elle remit le roman sur la banquette, dans le deuxième wagon. Elle resta à côté jusqu'à sa gare, pour le cas où quelqu'un viendrait le réclamer. Personne ne le fit. Sur le quai, elle attendit que la couverture verte s'éloigne derrière la vitre.

Chez elle, elle ouvrit enfin un des cartons de sa cuisine. Elle trouva deux assiettes, un moule à tarte et un carnet de croquis oublié. Sur la première page figurait une bibliothèque dessinée pendant ses études. Elle l'avait imaginée dans une gare désaffectée : des livres là où les gens attendaient autrefois, des bancs conservés contre les murs, un passage libre entre les tables.

Elle laissa le carnet sur le plan de travail. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle fit quelque chose sans savoir à qui elle pourrait le montrer.

3. Les choses qu’on souligne

Le jeudi, le livre était revenu. Il reposait contre la fenêtre, dans le deuxième wagon. Élise le regarda avant de s’asseoir, comme si un mouvement trop brusque pouvait le faire disparaître.

Un ticket neuf dépassait de la page quatre-vingt-dix.

« La soixante-deux est un piège connu. Je décline toute responsabilité. Vous avez trouvé un bon café dans la gare où vous avez atterri ? »

Elle répondit qu’il n’y avait pas de café, seulement un distributeur récalcitrant et une vue magnifique sur un parking. Puis elle demanda comment il avait récupéré le roman.

La réponse arriva le lundi. Gabriel montait au départ de la ligne et descendait deux arrêts avant la gare où Élise embarquait. La première fois, il avait oublié son livre en sortant. Il l'avait retrouvé le mercredi au guichet des objets trouvés, après qu'une contrôleuse l'eut récupéré en bout de ligne la veille. Le mot d'Élise l'avait décidé à recommencer, cette fois en demandant l'aide de l'employée.

« Elle s’appelle Samira. Elle exige que l’intrigue avance et que je ne transforme pas son train en bureau de poste. »

Élise éclata de rire. Le voyageur d’en face leva les yeux de son téléphone. Elle lui montra le roman comme une explication suffisante.

Ils fixèrent bientôt une règle. Les mardis et jeudis, Gabriel confierait le livre à Samira en descendant ; Élise le reprendrait au siège convenu, lirait le billet, puis le rendrait à la contrôleuse avant son propre arrêt. Samira ferait le chemin inverse avec leur réponse le lendemain matin. Le roman passerait les nuits au bureau des objets trouvés. Elle avait accepté pour deux semaines, sur les trajets où elle était de service. Ensuite, ils devraient apprendre à se parler comme tout le monde.

Ils commencèrent par le roman, ses personnages obstinés, les fins qu’ils lui auraient préférées. Élise reprochait à l’héroïne de fuir toutes les conversations importantes. Gabriel répondit qu’on pouvait traverser un pays plus facilement qu’une cuisine lorsqu’il fallait y avouer quelque chose.

Cette phrase resta avec elle toute la soirée. Il l'avait placée entre guillemets, sans nom d'auteur ; elle crut qu'il se moquait gentiment de son propre lyrisme. Sa cuisine contenait trois cartons encore fermés, vestiges d'un déménagement datant de cinq mois. Elle vivait seule depuis février, sans avoir encore choisi où poser les assiettes qu'elle avait gardées.

Sur le ticket suivant, elle écrivit : « Qu’est-ce qu’il y a dans votre cuisine ? »

4. Ce qu’on ne sait pas encore

Le jeudi suivant, le livre n’était pas sur le siège. Élise parcourut le wagon d’un bout à l’autre et se sentit immédiatement ridicule. Elle n’avait aucun rendez-vous, aucun droit particulier sur une place ou sur un objet oublié. Elle s’assit pourtant au même endroit et sortit son carnet pour occuper ses mains.

À la gare suivante, Samira passa dans l’allée. Élise la reconnut au prénom brodé sur son uniforme. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Samira s’arrêta d’elle-même.

— Aujourd’hui, c’est moi qui suis en retard.

Elle tendit le roman. Une enveloppe de maintenance s’était glissée entre les pages, avec le ticket habituel. Samira précisa qu’il faudrait un jour donner à cette correspondance une adresse plus fiable qu’une banquette.

— Vous le connaissez bien ? demanda Élise.

— Assez pour savoir qu’il paie ses billets. Pour le reste, ce sera à vous de vérifier.

Élise apprécia qu’elle ne vende pas Gabriel comme on recommande un appareil ménager. Puis elle remarqua que Samira gardait le doigt sur une page, comme si elle connaissait précisément le passage où le livre était ouvert.

— Vous l’avez lu ?

La contrôleuse eut un sourire bref.

— Il y a longtemps.

Le ticket de Gabriel contenait une question : « Vous êtes plutôt du genre à ouvrir toutes les portes ou à chercher d’abord le plan de la maison ? » Élise répondit qu’elle dessinait le plan et finissait par oublier d’entrer. Elle hésita avant de remettre le papier. C’était une phrase plus exacte qu’elle ne l’aurait souhaité.

Dans le roman, l’héroïne venait de comprendre que la maison n’était pas abandonnée. Plusieurs personnes en détenaient les clés et y entraient à des heures différentes, chacune persuadée d’être la seule invitée. Élise s’attendait à une escroquerie. Elle nota cette hypothèse dans la marge, puis la barra. Elle n’avait pas demandé la permission d’écrire dans le livre.

Le mardi suivant, Gabriel entoura la rature : « Vous avez le droit. Il a déjà survécu à bien pire. »

Sous la couverture arrière, une tache d’encre s’étalait en demi-lune. Quelqu’un avait écrit un prénom que l’eau avait presque effacé. Ce n’était pas Gabriel. Élise distingua seulement un S. Elle se demanda combien de lecteurs avaient tenu le volume avant eux et pourquoi aucun n’avait essayé d’effacer cette trace.

5. La carte des absences

Il y avait un citronnier qui refusait de produire des citrons. Une table trop grande. Le dessin d’une petite fille accroché de travers, parce qu’il était interdit de déplacer les aimants. Gabriel avait une fille de huit ans, Lison, chez lui un week-end sur deux et la moitié des vacances. Il ne cachait pas cette information ; il n’avait simplement pas encore trouvé où la placer entre deux commentaires sur un roman.

Élise apprécia la précision. Elle avait trente-six ans et peu de goût pour les rencontres qui commencent par une version allégée de la réalité. Elle répondit qu’elle dessinait des plans d’intérieur, du moins lorsqu’un cabinet voulait bien l’engager, et qu’elle avait gardé une plante artificielle par fidélité à celle qui la lui avait offerte.

Gabriel restaurait des instruments de musique. Il ne jouait presque plus, ce qu’Élise trouva curieux. Il expliqua qu’on pouvait aimer remettre les autres en mouvement sans savoir très bien où aller soi-même.

Les deux semaines expirèrent. Samira posa sur le livre une enveloppe portant un dernier avertissement : « Vendredi. Café de la gare. 18 h 30. Je ne prends pas les réservations. » Elle proposait la gare où Élise montait ; Gabriel devrait faire deux arrêts de plus. Chacun confirma sur un billet. Le jeudi, la contrôleuse laissa le roman à Élise : elle pourrait enfin le rendre à son propriétaire en personne.

Élise resta longtemps avec ce papier entre les doigts. Elle savait maintenant que Gabriel prenait son café sans sucre, qu’il avait peur de devenir un père qui promet trop et qu’il avait perdu un concours de piano à dix-sept ans en oubliant de tourner une page. Elle ignorait la forme de son visage. Elle pouvait encore préserver cette histoire en la laissant sur du papier.

Le vendredi, elle arriva au café à dix-huit heures vingt-quatre. Elle choisit une table d’où elle voyait l’entrée. À dix-huit heures trente, elle commanda un thé. À dix-huit heures quarante, elle déplaça son sac de la chaise voisine. À dix-neuf heures, elle posa de l’argent sur la table et partit avec le roman.

Elle n’avait aucun numéro à appeler. Cette lacune, qu’elle avait trouvée charmante, lui sembla tout à coup une façon très commode de ne rien devoir à personne.

6. Une explication n’est pas une excuse

Le lundi, Samira la reconnut sur le quai. Elle tenait une enveloppe fermée.

— Il est venu samedi. Il avait l’air de quelqu’un qui avait très mal dormi.

Élise prit l’enveloppe sans l’ouvrir. Elle passa le trajet à regarder les vitres refléter des visages sur les champs.

Gabriel avait dû chercher Lison à l’école après un appel de son ancienne compagne. Une fièvre, un médecin, une garde réorganisée. Rien de spectaculaire, rien qui réclame une médaille. Dans la confusion, il avait oublié de prévenir le café. Quand il y avait pensé, l’établissement avait fermé. Il aurait pu appeler plus tôt. Il le reconnaissait.

« Je ne vous demande pas de trouver cela romantique. Je vous laisse mon numéro. Si vous voulez m’écrire, même seulement pour me dire que vous êtes fâchée, je répondrai directement. »

Élise relut le passage. Son ancienne relation avait été pleine d’explications si parfaites qu’il ne restait jamais de place pour sa déception. Elle pouvait ici être contrariée sans devenir injuste. Cette possibilité lui donna davantage envie de rappeler que tous les beaux mots des tickets.

Elle attendit le soir, puis écrivit qu’elle était effectivement fâchée. Qu’un message au café aurait été possible. Et qu’elle était contente que Lison aille mieux.

Gabriel répondit en trois phrases, sans essayer de gagner le débat. Ils se parlèrent ensuite au téléphone pendant onze minutes. Il avait une voix plus grave qu’elle ne l’avait imaginé et une manière de chercher ses mots qui l’apaisa.

Ils choisirent un samedi après-midi, près de son atelier. Cette fois, ils échangèrent aussi une photographie. Élise envoya celle d’une randonnée où elle portait un bonnet orange. Il répondit avec un autoportrait maladroit devant un violoncelle. Rien, dans ces deux images, ne ressemblait à une promesse publicitaire.

7. La page manquante

La veille du rendez-vous, Élise termina le roman. Ou plutôt, elle arriva là où il aurait dû se terminer. Après la page cent vingt-six, un feuillet avait été découpé à ras de la reliure. Il ne restait que quelques lettres au bord intérieur. La dernière phrase entière disait : « Le lendemain, elle revint avec toutes les clés. »

Élise envoya une photographie à Gabriel. Il répondit immédiatement : « Je sais. C’est pour ça que je cherche un autre exemplaire. »

Elle posa le téléphone. Pendant quelques secondes, elle trouva toute l’histoire moins charmante. Il savait que la fin manquait et l’avait quand même invitée à lire. Était-ce une façon de prolonger le jeu ? Elle écrivit la question avec moins de douceur qu’elle ne l’aurait fait sur un ticket.

Gabriel l’appela. Il avait acheté le livre dans une boîte à livres l’année précédente, avec une contribution laissée pour l’association qui l’entretenait. Il l’avait lu pendant les premiers mois après sa séparation. La dernière page manquait déjà. Le billet à propos de la page quarante-sept datait de ce moment-là : il avait voulu remettre le roman en circulation, puis l’avait gardé dans son sac au lieu de le déposer.

— Et vous l’avez vraiment oublié dans le train ?

— Oui.

— Je préfère demander.

— Vous avez raison.

Cette fois, elle entendit dans sa voix quelque chose d’autre que l’embarras. Une fatigue honnête. Il n’était pas le personnage d’un dispositif élégant. Il avait perdu un livre, aimé une réponse et essayé de continuer sans savoir très bien comment s’y prendre.

Ils discutèrent de la fin absente. Pour Gabriel, l’héroïne devait rendre les clés aux véritables propriétaires. Pour Élise, elle devait ouvrir la maison à ceux qui en avaient reçu une. L’un lisait une réparation, l’autre un commencement.

— C’est peut-être la même chose, dit-il.

Elle pensa aux cartons de sa cuisine. Puis elle lui raconta qu’elle avait dessiné une bibliothèque dans une gare, autrefois. Il demanda pourquoi « autrefois ». Elle ne sut pas répondre.

Après l’appel, elle ressortit son vieux croquis. Le passage entre les rayonnages était trop étroit ; elle l’effaça, déplaça deux tables, puis recommença tout le coin des fenêtres. Quand elle leva les yeux, le thé avait refroidi. Elle posa la tasse sur un carton et continua jusqu’à manquer de lumière.

8. Hors des pages

Gabriel l’attendait devant l’atelier, dix minutes en avance. Il était un peu plus petit qu’elle ne l’avait imaginé. Elle avait les cheveux plus courts que sur sa photo. Ils sourirent tous les deux de ces minuscules corrections que la réalité apportait à leur correspondance.

L’atelier sentait le bois et une colle chaude dont il lui expliqua la préparation avec trop de détails, puis s’interrompit pour s’excuser. Élise lui demanda de continuer. Elle aimait les gens qui s’animent en parlant de ce qu’ils savent faire.

Ils marchèrent jusqu’à une boulangerie et commandèrent deux cafés. Gabriel choisit la table près de la fenêtre, puis demanda si elle préférait l’autre. Élise répondit que celle-ci était très bien. Ils s’assirent et regardèrent, avec une attention excessive, la serveuse débarrasser le plateau voisin.

— Vous venez souvent ? demanda-t-elle.

— Pour le pain. Je ne reste pas, d’habitude.

Il déplaça sa cuillère. Elle chercha l’homme qui lui avait décrit le citronnier et ne trouva, en face d’elle, qu’un homme essayant de ne pas renverser son café.

— J’ai préparé trois sujets en venant, dit-il soudain.

— Moi, deux.

— Il vous en reste ?

Elle rit et secoua la tête. Son téléphone vibra dans son sac ; elle le fit taire sans le sortir.

— Sur le papier, vous n’hésitiez jamais.

— J’avais parfois toute une soirée pour écrire quatre lignes.

— Ça se voit moins, les ratures.

Il sourit enfin en la regardant.

Il lui demanda comment s’étaient passés ses entretiens. Elle lui parla du cabinet qui voulait des idées neuves mais un portfolio ressemblant exactement à celui de ses concurrents. De sa peur d’être devenue trop prudente. Il ne lui proposa pas de solution. Il demanda quel projet elle ferait si personne n’avait à lui dire oui.

Elle décrivit une petite bibliothèque municipale, des alcôves de lecture et une table assez grande pour accueillir les enfants qui dessinent debout. Gabriel l’écouta jusqu’au bout, puis sortit un ticket de sa poche.

— Celui-ci est vierge, dit-il. Au cas où.

Elle y dessina le plan. Le café refroidit entre eux.

9. La lectrice du dernier wagon

En rentrant du rendez-vous, Élise croisa Samira dans le hall de la gare. La contrôleuse portait un manteau civil et traînait derrière elle une petite valise rouge. Elle partait trois jours chez sa sœur. Élise lui raconta l’atelier, le café, les silences qui avaient fini par devenir agréables.

— Alors, le livre peut retourner au guichet ? demanda Samira.

Élise répondit qu’elle cherchait encore la fin. Elle sortit le volume et montra le feuillet coupé. Samira passa un doigt le long du bord, sans surprise.

— On dirait une lame de rasoir, dit-elle.

— Vous savez ce qu’il y avait sur cette page ?

Une annonce de départ résonna dans le hall. Samira regarda le panneau, puis la couverture. Elle avait tout à coup l’air moins pressée.

— Une mauvaise fin, probablement.

— C’est tout de même dommage de ne pas pouvoir en juger.

Samira sourit, mais ne répondit pas. Elle demanda si Élise serait dans le train du mardi, puis prit congé. Sa valise cliqueta sur les joints du carrelage.

Le mardi, Samira lui remit une enveloppe avant de commencer sa tournée. Aucun ticket, cette fois. Une feuille dactylographiée, dont certains caractères montaient légèrement au-dessus des autres. En bas, un numéro de page : cent vingt-sept.

Élise s’arrêta avant de lire. Une lettre accompagnait le feuillet. Samira expliquait qu’elle avait écrit le roman à vingt-trois ans, sous le nom de sa grand-mère. Un petit imprimeur en avait produit quatre-vingts exemplaires. Elle en avait offert à ses proches, déposé quelques-uns dans des bibliothèques, conservé le reste au fond d’un placard.

Sur le premier exemplaire, elle avait découpé la dernière page après une rupture. Elle ne supportait plus cette conclusion où l’héroïne abandonnait sa maison pour suivre un homme qui n’avait jamais demandé ce qu’elle voulait y faire. Elle avait prévu de réécrire la fin. Puis la vie avait apporté un emploi, un enfant, des horaires décalés. Le livre avait fini dans une boîte à livres, des années plus tard, au milieu d’un déménagement.

Élise relut la lettre. Le prénom effacé sous la couverture n’était pas celui d’un ancien lecteur. C’était celui de l’autrice.

« Quand Gabriel me l’a confié, écrivait Samira, j’ai cru qu’il fallait que je lui raconte tout. Puis j’ai vu votre première note. Personne, depuis trente ans, ne m’avait dit qu’il avait raté sa gare à cause de ce livre. J’ai voulu attendre encore un peu avant de redevenir la femme qui l’avait écrit. »

La fin jointe était la nouvelle. Quelques lignes seulement. L’héroïne revenait avec les clés, invitait les autres occupants et leur demandait ce qu’ils souhaitaient construire ensemble. L’homme qu’elle aimait se présentait le dernier. Il n’apportait pas de valise. Il apportait une étagère.

Élise rit au milieu du wagon, puis essuya ses yeux avec la manche de son manteau. Elle envoya à Gabriel une photographie de l’enveloppe fermée, pour ne pas lui gâcher la découverte. « Ce soir, lui écrivit-elle, je vous prête enfin la fin. »

10. Une phrase de trop

Ils invitèrent Samira à dîner le vendredi suivant. Élise avait vidé les derniers cartons de la cuisine et acheté des serviettes qui ne venaient pas de son ancien appartement. Gabriel arriva avec un gratin et une bouteille de vin. Samira apporta quatre exemplaires intacts du roman dans un sac de courses.

— Les survivants du placard, dit-elle.

Élise les aligna sur la table. Elle s'était habituée aux marques du sien, à la tache d'encre, au pli de la couverture. Les autres lui parurent presque faux.

Samira raconta l'imprimeur, le devis qu'elle avait lu trop vite, les cartons livrés un jour de pluie. Elle avait vendu onze exemplaires. Son père en avait acheté trois sous des noms différents, sans changer son adresse.

— Il pensait que je ne regarderais pas les enveloppes.

Gabriel rit. Élise coupa le gratin et remarqua qu'il n'avait presque rien mangé depuis que les livres étaient sortis du sac. Samira feuilletait un exemplaire, à la recherche d'un passage.

— Il y a une phrase que je supprimerais tout de suite, dit-elle. Je la trouvais tellement belle que je l'avais mise deux fois.

Elle lut :

— « On peut traverser un pays plus facilement qu'une cuisine lorsqu'il faut y avouer quelque chose. »

Élise garda la pelle à gratin suspendue au-dessus du plat.

— Deux fois ?

— Pages trente et quatre-vingt-neuf. À vingt-trois ans, je ne doutais de rien.

Gabriel posa son verre. Il ne regardait plus Samira.

Élise se rappela le billet, les guillemets, sa propre réponse sur les cartons. Elle avait pensé qu'un homme venait de lui confier quelque chose. Il lui avait cité un livre. Le livre qu'ils lisaient ensemble. Elle aurait dû reconnaître la phrase, peut-être. Cela ne l'empêchait pas d'avoir chaud au visage.

— C'est une de mes préférées, dit Gabriel.

Elle reposa la pelle.

— Oui. Je sais.

Samira comprit qu'elle venait d'entrer dans une conversation qui ne lui appartenait pas. Elle ferma le volume et demanda où elle pouvait poser son assiette. Élise se leva trop vite pour l'en débarrasser.

Ils terminèrent le repas en parlant d'autre chose. Samira leur donna le nom d'une association qui cherchait quelqu'un pour dessiner l'aménagement d'une ancienne salle d'attente. Un budget modeste, aucune promesse. Élise nota le contact au dos d'une enveloppe. Elle avait besoin d'une tâche pour ses mains.

Quand la contrôleuse fut partie, Gabriel resta debout près du canapé.

— Je pensais que vous saviez, dit-il.

— Pour cette phrase ?

— Oui.

— Et les autres ?

Il sortit de sa poche les tickets qu'elle lui avait écrits. Il les avait réunis avec un élastique, comme les factures qu'on garde au cas où. Ce soin lui fit mal d'une autre manière.

— Deux citations, dit-il. Celle de la cuisine et celle sur les gens qui gardent toutes les clés.

Élise se souvenait de la seconde. Elle avait répondu en lui parlant de son départ, de l'ancienne relation, d'une clé qu'elle n'avait pas réussi à rendre pendant des semaines.

— Moi, je vous racontais ma vie.

— Moi aussi.

— Je ne sais plus très bien quand.

Il commença à répondre, s'arrêta. Elle vit l'instant où il renonçait à trouver une formule qui répare tout.

— Le citronnier existe. Ma fille aussi. Pour le reste, je voudrais reprendre sans le livre.

Élise sourit malgré elle, puis secoua la tête. Elle ne voulait pas qu'un sourire l'oblige à avoir déjà pardonné.

— Pas ce soir.

Gabriel rangea les tickets. Il emporta son plat encore tiède. Sur le seuil, il se retourna.

— Le distributeur et le parking, c'était vraiment vous ?

— Oui.

— C'est ça qui m'a donné envie de répondre. Pas les belles phrases.

Après son départ, elle chercha la page trente. Elle avait tourné le feuillet, l'avait lu sans rien retenir. Le même texte, recopié sur un ticket, l'avait bouleversée. Elle passa le doigt sur les guillemets. Elle n'avait pas inventé l'homme tout entier. Mais elle lui avait prêté une voix qu'il ne lui avait pas donnée.

11. Sans brouillon

Le lendemain, Gabriel envoya un message : « Je peux appeler ? »

Élise répondit qu'elle marchait jusqu'au marché et qu'il pouvait essayer. Il appela aussitôt. Pendant les premières secondes, ils n'entendirent que le frottement de leurs vêtements contre les téléphones.

— J'ai cru que vous alliez lire la citation et me dire que vous l'aimiez aussi, commença-t-il. Ensuite vous m'avez parlé de votre cuisine. Je n'ai pas voulu interrompre ça.

— Vous auriez pu le préciser après.

— Oui. Après, j'avais encore moins envie.

Elle contourna un étal. Un marchand lui tendit un quartier de poire ; elle le prit sans pouvoir le remercier tout de suite.

— C'est ça qui me gêne, dit-elle. Que vous ayez su ce que je croyais et que ce soit devenu pratique.

— Je comprends.

— Ne me dites pas seulement que vous comprenez.

Il se tut. Elle entendit une voiture passer, puis la clochette d'un magasin. Il marchait lui aussi.

— J'ai eu peur que vous me trouviez moins intéressant, dit-il. Ce n'est pas très flatteur à raconter.

Élise s'arrêta devant les fleurs. Elle aurait voulu une réponse qui lui permette de décider immédiatement : homme sincère, homme menteur, bonne histoire, mauvaise histoire. Gabriel lui rendait quelqu'un de moins commode à ranger.

— J'ai ri en lisant le ticket du parking, reprit-il. Je me suis dit que je voulais encore recevoir quelque chose de vous. Après, j'ai passé beaucoup trop de temps à essayer d'être la personne à qui vous auriez envie d'écrire.

Elle regarda son reflet dans la vitre du fleuriste. Elle aussi avait réécrit ses réponses, enlevant un détail trop triste, ajoutant une plaisanterie après coup. Elle avait voulu lui plaire avant même de connaître son visage.

— Moi, je n'ai pas passé ma gare à la page soixante-deux, dit-elle.

Le silence changea.

— Comment ça ?

— Je l'ai vue arriver. Je pouvais encore descendre. J'ai pensé que je lirais jusqu'à la suivante.

— Et le parking ?

— Le parking était magnifique. Je maintiens.

Il rit, puis elle. La déception ne disparut pas avec le rire. Mais elle cessa d'occuper tout l'espace entre eux.

Ils se revirent une semaine plus tard. Gabriel montra à Élise une table bancale qu'il prétendait réparer depuis deux ans. Elle lui avoua qu'elle ne savait pas entretenir une plante et qu'elle n'avait jamais cru au potentiel de son citronnier. Ils mangèrent des tartines parce qu'il avait oublié le fromage prévu pour la fondue et qu'aucun d'eux n'avait envie de ressortir.

Au bout de quelques semaines, elle rencontra Lison. Ils allèrent marcher avec un goûter. La petite fille s'intéressa au bonnet orange, demanda à l'essayer, puis voulut savoir pourquoi les adultes utilisaient des livres pour se laisser des mots alors que les téléphones existaient.

— On cherchait une excuse, dit Gabriel.

— Pour quoi ?

Il regarda Élise.

— Pour se parler.

Lison trouva cela inutilement compliqué. Elle partit devant, s'arrêta à une flaque et revint réclamer le bonnet parce que, expliqua-t-elle, la discussion n'avait pas encore établi s'il s'agissait d'un prêt ou d'un cadeau.

Élise le lui prêta.

12. La gare qu'elle avait vue

Le projet de bibliothèque attendrait. L'association avait besoin d'argent pour l'électricité avant de parler des alcôves de lecture. Élise les aida à refaire un plan plus simple, puis accepta une mission de trois mois dans une autre ville. Le contrat lui plaisait. Elle vérifia les trajets avant d'appeler Gabriel, puis se surprit à vouloir commencer par s'excuser.

Elle lui annonça les dates à la place.

— Trois mois, répéta-t-il.

— Je rentrerai certains week-ends.

— D'accord. Donnez-moi le temps de ne pas avoir l'air ravi.

Elle posa son sac. Ils parlèrent longtemps, de trains, de Lison, des semaines où l'atelier fermerait tard. Ils ne résolurent pas tout. Lorsqu'ils raccrochèrent, aucun n'avait retiré ce qu'il voulait.

En novembre, il l'accompagna sur le quai pour son premier déplacement. Elle avait remis le bonnet orange, que Lison lui avait rendu lavé avec un produit sentant la fraise. Gabriel portait son sac le plus lourd. Le roman vert dépassait de la poche extérieure.

— Vous ne me l'avez toujours pas rendu, remarqua-t-il.

— Vous avez écrit qu'il ne fallait pas le rapporter tout de suite.

— Il fait cent vingt-huit pages.

— Vous ne comptez pas les tickets.

Elle lui tendit le livre. Il resta un instant sans le prendre, puis ouvrit la couverture. Élise avait glissé la nouvelle fin de Samira dans une pochette de papier. Elle n'avait pas recollé la page. On pouvait lire l'une, puis regarder l'endroit d'où l'autre avait été retirée.

— Je vous le rends, dit-elle. Pour de vrai.

Le train entra en gare. Gabriel laissa passer les voyageurs avant de lui donner son sac. Elle l'embrassa, monta et trouva une place près de la fenêtre.

Il frappa doucement à la vitre. Dans sa main, le premier ticket était déplié. Il venait de retrouver les mots sur la gare ratée. Élise leva les yeux au ciel et rit. Il désigna le panneau d'affichage, puis mima quelqu'un qui regarde sa montre. Cette fois, elle devait descendre au bon endroit.

Le train démarra à dix-huit heures douze.

Au premier arrêt, Élise sortit son téléphone. Un message de Gabriel était arrivé. Une photographie montrait le roman ouvert à la page soixante-deux, avec une seule question : « Il n'y avait même pas de fin de chapitre. Pourquoi avez-vous continué ? »

Elle regarda les maisons glisser derrière la vitre. Elle pouvait lui parler de la lumière, de sa fatigue, du désir de retarder son retour dans un appartement plein de cartons. Tout cela était vrai. Mais elle se rappelait surtout le prénom sur l'étiquette et la place vide à côté d'elle.

Elle écrivit : « J'espérais que vous remonteriez. »

✦

Fin

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