Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
RomanceUne rencontre entre les lignes

Le train de 18 h 12

Dans un livre oublié, Élise trouve un message. Elle y répond. Au fil des trajets, un inconnu commence à prendre une place bien réelle dans sa vie.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Une place côté fenêtre
  2. 2. Un livre sans librairie
  3. 3. Les choses qu’on souligne
  4. 4. Ce qu’on ne sait pas encore
  5. 5. La carte des absences
  6. 6. Une explication n’est pas une excuse
  7. 7. La page manquante
  8. 8. Hors des pages
  9. 9. La lectrice du dernier wagon
  10. 10. Une place qu’on choisit
  11. 11. Les rendez-vous ordinaires
  12. 12. Le prochain arrêt

1. Une place côté fenêtre

Élise prit le livre parce qu’il allait tomber. À la première secousse, il avait glissé jusqu’au bord du siège voisin. Elle tendit la main juste avant qu’il disparaisse sous la banquette, puis regarda autour d’elle. Un couple se disputait doucement près des portes. Un étudiant dormait contre son sac. Personne ne semblait avoir perdu quoi que ce soit.

Le roman avait une couverture verte, usée au pli. Une petite étiquette à l’intérieur portait un prénom, Gabriel, et rien d’autre. Entre deux pages, un ticket du train de dix-huit heures douze servait de marque-page. Au dos, quelqu’un avait écrit : « Si vous le trouvez, ne le rapportez pas tout de suite. Il devient bien à la page quarante-sept. »

Élise sourit malgré sa journée. Elle rentrait d’un entretien qui s’était terminé par « votre profil est intéressant », formule dont elle connaissait désormais toutes les façons de ne rien promettre. Elle avait prévu de passer le trajet à réécrire mentalement ses réponses. À la place, elle ouvrit le livre.

À la page quarante-sept, une femme achetait une maison dont personne ne connaissait le propriétaire. Élise passa sa station. Elle s’en aperçut deux minutes plus tard et descendit à la suivante, dans un village où elle n’avait jamais eu de raison de s’arrêter. Le prochain train était dans vingt-trois minutes.

Elle prit le stylo de son sac et ajouta sur le ticket : « Vous auriez pu prévenir pour la page soixante-deux. J’ai raté ma gare. »

Le lendemain, elle remit le livre à la même place, dans le même train. C’était absurde. Le wagon pouvait changer, le propriétaire ne jamais revenir. Elle attendit pourtant sur le quai de sa gare un instant de plus, le temps de voir la couverture verte derrière la vitre s’éloigner avec le soir.

2. Un livre sans librairie

Elle avait eu le temps d’examiner le roman avant de le rendre. Le titre, La maison sans nom, apparaissait en petits caractères sur la tranche. Aucun portrait d’auteur, aucune présentation au dos. À l’intérieur, une mention d’imprimeur et une date vieille de trente ans. Le nom de l’autrice, C. Sorel, ne lui disait rien.

Élise travaillait autrefois avec une femme capable de retrouver n’importe quel objet à partir d’une photographie. Elle pensa lui écrire, puis renonça. Leur dernière conversation s’était achevée avec son départ du cabinet. Elle n’avait pas envie de transformer une curiosité en demande d’explication sur les mois suivants.

À la place, elle entra dans une librairie de seconde main. Le libraire prit le roman avec précaution. Il tourna les premières pages et secoua la tête.

— Une petite édition à compte d’auteur, peut-être. Les grands circuits n’ont pas gardé toutes les petites vies.

Il lui proposa de l’acheter pour trois francs. Elle refusa avec une rapidité qui les surprit tous les deux. Le livre n’était pas à elle, expliqua-t-elle. Elle cherchait seulement à savoir s’il en existait d’autres.

— Probablement. Quelqu’un n’en imprime pas un seul.

En sortant, elle songea que beaucoup de choses pouvaient exister sans laisser de trace facile à retrouver. Un livre, un travail dont on était fier, une relation qui n’avait pas tout à fait commencé. Elle n’avait encore reçu aucune réponse à son ticket et commençait déjà à inventer une histoire autour de son propriétaire.

Le soir, elle ouvrit enfin un des cartons de sa cuisine. Elle trouva deux assiettes, un moule à tarte et un carnet de croquis oublié. Sur la première page figurait une bibliothèque dessinée pendant ses études. Elle l’avait imaginée dans une gare désaffectée : des livres là où les gens attendaient autrefois, des bancs conservés contre les murs, un passage libre entre les tables.

Elle laissa le carnet sur le plan de travail. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle fit quelque chose sans savoir à qui elle pourrait le montrer.

3. Les choses qu’on souligne

Le jeudi, le livre était revenu. Il reposait contre la fenêtre, dans le deuxième wagon. Élise le regarda avant de s’asseoir, comme si un mouvement trop brusque pouvait le faire disparaître.

Un ticket neuf dépassait de la page quatre-vingt-dix.

« La soixante-deux est un piège connu. Je décline toute responsabilité. Vous avez trouvé un bon café dans la gare où vous avez atterri ? »

Elle répondit qu’il n’y avait pas de café, seulement un distributeur récalcitrant et une vue magnifique sur un parking. Puis elle demanda comment il avait récupéré le roman.

La réponse arriva le lundi. Gabriel prenait le train à la gare de départ pour rentrer chez lui, deux arrêts avant qu’Élise monte. La première fois, il avait oublié son livre. La deuxième, il l’avait retrouvé le lendemain matin, remis au guichet par une contrôleuse. Son mot à elle l’avait décidé à recommencer, mais cette fois en confiant le volume à cette même employée, qui assurait la liaison du soir.

« Elle s’appelle Samira. Elle exige que l’intrigue avance et que je ne transforme pas son train en bureau de poste. »

Élise éclata de rire. Le voyageur d’en face leva les yeux de son téléphone. Elle lui montra le roman comme une explication suffisante.

Ils fixèrent bientôt une règle : les mardis et jeudis seulement, un ticket chacun. Le livre dormait le reste du temps dans le petit bureau de la gare. Samira avait accepté pour deux semaines. Ensuite, ils devraient apprendre à se parler comme tout le monde.

Ils commencèrent par le roman, ses personnages obstinés, les fins qu’ils lui auraient préférées. Élise reprochait à l’héroïne de fuir toutes les conversations importantes. Gabriel répondit qu’on pouvait traverser un pays plus facilement qu’une cuisine lorsqu’il fallait y avouer quelque chose.

Cette phrase resta avec elle toute la soirée. Sa propre cuisine contenait trois cartons encore fermés, vestiges d’un déménagement datant de cinq mois. Elle vivait seule depuis février, sans avoir encore choisi où poser les assiettes qu’elle avait gardées.

Sur le ticket suivant, elle écrivit : « Qu’est-ce qu’il y a dans votre cuisine ? »

4. Ce qu’on ne sait pas encore

Le jeudi suivant, le livre n’était pas sur le siège. Élise parcourut le wagon d’un bout à l’autre et se sentit immédiatement ridicule. Elle n’avait aucun rendez-vous, aucun droit particulier sur une place ou sur un objet oublié. Elle s’assit pourtant au même endroit et sortit son carnet pour occuper ses mains.

À la gare suivante, Samira passa dans l’allée. Élise la reconnut au prénom brodé sur son uniforme. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Samira s’arrêta d’elle-même.

— Aujourd’hui, c’est moi qui suis en retard.

Elle tendit le roman. Une enveloppe de maintenance s’était glissée entre les pages, avec le ticket habituel. Samira précisa qu’il faudrait un jour donner à cette correspondance une adresse plus fiable qu’une banquette.

— Vous le connaissez bien ? demanda Élise.

— Assez pour savoir qu’il paie ses billets. Pour le reste, ce sera à vous de vérifier.

Élise apprécia qu’elle ne vende pas Gabriel comme on recommande un appareil ménager. Puis elle remarqua que Samira gardait le doigt sur une page, comme si elle connaissait précisément le passage où le livre était ouvert.

— Vous l’avez lu ?

La contrôleuse eut un sourire bref.

— Il y a longtemps.

Le ticket de Gabriel contenait une question : « Vous êtes plutôt du genre à ouvrir toutes les portes ou à chercher d’abord le plan de la maison ? » Élise répondit qu’elle dessinait le plan et finissait par oublier d’entrer. Elle hésita avant de remettre le papier. C’était une phrase plus exacte qu’elle ne l’aurait souhaité.

Dans le roman, l’héroïne venait de comprendre que la maison n’était pas abandonnée. Plusieurs personnes en détenaient les clés et y entraient à des heures différentes, chacune persuadée d’être la seule invitée. Élise s’attendait à une escroquerie. Elle nota cette hypothèse dans la marge, puis la barra. Elle n’avait pas demandé la permission d’écrire dans le livre.

Deux jours plus tard, Gabriel entoura la rature : « Vous avez le droit. Il a déjà survécu à bien pire. »

Sous la couverture arrière, une tache d’encre s’étalait en demi-lune. Quelqu’un avait écrit un prénom que l’eau avait presque effacé. Ce n’était pas Gabriel. Élise distingua seulement un S. Elle se demanda combien de lecteurs avaient tenu le volume avant eux et pourquoi aucun n’avait essayé d’effacer cette trace.

5. La carte des absences

Il y avait un citronnier qui refusait de produire des citrons. Une table trop grande. Le dessin d’une petite fille accroché de travers, parce qu’il était interdit de déplacer les aimants. Gabriel avait une fille de huit ans, Lison, chez lui un week-end sur deux et la moitié des vacances. Il ne cachait pas cette information ; il n’avait simplement pas encore trouvé où la placer entre deux commentaires sur un roman.

Élise apprécia la précision. Elle avait trente-six ans et peu de goût pour les rencontres qui commencent par une version allégée de la réalité. Elle répondit qu’elle dessinait des plans d’intérieur, du moins lorsqu’un cabinet voulait bien l’engager, et qu’elle avait gardé une plante artificielle par fidélité à celle qui la lui avait offerte.

Gabriel restaurait des instruments de musique. Il ne jouait presque plus, ce qu’Élise trouva curieux. Il expliqua qu’on pouvait aimer remettre les autres en mouvement sans savoir très bien où aller soi-même.

Les deux semaines expirèrent. Samira posa sur le livre une enveloppe portant un dernier avertissement : « Vendredi. Café de la gare. 18 h 30. Je ne prends pas les réservations. »

Élise resta longtemps avec ce papier entre les doigts. Elle savait maintenant que Gabriel prenait son café sans sucre, qu’il avait peur de devenir un père qui promet trop et qu’il avait perdu un concours de piano à dix-sept ans en oubliant de tourner une page. Elle ignorait la forme de son visage. Elle pouvait encore préserver cette histoire en la laissant sur du papier.

Le vendredi, elle arriva au café à dix-huit heures vingt-quatre. Elle choisit une table d’où elle voyait l’entrée. À dix-huit heures trente, elle commanda un thé. À dix-huit heures quarante, elle déplaça son sac de la chaise voisine. À dix-neuf heures, elle posa de l’argent sur la table et partit avec le roman.

Elle n’avait aucun numéro à appeler. Cette lacune, qu’elle avait trouvée charmante, lui sembla tout à coup une façon très commode de ne rien devoir à personne.

6. Une explication n’est pas une excuse

Le lundi, Samira la reconnut sur le quai. Elle tenait une enveloppe fermée.

— Il est venu samedi. Il avait l’air de quelqu’un qui avait très mal dormi.

Élise prit l’enveloppe sans l’ouvrir. Elle passa le trajet à regarder les vitres refléter des visages sur les champs.

Gabriel avait dû chercher Lison à l’école après un appel de son ancienne compagne. Une fièvre, un médecin, une garde réorganisée. Rien de spectaculaire, rien qui réclame une médaille. Dans la confusion, il avait oublié de prévenir le café. Quand il y avait pensé, l’établissement avait fermé. Il aurait pu appeler plus tôt. Il le reconnaissait.

« Je ne vous demande pas de trouver cela romantique. Je vous laisse mon numéro. Si vous voulez m’écrire, même seulement pour me dire que vous êtes fâchée, je répondrai directement. »

Élise relut le passage. Son ancienne relation avait été pleine d’explications si parfaites qu’il ne restait jamais de place pour sa déception. Elle pouvait ici être contrariée sans devenir injuste. Cette possibilité lui donna davantage envie de rappeler que tous les beaux mots des tickets.

Elle attendit le soir, puis écrivit qu’elle était effectivement fâchée. Qu’un message au café aurait été possible. Et qu’elle était contente que Lison aille mieux.

Gabriel répondit en trois phrases, sans essayer de gagner le débat. Ils se parlèrent ensuite au téléphone pendant onze minutes. Il avait une voix plus grave qu’elle ne l’avait imaginé et une manière de chercher ses mots qui l’apaisa.

Ils choisirent un samedi après-midi, près de son atelier. Cette fois, ils échangèrent aussi une photographie. Élise envoya celle d’une randonnée où elle portait un bonnet orange. Il répondit avec un autoportrait maladroit devant un violoncelle. Rien, dans ces deux images, ne ressemblait à une promesse publicitaire.

7. La page manquante

La veille du rendez-vous, Élise termina le roman. Ou plutôt, elle arriva là où il aurait dû se terminer. Après la page cent vingt-six, un feuillet avait été découpé à ras de la reliure. Il ne restait que quelques lettres au bord intérieur. La dernière phrase entière disait : « Le lendemain, elle revint avec toutes les clés. »

Élise envoya une photographie à Gabriel. Il répondit immédiatement : « Je sais. C’est pour ça que je cherche un autre exemplaire. »

Elle posa le téléphone. Pendant quelques secondes, elle trouva toute l’histoire moins charmante. Il savait que la fin manquait et l’avait quand même invitée à lire. Était-ce une façon de prolonger le jeu ? Elle écrivit la question avec moins de douceur qu’elle ne l’aurait fait sur un ticket.

Gabriel l’appela. Il avait acheté le livre dans une boîte à livres l’année précédente, avec une contribution laissée pour l’association qui l’entretenait. Il l’avait lu pendant les premiers mois après sa séparation. La dernière page manquait déjà. Le billet à propos de la page quarante-sept datait de ce moment-là : il avait voulu remettre le roman en circulation, puis l’avait gardé dans son sac au lieu de le déposer.

— Et vous l’avez vraiment oublié dans le train ?

— Oui.

— Je préfère demander.

— Vous avez raison.

Cette fois, elle entendit dans sa voix quelque chose d’autre que l’embarras. Une fatigue honnête. Il n’était pas le personnage d’un dispositif élégant. Il avait perdu un livre, aimé une réponse et essayé de continuer sans savoir très bien comment s’y prendre.

Ils discutèrent de la fin absente. Pour Gabriel, l’héroïne devait rendre les clés aux véritables propriétaires. Pour Élise, elle devait ouvrir la maison à ceux qui en avaient reçu une. L’un lisait une réparation, l’autre un commencement.

— C’est peut-être la même chose, dit-il.

Elle pensa aux cartons de sa cuisine. Puis elle lui raconta qu’elle avait dessiné une bibliothèque dans une gare, autrefois. Il demanda pourquoi « autrefois ». Elle ne sut pas répondre.

Après l’appel, elle travailla une heure sur son vieux croquis. Elle ne le fit pas pour avoir quelque chose d’intéressant à raconter le lendemain. Ce détail comptait plus qu’elle ne l’aurait admis : Gabriel avait ouvert une porte, mais elle était capable d’y entrer seule.

8. Hors des pages

Gabriel l’attendait devant l’atelier, dix minutes en avance. Il était un peu plus petit qu’elle ne l’avait imaginé. Elle avait les cheveux plus courts que sur sa photo. Ils sourirent tous les deux de ces minuscules corrections que la réalité apportait à leur correspondance.

L’atelier sentait le bois et une colle chaude dont il lui expliqua la préparation avec trop de détails, puis s’interrompit pour s’excuser. Élise lui demanda de continuer. Elle aimait les gens qui s’animent en parlant de ce qu’ils savent faire.

Ils marchèrent jusqu’à une boulangerie et commandèrent deux cafés. La conversation ne trouva pas immédiatement le rythme des billets. Il y eut des silences, un téléphone qui sonna, une anecdote dont Élise oublia la fin. Elle ressentit d’abord une petite déception, puis comprit qu’elle comparait un premier rendez-vous à trois semaines de phrases sélectionnées avec soin.

— Sur le papier, dit-elle, vous n’hésitiez jamais.

— Sur le papier, j’avais parfois toute une soirée pour écrire quatre lignes.

Elle rit, et quelque chose se desserra.

Il lui demanda comment s’étaient passés ses entretiens. Elle lui parla du cabinet qui voulait des idées neuves mais un portfolio ressemblant exactement à celui de ses concurrents. De sa peur d’être devenue trop prudente. Il ne lui proposa pas de solution. Il demanda quel projet elle ferait si personne n’avait à lui dire oui.

Elle décrivit une petite bibliothèque municipale, des alcôves de lecture et une table assez grande pour accueillir les enfants qui dessinent debout. Gabriel l’écouta jusqu’au bout, puis sortit un ticket de sa poche.

— Celui-ci est vierge, dit-il. Au cas où.

Elle y dessina le plan. Le café refroidit entre eux.

9. La lectrice du dernier wagon

En rentrant du rendez-vous, Élise croisa Samira dans le hall de la gare. La contrôleuse portait un manteau civil et traînait derrière elle une petite valise rouge. Elle partait trois jours chez sa sœur. Élise lui raconta l’atelier, le café, les silences qui avaient fini par devenir agréables.

— Alors, le livre peut retourner au guichet ? demanda Samira.

Élise répondit qu’elle cherchait encore la fin. Elle sortit le volume et montra le feuillet coupé. Samira passa un doigt le long du bord, sans surprise.

— On dirait une lame de rasoir, dit-elle.

— Vous savez ce qu’il y avait sur cette page ?

Une annonce de départ résonna dans le hall. Samira regarda le panneau, puis la couverture. Elle avait tout à coup l’air moins pressée.

— Une mauvaise fin, probablement.

— C’est tout de même dommage de ne pas pouvoir en juger.

Samira sourit, mais ne répondit pas. Elle demanda si Élise serait dans le train du mardi, puis prit congé. Sa valise cliqueta sur les joints du carrelage.

Le mardi, une enveloppe attendait dans le livre. Aucun ticket, cette fois. Une feuille dactylographiée, dont certains caractères montaient légèrement au-dessus des autres. En bas, un numéro de page : cent vingt-sept.

Élise s’arrêta avant de lire. Une lettre accompagnait le feuillet. Samira expliquait qu’elle avait écrit le roman à vingt-trois ans, sous le nom de sa grand-mère. Un petit imprimeur en avait produit quatre-vingts exemplaires. Elle en avait offert à ses proches, déposé quelques-uns dans des bibliothèques, conservé le reste au fond d’un placard.

Sur le premier exemplaire, elle avait découpé la dernière page après une rupture. Elle ne supportait plus cette conclusion où l’héroïne abandonnait sa maison pour suivre un homme qui n’avait jamais demandé ce qu’elle voulait y faire. Elle avait prévu de réécrire la fin. Puis la vie avait apporté un emploi, un enfant, des horaires décalés. Le livre avait fini dans une boîte à livres, des années plus tard, au milieu d’un déménagement.

Élise relut la lettre. Le prénom effacé sous la couverture n’était pas celui d’un ancien lecteur. C’était celui de l’autrice.

« Quand Gabriel me l’a confié, écrivait Samira, j’ai cru qu’il fallait que je lui raconte tout. Puis j’ai vu votre première note. Personne, depuis trente ans, ne m’avait dit qu’il avait raté sa gare à cause de ce livre. J’ai voulu attendre encore un peu avant de redevenir la femme qui l’avait écrit. »

La fin jointe était la nouvelle. Quelques lignes seulement. L’héroïne revenait avec les clés, invitait les autres occupants et leur demandait ce qu’ils souhaitaient construire ensemble. L’homme qu’elle aimait se présentait le dernier. Il n’apportait pas de valise. Il apportait une étagère.

Élise rit au milieu du wagon, puis essuya ses yeux avec la manche de son manteau. Elle envoya à Gabriel une photographie de l’enveloppe fermée, pour ne pas lui gâcher la découverte. « Ce soir, lui écrivit-elle, je vous prête enfin la fin. »

10. Une place qu’on choisit

Ils invitèrent Samira à dîner un vendredi. Élise avait vidé les derniers cartons de la cuisine. Gabriel apporta un plat qu’il avait trop salé et reconnut immédiatement son erreur, ce qui leur évita vingt minutes de politesse. Samira arriva avec quatre exemplaires intacts du roman dans un sac de courses.

Elle ne voulait pas qu’ils imaginent une grande histoire d’autrice méconnue. Le texte avait des défauts. Elle les voyait mieux que personne. Il y avait des descriptions trop longues, un voisin qui disparaissait sans explication et un chapitre entier dont elle ne comprenait plus l’utilité.

— Il nous a quand même donné quelque chose, dit Gabriel.

— Oui, répondit-elle. Mais ce que vous en avez fait n’est pas écrit dedans.

Ils parlèrent de livres, de Lison, de la bibliothèque qu’Élise avait dessinée. Samira leur apprit qu’une ancienne salle d’attente allait être proposée à des associations. Elle n’en promettait rien : un dossier serait nécessaire, un budget, un travail avec la commune. Élise nota les coordonnées. Elle connaissait la différence entre une idée qui fait du bien au dîner et un projet qu’il faut défendre le lundi matin.

Plus tard, lorsqu’elle raccompagna Samira, elle lui demanda si elle avait arrangé leur rencontre. La contrôleuse secoua la tête.

— J’ai gardé un livre au sec et transporté quelques papiers. Ne me donnez pas trop de travail dans votre histoire.

Élise resta sur le seuil à la regarder partir. Elle avait voulu, pendant quelques semaines, qu’un destin discret organise les choses à sa place. Ce qui s’était réellement passé lui plaisait davantage. Plusieurs personnes avaient accompli de petits gestes. Aucune ne savait ce qu’ils produiraient ensemble.

11. Les rendez-vous ordinaires

Le dossier de bibliothèque ne fut pas retenu du premier coup. Il manquait un partenaire associatif et le budget sous-estimait les travaux d’électricité. Élise reçut la réponse un lundi matin et passa une heure à chercher dans le courrier une manière polie de lui dire qu’elle n’était pas à la hauteur.

Elle appela Gabriel. Il lui demanda si elle voulait qu’il lise les remarques ou qu’il l’écoute se plaindre. Elle choisit la deuxième option. Il accepta sans rire. Après dix minutes, elle lui envoya tout de même le document.

— Ils n’ont pas dit non à la bibliothèque, remarqua-t-il. Ils ont dit non à ce dossier.

La distinction l’agaça, puis lui servit. Elle contacta l’association indiquée dans le courrier et demanda un rendez-vous. Il n’y avait là aucune scène digne d’un roman : une salle de réunion trop chauffée, des prises à compter, un tableau de dépenses. Elle rentra pourtant plus légère qu’après certains entretiens où tout le monde avait trouvé son profil intéressant.

Le week-end suivant, elle rencontra Lison. Gabriel n’avait pas présenté l’événement comme une étape décisive. Ils allèrent simplement marcher tous les trois, avec un goûter. Lison s’intéressa davantage au bonnet orange qu’au métier d’Élise. Elle demanda si elle pouvait le porter, puis voulut savoir pourquoi les adultes avaient besoin d’un livre pour se laisser des mots alors que les téléphones existaient.

— Parce qu’on est parfois plus courageux avec un peu de papier, répondit Élise.

— Moi, je suis courageuse même sans.

Elle traversa ensuite une flaque trop profonde et demanda à être portée. Gabriel la souleva. Élise récupéra le sac et ils poursuivirent leur chemin, déséquilibrés par tout ce qu’ils tenaient. Elle songea qu’elle pouvait aimer cette image sans exiger qu’elle devienne immédiatement sa vie.

Quelques jours plus tard, elle trouva dans sa boîte aux lettres un dessin de Lison. On y voyait une gare, une maison et une bibliothèque, reliées par des rails. Au dos, Gabriel avait écrit qu’il avait seulement fourni le timbre. Élise accrocha le dessin dans sa cuisine, près du croquis original. Pour la première fois, cette pièce contenait quelque chose reçu depuis son emménagement, et pas seulement des choses sauvées de sa vie précédente.

12. Le prochain arrêt

Ils ne tombèrent pas dans une vie immédiatement commune. Ils se virent un mercredi, puis manquèrent deux week-ends. Élise accepta une mission de trois mois dans une autre ville. Gabriel eut une semaine compliquée avec l’école. Ils apprirent à annoncer les changements avant qu’ils deviennent des blessures.

En novembre, il l’accompagna à la gare pour son premier déplacement. Le quai était presque vide. Elle portait le bonnet orange et un sac trop lourd. Dans la poche extérieure, le roman vert dépassait encore.

— Vous ne me l’avez jamais rendu, remarqua-t-il.

— Vous avez écrit qu’il ne fallait pas le rapporter tout de suite.

— C’était il y a trois mois.

— Il est long.

Le train entra en gare. Avant de monter, elle l’embrassa avec cette assurance encore neuve qu’ils découvraient l’un chez l’autre. Puis elle choisit une place côté fenêtre.

À l’intérieur du livre, elle trouva un dernier ticket. Gabriel avait dessiné une cuisine : une table, un citronnier, un aimant de travers. Au-dessous, il avait ajouté une chaise, sans déplacer les autres.

Élise prit une photographie du dessin et la lui envoya. Puis elle écrivit : « Gardez-la. Je reviens jeudi. »

Le train démarra à dix-huit heures douze. Cette fois, elle savait exactement où elle voulait descendre.

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

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