Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
Feel-goodÀ soixante-trois ans, elle avait surtout appris à faire semblant

Le vélo qui ne voulait pas de moi

Pour son anniversaire, une retraitée reçoit un magnifique vélo rouge. Petit problème : elle n’a jamais appris à en faire. Une promenade promise à sa petite-fille l’oblige à chercher de l’aide. Mais les conseils du spécialiste du quartier commencent à lui sembler bien étranges.

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Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Le cadeau idéal pour quelqu’un d’autre
  2. 2. Le spécialiste du numéro huit
  3. 3. Quatre mètres et deux cafés
  4. 4. Le mercredi dont je ne me souvenais plus
  5. 5. Le café sans les vélos
  6. 6. Avec des morceaux à pied
  7. 7. Les gens qui savaient danser

1. Le cadeau idéal pour quelqu’un d’autre

Pour mes soixante-trois ans, ma fille m’offrit un vélo rouge. Elle avait pensé à tout : un cadre facile à enjamber, un panier, des lumières, un antivol et une sonnette dont le bruit ressemblait à une petite cuillère qu’on aurait jetée contre un verre. Elle avait seulement oublié de vérifier une chose. Je ne savais pas faire de vélo.

Ce n’était pas un secret délibérément entretenu. C’était une information que j’avais omis de communiquer pendant cinquante ans, ce qui, à la réflexion, pouvait passer pour une organisation assez sérieuse. Dans mon enfance, nous avions un vélo pour trois. Mes frères s’en emparaient et je préférais prétendre que cela ne m’intéressait pas. Plus tard, j’avais pris des bus, appris à conduire, élevé Alice et répondu oui quand quelqu’un demandait si je connaissais le bonheur d’un chemin de campagne à bicyclette.

Je connaissais très bien les chemins de campagne. Par la fenêtre des voitures.

Ma petite-fille Nina avait décoré le panier avec un ruban jaune. Elle venait d’avoir dix ans et possédait la certitude tranquille des gens pour qui avancer sur deux roues n’exige pas une négociation avec leur squelette. Elle m’annonça que nous pourrions participer à la petite boucle de la fête des chemins, six semaines plus tard. Six kilomètres, presque tout plat. Alice approuva : elle s’était dit exactement la même chose. Elle précisa qu’elle s’était fait conseiller pour le modèle. Je ne demandai pas par qui : je regardais déjà la distance entre la selle et le sol.

— Tu verras, maman, ça revient tout seul.

Je souris avec la dignité d’une personne à qui l’on promet le retour d’un événement qui n’a jamais eu lieu. J’étais couturière à la retraite, pas comédienne, mais j’avais beaucoup appris en répondant à des clientes persuadées qu’on pouvait raccourcir une robe sans toucher au tissu.

Le vélo fut installé dans mon entrée. Tout le monde admira la place qu’il y prenait. Alice me tendit le casque. Je le mis à l’envers, ce qu’on attribua à la distraction. Cette générosité d’interprétation m’accorda une semaine supplémentaire de tranquillité.

Après leur départ, je restai seule avec le cadeau. Il était beau, vraiment. Son rouge profond allait bien avec les briques de la maison. On aurait pu en faire un porte-plantes remarquable. Je lui expliquai à voix haute que nous allions réfléchir calmement à la situation.

Puis je le poussai jusqu’au garage, en cognant le panier contre la porte. La sonnette tinta comme si elle se moquait. Je compris que nous n’avions pas commencé sur de bonnes bases et décidai de vérifier les freins avant toute autre conversation.

2. Le spécialiste du numéro huit

Rachid habitait au numéro huit. Il avait réparé des vélos pendant trente ans et conservait dans son garage une coupe portant l’inscription « Équipe gagnante, course des artisans ». Je lui apportai mon cadeau en prétendant qu’il tirait à gauche.

Sans demander la marque, il trouva la fixation du panier, redressa celui-ci et vérifia les roues. Il voulut ensuite savoir quand le défaut se manifestait.

— Surtout au départ.

— Montrez-moi.

Je regardai la rue. Une camionnette était garée près du portail, ce qui me permit de développer une objection concernant la visibilité. Rachid ne discuta pas ; il me proposa le terrain de sport désaffecté, le lendemain matin. Personne n’y passait avant neuf heures.

Il arriva avec une pompe. J’avais apporté mon casque et la conviction que j’aurais dû tout avouer la veille. Après avoir abaissé la selle, il m’expliqua comment pousser sur une pédale. Dès qu’un pied quittait le sol, l’autre s’y cramponnait. Nous répétâmes cela pendant vingt minutes, sous les yeux indifférents d’un pigeon.

— Vous pourriez me montrer ?

Rachid se pencha sur un pneu.

— Avec votre selle aussi basse…

— On vient de la régler. On peut la remonter.

Il fit tourner la roue, puis s’essuya les mains à son pantalon, bien qu’elles fussent propres.

— Écoutez, pour réparer, oui. Pour enseigner, je ne suis pas sûr.

J’aurais pu le laisser s’en tirer ainsi. J’avais moi-même beaucoup à perdre dans un interrogatoire. Il me donna le numéro d’une association qui proposait des cours pour adultes et nous rentrâmes en parlant des travaux de la rue, domaine dans lequel personne ne risquait de nous demander une démonstration.

Je passai l’après-midi à nettoyer une étagère. À dix-sept heures, un message de Nina arriva : elle voulait savoir si j’avais essayé le ruban sur mon casque. Je lui répondis que le panier lui convenait parfaitement, puis j’appelai avant de trouver autre chose à ranger.

Apolline me demanda mon expérience. Je commençai une phrase sur une longue interruption, m’arrêtai et dis que je n’avais jamais appris.

— Vous avez déjà un vélo ?

Ce fut tout. Pas de surprise, pas de question sur les occasions perdues. Je notai le prix des séances dans mon carnet de comptes, à côté du ramonage, et la date sur mon calendrier.

Le cours avait lieu derrière une école. Nous étions cinq, dont un retardataire. Suzanne voulait aller seule à son potager ; Joël, un plombier, expliqua qu’il avait toujours eu une camionnette. Apolline nous fit avancer les pieds au sol. Je fixais ma roue avec un sérieux qui m’empêchait de voir quoi que ce soit d’autre.

Le portail grinça. Rachid entra avec un vélo gris et s’arrêta en me voyant.

— Près du mur, si vous préférez, lui dit Apolline. Comme on en a parlé.

Il me rejoignit sans lever les yeux.

— La course des artisans ? demandai-je.

— J’étais le mécanicien.

— Vous auriez pu le dire.

— Vous aussi.

Suzanne passa devant nous en s’excusant d’aller trop vite. Ses pieds n’avaient pas quitté le sol. Rachid se mit à rire, et je dus descendre du vélo pour ne pas tomber avec lui.

3. Quatre mètres et deux cafés

Au deuxième cours, je parcourus quatre mètres. Apolline les avait vus ; je vérifiai tout de même auprès d’elle qu’aucun de mes pieds n’avait touché terre. Sur le chemin du retour, je sortis mon téléphone pour appeler Alice, puis le rangeai. Il faudrait d’abord expliquer pourquoi quatre mètres constituaient une nouvelle.

Rachid me proposa un café. Nous installâmes les vélos contre la terrasse avec beaucoup de soin, comme si nous venions de traverser le département.

Il avait commencé à travailler très jeune dans l’atelier de son père. On lui avait confié des chambres à air avant de penser à lui prêter un vélo. Ensuite, tout le monde avait supposé qu’il savait. Il tournait sa cuillère en racontant cela, les yeux sur une tache de café qu’il venait de faire.

— Mon père disait : tu prendras celui-là dimanche. Le dimanche, il était vendu.

— Et après ?

— Après, j’ai fait pareil. Je les vendais.

Je lui racontai notre unique vélo, mes frères toujours plus rapides pour s’en emparer. Il demanda leurs prénoms. Cela me surprit : d’ordinaire, on attendait la fin de l’anecdote pour raconter la sienne. Nous parlâmes de mon frère cadet, qui téléphonait encore pour me demander de recoudre des choses depuis l’autre bout du pays, puis des voisins de Rachid qui lui apportaient leurs grille-pain.

— Un grille-pain, ce n’est pas un vélo.

— Essayez de leur dire.

Il avait du sucre sur la manche. Je tendis la main pour l’enlever, puis fis semblant de chercher ma serviette. Il secoua sa manche sans commentaire et demanda si je reviendrais au cours du jeudi.

À cette troisième séance, mes quatre mètres me montèrent à la tête. Je voulus conseiller Suzanne sur la position de ses épaules. Apolline me demanda de la laisser faire. Rachid détourna les yeux ; je voyais très bien ses joues bouger.

Le soir, Nina appela pendant que je préparais une soupe. Elle voulait choisir le trajet de la fête. Le vélo était revenu dans l’entrée et son panier portait une petite rayure que je n’avais même pas essayé d’effacer.

— Tu peux passer le téléphone à ta mère ? Il faut que je vous raconte quelque chose.

4. Le mercredi dont je ne me souvenais plus

Alice ne savait rien. J’avais imaginé qu’elle avait deviné, qu’elle m’offrait le vélo pour me pousser subtilement à apprendre, qu’elle cachait derrière son cadeau un projet très construit de renouvellement maternel. Elle avait simplement cru à ce que je racontais depuis des années. Quand je lui avouai n’avoir jamais tenu sur deux roues, elle demanda d’abord si je plaisantais.

— J’ai pris trois cours, répondis-je. Je ne paierais pas tout cela pour une plaisanterie.

Nina trouva l’information formidable. Elle proposa immédiatement de m’apprendre. Je lui expliquai qu’une professionnelle s’en chargeait et qu’elle pouvait plutôt m’encourager sans courir derrière mon vélo. Elle demanda si elle avait le droit de courir devant. Alice l’envoya chercher ses affaires pour le lendemain.

— Tu aurais pu me dire que le cadeau ne te convenait pas.

Je lui assurai qu’il me plaisait. Je racontai les quatre mètres, Rachid, sa coupe. Elle eut un petit rire à propos du mécanicien. Puis elle me demanda :

— Même avant de m’avoir, tu ne savais pas ?

— Jamais. Je pensais avoir été assez claire sur l’étendue du désastre.

— Et le mercredi à la ferme ?

Je regardai ma soupe, comme si la réponse pouvait remonter avec les morceaux de carotte.

Alice avait onze ans. Sa classe passait trois jours dans une ferme pédagogique, à une quinzaine de kilomètres. Les parents disponibles devaient les rejoindre le mercredi, pour une promenade à vélo organisée autour du village. J’avais rendu le formulaire en disant que je ne pouvais pas fermer l’atelier. Alice l’avait retrouvé le lendemain sur mon bureau : j’avais coché « ne participe pas », sans signer la demande d’autorisation qui lui aurait permis de partir avec un autre adulte.

Cela me revint par petits morceaux. Le papier jaune. Sa colère. Moi, occupée à épingler une manche, lui expliquant que les autres parents ne connaissaient rien aux routes et que je n’allais pas la confier au premier venu. Elle avait passé l’après-midi avec l’enseignante restée à la ferme.

— Il y avait une solution, dit-elle. Tu aurais pu lui dire, à la maîtresse.

— Oui.

— Tu avais dit que, moi non plus, je n’étais pas assez à l’aise.

Je voulus répondre qu’elle était petite. Onze ans, ce n’était pourtant pas plus petit que Nina aujourd’hui, à un an près. Je ne savais plus exactement pourquoi j’avais refusé de signer. Je me souvenais, en revanche, d’avoir préféré une dispute à la possibilité qu’on me tende un vélo devant les autres parents.

— Je crois que j’ai utilisé ta prudence pour cacher la mienne.

— Ce n’était pas de la prudence. Tu ne savais pas.

La soupe se mit à bouillir. J’éteignis le feu. Voilà une opération que je réussissais encore sans provoquer de discussion sur mon passé.

— Tu as raison.

Elle ne répondit pas tout de suite. J’entendis Nina demander où étaient ses chaussettes de sport. Alice lui répondit, puis revint au téléphone.

— Je ne voulais pas te ressortir un dossier vieux de trente ans.

— C’est moi qui l’avais bien classé.

Cette fois, elle rit franchement. Pas longtemps.

Je lui dis que j’étais désolée pour ce mercredi-là. J’évitai d’ajouter tout ce que j’avais fait pour elle les autres jours. La tentation était considérable. J’avais une collection très fournie de jours dévoués, et je savais les sortir sans même ouvrir un tiroir.

— Le vélo me plaît, repris-je. Et j’ai envie d’apprendre. Mais je ne sais pas si je serai prête pour la fête.

— Alors on ne fera pas la boucle.

— Nina sera déçue.

— Elle survivra à une après-midi ratée.

Nous entendîmes toutes les deux ce que la phrase venait de faire. Alice soupira.

— Ce n’est pas la promenade que je t’en veux d’avoir ratée. C’est de m’avoir laissée croire que c’était moi qui n’étais pas capable.

Je posai ma main sur le guidon. Les poignées conservaient encore cette odeur de caoutchouc neuf qui avait envahi mon entrée.

— Je ne recommencerai pas avec elle.

Je faillis promettre davantage. Alice connaissait suffisamment mes grandes annonces pour ne pas avoir besoin d’une nouvelle.

Nina récupéra enfin le téléphone. Elle voulait décorer mon casque. Nous convînmes plutôt d’une carte d’encouragement que je pourrais poser chez moi. Elle avait déjà une idée du titre : « Les aventures de mamie ».

— Tu pourrais attendre le prochain cours avant de choisir le pluriel ?

— Tu as fait quatre mètres, non ?

Je ne discutai pas avec une éditrice aussi facilement satisfaite.

Le lendemain, Alice m’envoya une photographie de la ferme, retrouvée dans un vieil album. Elle était assise sur une barrière, avec une frange que j’avais coupée moi-même et un air furieux dont je ne pouvais pas être entièrement responsable : la frange avait sa part.

Sous l’image, elle avait écrit : On devait voir naître un veau. Finalement, je l’ai vu avant les autres.

Je lui répondis que j’aurais dû lui poser davantage de questions à son retour. Je n’ajoutai pas que tout s’était donc bien terminé.

Puis je sortis le vélo jusqu’au trottoir. Le voisin au chien me demanda si je partais faire un tour.

— Pas encore. J’apprends.

Il hocha la tête et continua sa promenade. Je restai presque déçue que l’événement ne produise pas davantage de remous dans la rue.

5. Le café sans les vélos

À la cinquième séance, je roulai assez longtemps pour oublier de compter. Le mercredi suivant, je voulus essayer seule sur une allée que je croyais déserte. Un chien déboucha derrière une haie. Je freinai, posai mal le pied et me retrouvai assise dans l’herbe, avec une poignée coincée sous le bras.

Le propriétaire retint son chien et me demanda si j’avais mal. Je lui répondis sèchement que non. Il attendit sans insister ; je finis par lui demander de relever le vélo. Au retour, la rayure du panier m’apparut beaucoup moins charmante.

Deux jours plus tard, je parlai d’un empêchement à Apolline.

— Vous voulez reporter ?

Je regardais mon genou, où un bleu prenait la forme approximative de la Corse.

— Je suis tombée.

Elle me laissa raconter, puis nous convînmes de reprendre sur le terrain fermé. J’avais déjà préparé une défense contre un discours sur le courage ; elle me demanda simplement si le frein avait été abîmé. Je le lui ferais vérifier jeudi.

Rachid, lui, proposa un café sans les vélos. Nous allâmes jusqu’à la boulangerie, côte à côte. Je craignais qu’il me demande pourquoi j’avais voulu sortir seule. Il me raconta qu’il avait brûlé du riz et dû jeter la casserole.

— Une nuit dans l’eau chaude, vous auriez pu la récupérer.

— C’est ce que j’ai fait. Maintenant j’ai une casserole brûlée pleine d’eau.

Je ris et mon genou tira. Il ralentit sans regarder ma jambe. Nous prîmes une table au soleil ; lorsque je consultai l’heure, nos tasses étaient vides depuis longtemps. Il proposa d’en commander deux autres, et je remis ma montre sous ma manche.

En rentrant, nous passâmes par son garage. Il avait glissé sous la coupe un papier : « Mécanicien, pas coureur ». L’écriture était si petite que je promis de lui coudre une étiquette lisible.

La fête des chemins fut annulée à cause de la pluie. Nina protesta au téléphone. Je partageai son indignation avec un soulagement qui me déplut dès que j’eus raccroché. Plus personne n’attendait mes six kilomètres ; je pouvais rendre les cours à la catégorie des idées que j’avais presque menées à bien.

Le lendemain, Suzanne passa dans la rue avec des poireaux dépassant de son panier. Elle avait roulé jusqu’au potager et marché au retour, parce qu’elle n’arrivait pas encore à démarrer avec le chargement.

— Vous venez jeudi ?

Je faillis répondre que je n’en avais plus besoin. Elle remit son sac en place.

— J’espère qu’on fera les virages. Je n’achèterai pas un jardin au bout d’une ligne droite.

Je vins jeudi.

6. Avec des morceaux à pied

Il nous fallut plusieurs semaines de plus avant qu’Apolline propose une sortie. Elle choisit une voie aménagée, avec une petite pente où nous marcherions. Nous revîmes ensemble les arrêts. Rachid demanda combien de kilomètres cela faisait ; elle répondit six, et je me penchai pour refaire un lacet.

Au départ, je n’entendais que mon souffle et le panier qui vibrait. Puis je me mis à voir le fossé, les feuilles collées contre une barrière, une femme arrosant ses jardinières. L’air frais entrait par mes manches. Nous n’allions guère plus vite que certains marcheurs, mais le chemin venait à moi d’une façon que je ne connaissais pas.

À la première pause, Rachid annonça un bruit dans sa chaîne. Apolline se baissa pour l’écouter.

— Enfin, dit-il, elle peut attendre. C’est surtout moi.

Nous restâmes sous les arbres jusqu’à ce qu’il ait repris son souffle. Dans la pente, Suzanne et moi poussâmes nos vélos en parlant de ses tomates. J’oubliai de me demander si ces mètres-là comptaient.

Près du retour, un groupe arrivait en sens inverse. Nous nous arrêtâmes comme prévu pour le laisser passer. Je réussis à repartir sans aide, le pied sur la pédale, le regard au bout du chemin. Rachid n’était plus derrière moi ; il prenait encore son temps, et je l’attendis sans lui expliquer comment faire.

À l’arrivée, il resta une main sur la selle.

— Trente ans à les réparer, dit-il. Je ne savais pas que c’était si silencieux, quand tout va bien.

Une feuille tournait encore entre ses rayons. Il la retira avec la délicatesse qu’il mettait à tout toucher dans son atelier, puis nous cherchâmes un endroit où boire quelque chose.

7. Les gens qui savaient danser

Alice voulut fêter la sortie. Je refusai le grand repas qu’elle proposait, mais acceptai qu’elle passe avec Nina pour un goûter. J’avais appris quelque chose ; je ne venais pas de traverser l’océan. Ma petite-fille avait choisi une sonnette neuve, plus sonore, parce qu’elle trouvait l’ancienne trop timide. Alice me l’avait déposée la veille et Rachid la monta avant leur arrivée. Je gardai la première dans un tiroir. Elle avait assisté aux négociations ; je lui devais bien la retraite.

— Il vient souvent, Rachid ? demanda Alice en apercevant sa tasse près de l’évier.

— Nous avons cours ensemble.

— Dans ta cuisine ?

Je lui proposai du gâteau avec assez de fermeté pour qu’elle comprenne la réponse.

Le dimanche suivant, nous fîmes une courte promenade, toutes les trois. J’avais choisi le chemin avec Apolline. Nina partit trop vite, revint, repartit moins vite et finit par trouver une occupation à mon allure : annoncer les chiens avant que je les voie. Cela donnait à notre sortie le caractère légèrement militaire d’une opération de secours canin.

Alice roulait derrière moi. À un endroit, je sentis sa main se rapprocher de ma selle, puis se retirer.

— Tu veux que je t’aide ?

— Pas si tu veux que je sache ce que je suis en train de réussir.

Elle garda ses distances. Nous nous arrêtâmes près d’un pré où Nina découvrit trois veaux. Ma fille me regarda. Je lui proposai une photographie. Elle passa son bras autour de mes épaules et nous laissâmes Nina décider du cadrage.

À la maison, je reçus une image comportant un grand morceau de doigt et nos deux visages. Je la fis imprimer sans la corriger.

Les semaines suivantes, le vélo ne changea pas ma vie avec la régularité qu’auraient appréciée les fabricants de brochures. Je pris encore le bus. Il plut. Un matin, je descendis après cent mètres parce que je n’en avais aucune envie. Un autre, j’allai jusqu’au marché et revins par le chemin le plus long, sans penser à appeler qui que ce soit pour le signaler.

J’avais acheté six œufs. Cinq arrivèrent intacts. Le dernier me fournit un déjeuner et la conclusion raisonnable que le torchon du panier devait être plus épais.

Rachid et moi prenions toujours le café. Sa coupe avait désormais une étiquette cousue : « Victoire de l’équipe. Mécanique : Rachid. » Il l’avait placée si bien qu’un client lui demanda s’il venait de remporter une nouvelle course. Il répondit non, puis réussit à raconter sa première promenade sans vérifier que personne n’écoutait dans la rue.

Un vendredi, il arriva chez moi sans vélo et avec une enveloppe. Je crus d’abord à une facture. Il réparait parfois encore pour les voisins, et je ne lui avais jamais demandé ce que je lui devais pour la sonnette.

— C’est pour samedi, dit-il.

L’enveloppe contenait deux billets pour le bal de l’association des artisans. Il précisa qu’il avait aidé à préparer la salle. Les places comprenaient le repas, mais pas les boissons. Il me donna aussi l’heure de fermeture du vestiaire, renseignement dont aucun homme ne s’était encore servi pour m’inviter quelque part.

— Tu peux dire non, ajouta-t-il.

Nous étions passés au tutoiement depuis quelques semaines, sans cérémonie. Entendre ce « tu » dans une phrase où il attendait réellement ma réponse lui donnait un usage neuf.

J’eus envie de répondre oui immédiatement. Je pensai à ma robe bleue, à ses petites manches que je pourrais reprendre. Puis j’imaginai une piste, de la musique, sa main attendant la mienne. Au mariage d’Alice, je m’étais occupée des assiettes jusqu’à l’heure où l’on pouvait raisonnablement rester assise.

— Je ne sais pas danser, dis-je.

Rachid regarda les billets, puis moi.

— Moi non plus.

Je ris. Il ne sourit pas tout de suite.

— Non, sérieusement. Je ne sais pas.

— Mais tu organises un bal !

— J’ai installé les rallonges.

Je crus que j’allais avaler mon café de travers. Nous avions décidément consacré beaucoup d’années à permettre aux autres de se déplacer.

Il avança la main vers l’enveloppe.

— On peut aller au restaurant. C’était seulement…

Je posai la mienne dessus. Je ne savais pas encore quel nom donner à cette invitation, et je n’avais aucune envie qu’il le décide en l’emportant.

— On peut aussi dîner là-bas. Et regarder. Sans raconter qu’on a mal au genou.

Il sourit enfin.

Le samedi, je mis la robe bleue. Je n’avais repris aucune couture ; à force d’essayer de l’améliorer, je risquais surtout de nous faire manquer l’entrée. Rachid vint à pied. Il avait apporté un parapluie pour une soirée où aucune pluie n’était prévue. Je reconnus dans cet objet une version masculine de mes trois excuses du premier cours.

Dans la salle, quelqu’un l’appela pour un micro qui ne fonctionnait pas. Sa main lâcha presque mon bras. Il s’arrêta.

— La multiprise est sous la table, dit-il. Je suis invité ce soir.

Nous nous assîmes. Nous mangeâmes. Il renversa un peu d’eau en me servant ; je lui racontai les cinq œufs. Lorsque l’orchestre commença, je sentis cette attente familière : quelqu’un allait supposer que je savais, et j’allais devoir choisir entre le décevoir et continuer le spectacle.

Rachid ne se leva pas. Il tendit seulement sa main sur la nappe, paume en haut. Je posai la mienne dedans. Nous pouvions très bien réussir cela avant d’envisager le reste.

À dix heures, Alice m’envoya un message : Alors, le bal ?

Je photographiai nos mains, les assiettes encore sur la table, le bord de la piste derrière nous. J’écrivis : Très bien. Nous n’avons pas dansé.

Elle répondit par un cœur, puis par une seconde bulle qui mit du temps à apparaître.

Au fait, le vélo est entièrement payé. Je te le dis avant que tu essaies de remercier Rachid pour une réduction.

Je relevai les yeux.

— Tu connaissais le cadeau ?

Il eut exactement l’air qu’il avait eu en entrant au premier cours.

— Alice m’a demandé conseil. Pour le modèle.

— Tu savais qu’il était pour moi ?

— Oui.

Je regardai l’homme qui avait vérifié les roues avec tant de sérieux, puis abaissé la selle. Le vélo n’avait jamais tiré à gauche. Il le savait. Ce qu’il avait voulu réparer le lendemain matin n’était pas la direction.

— Tu aurais pu me proposer un café dès le début.

— Je sais réparer les vélos, dit-il. Pour le reste, je débute.

Il ne restait dans nos tasses qu’un fond froid. Je bus le mien sans faire de commentaire.

Le lundi, j’appelai Apolline. Elle connaissait beaucoup d’associations. Je lui demandai si elle avait le numéro d’un cours de danse pour deux adultes.

— Quel niveau ?

— Très beaux branchements électriques, répondis-je. Ourlets impeccables. Pour le reste, il faut tout reprendre.

✦

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

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