Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
DrameIls préparaient le même avenir. Un seul avait déjà choisi autre chose.

Le lundi que nous avions promis

L’atelier ferme vendredi. Benoît et Pascal, collègues depuis vingt-quatre ans, doivent ensuite monter leur entreprise ensemble. Mais Pascal a accepté un poste ailleurs. Au milieu des machines qui partent et d’une dernière commande à terminer, chaque journée rend son silence plus difficile à réparer.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. La date au crayon rouge
  2. 2. Ce que chacun emporterait
  3. 3. À lundi, chef
  4. 4. La place déjà refusée
  5. 5. La cuisine de vingt heures
  6. 6. La pièce à l’envers
  7. 7. L’associé qu’on avait imaginé
  8. 8. Trois comptoirs dans la cour
  9. 9. Le dernier clou
  10. 10. Deux lundis

1. La date au crayon rouge

Le lundi matin, Pascal arriva le premier à l’atelier. Il posa son sac sur l’établi, ouvrit son téléphone et relut le message reçu le vendredi précédent. Six heures, lundi prochain. Entrée du personnel côté livraison. Demander Étienne.

Il connaissait chaque mot. Il les relut pourtant, avec cette sensation désagréable d’avoir déjà changé de vie alors que son manteau pendait encore au même clou.

Benoît entra à sept heures moins cinq. Il transportait deux cafés et un sac de viennoiseries écrasé sous son coude. Depuis l’annonce de la fermeture, il achetait le petit déjeuner le lundi. Personne ne le lui avait demandé. Il avait simplement déclaré que finir une entreprise à jeun lui paraissait indécent.

— J’ai confirmé pour le local, dit-il. Lundi, dix heures. Le propriétaire nous laisse deux heures.

Pascal rangea son téléphone.

Sur le calendrier de l’atelier, Benoît avait entouré la date au crayon rouge. Ils devaient visiter un petit hangar à Vauvenay, derrière une station de lavage, pour y lancer une activité de réparation et de fabrication sur commande. Ils avaient choisi un nom, discuté d’un véhicule et passé trois soirées à examiner du matériel d’occasion. Leurs anciens collègues parlaient déjà d’eux comme d’une entreprise.

— Il faudra voir pour l’électricité, répondit Pascal.

— On verra. Mange avant que ça sèche.

Ils travaillaient ensemble depuis vingt-quatre ans. Benoît était capable de reconnaître Pascal à la manière dont il traînait une chaise sur le béton. Il aurait pu repérer l’effort nécessaire pour cette réponse, si Nelly n’était pas entrée à ce moment-là avec le programme de la dernière semaine.

Il restait trois comptoirs pliants à terminer pour Irène, une libraire qui vendait sur les marchés et dans les festivals. Livraison vendredi matin. Ensuite, nettoyage, inventaire et remise des clés. Nelly avait aussi affiché la liste des machines vendues. L’entreprise de Saint-Véran viendrait chercher la perceuse à colonne mercredi.

Pascal regarda ce nom trop longtemps. C’était là qu’il commencerait lundi, comme chef d’équipe, avec un salaire inférieur à celui qu’il touchait aujourd’hui mais des horaires définis et une paie chaque mois. Il avait accepté vendredi à midi.

Benoît ouvrit le carton des charnières et lui lança la première boîte.

— On leur fait une belle dernière commande ?

Pascal la rattrapa contre sa poitrine. Il aurait voulu parler avant le bruit des machines. Nelly demanda une signature. Quelqu’un appela depuis la cour. Il posa la boîte, prit un stylo et la matinée commença sans qu’il ait rien dit.

2. Ce que chacun emporterait

Le mardi, on décrocha les panneaux d’échantillons du mur. Des rectangles plus clairs apparurent sur la peinture, chacun entouré d’une frange de poussière. Jo, l’apprenti qui avait trouvé une place ailleurs, découvrit derrière l’un d’eux un ticket de cantine vieux de onze ans. Il affirma que le menu semblait toujours meilleur que celui du jour.

Pascal et Benoît travaillèrent côte à côte aux comptoirs. Pliés, les panneaux devaient rentrer dans la camionnette d’Irène ; ouverts, ils formeraient trois surfaces assez grandes pour ses caisses de livres. Elle avait insisté sur la simplicité du montage, parce qu’elle voyageait souvent seule. Benoît lui avait fait essayer une première maquette, assise sur un tabouret au milieu de l’atelier.

— Elle a démonté notre premier système plus vite qu’on l’avait conçu, rappela-t-il.

Pascal sourit. Irène avait demandé où mettre sa deuxième paire de bras.

Ils avaient repris les plans. Maintenant, les différentes parties se rangeaient dans un ordre précis, avec des repères visibles lorsqu’on ouvrait les housses. Benoît avait trouvé la disposition ; Pascal avait ajusté les assemblages. C’était généralement ainsi qu’ils travaillaient, l’un dessinant volontiers sur tout ce qui ne bougeait pas, l’autre reprenant les détails jusqu’à ce que l’objet cesse de protester.

À midi, Benoît sortit une annonce pour une ponceuse d’occasion.

— Si on la réserve aujourd’hui, il nous la garde jusqu’à mardi.

— Attends la visite du local.

— Tu me dis d’attendre pour tout.

Pascal posa son sandwich. Il pouvait encore le faire ici, devant l’établi vide de Jo. Dire qu’il avait peur de chercher des clients, de facturer, de passer ses dimanches à espérer un acompte. Dire surtout qu’il avait déjà répondu oui à une autre vie.

Nelly arriva avec les fiches de matériel personnel. Il fallait identifier les outils appartenant aux salariés avant l’inventaire général. Benoît se leva immédiatement. Il avait un vieux rabot à retrouver, prêté à quelqu’un qui l’avait lui-même prêté.

Pascal écrivit son nom sur trois boîtes. Puis il retira l’une des étiquettes : les mèches avaient été achetées ensemble. Il les reposa dans leur tiroir commun.

En fin de journée, Benoît lui montra la réservation du véhicule prévue pour leur déménagement. Cent quatre-vingts euros étaient déjà versés. Il avait bénéficié d’un tarif en payant tôt.

— Ne réserve plus rien, dit Pascal.

Benoît leva enfin les yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je dois encore vérifier des choses.

— Eh bien vérifie. Parce que moi, j’avance.

3. À lundi, chef

Étienne arriva mercredi à neuf heures avec deux hommes et un camion équipé pour enlever les machines. Pascal l’aperçut à travers la vitre du bureau de Nelly. Il reconnut la chemise verte portée à son entretien, puis se détesta d’avoir retenu un détail aussi inutile.

Il demanda à Benoît de venir prendre un café.

— Maintenant ? On vient de commencer.

— J’ai quelque chose à te dire.

Benoît lâcha sa règle. Au même instant, Nelly les appela pour dégager les accès autour de la perceuse. Étienne sortit du bureau et traversa l’atelier, la main déjà levée vers Pascal.

— Bonjour. J’ai apporté les tailles de vêtements pour lundi. Vous pouvez essayer avant qu’on commande.

Il posa un sac sur l’établi. Deux polos gris apparurent sous le plastique.

Benoît regarda le sac, puis Pascal.

Étienne comprit qu’il venait de marcher sur quelque chose. Il cessa de sourire, mais le bruit continuait autour d’eux. Un de ses hommes demanda où stationner le chariot. Jo déplaça une caisse. La scène qui occupait toute la tête de Pascal n’interrompait presque rien dans l’atelier.

— Je vais travailler à Saint-Véran, dit-il.

— Lundi ? demanda Benoît.

— Oui.

Étienne prit un formulaire et s’éloigna vers Nelly. Il avait proposé ce poste deux semaines auparavant. Pascal lui avait demandé de rester discret pendant sa réflexion ; il ne lui avait jamais dit que Benoît ignorait encore son choix. À présent, les polos gris reposaient entre eux avec une tranquillité exaspérante.

— Depuis quand tu sais ?

— Vendredi.

Benoît passa lentement un doigt sur la règle restée sur l’établi.

— Vendredi matin ou vendredi soir ?

— À midi.

Il hocha la tête. Vendredi après-midi, ils avaient passé une heure ensemble à comparer deux annonces de fourgonnettes. Pascal se souvenait maintenant d’avoir donné son avis sur la hauteur du coffre.

— Je voulais t’en parler correctement.

— Alors tu aurais pu commencer par m’en parler incorrectement.

La phrase partit sèchement. Jo tourna la tête, puis la baissa aussitôt. Benoît rangea sa règle, prit une housse de comptoir et sortit dans la cour. Pascal le suivit, mais son ami se retourna avant qu’il arrive à la porte.

— Laisse-moi dix minutes.

Pascal s’arrêta. Derrière lui, les hommes d’Étienne commençaient à déplacer la perceuse. Il entendit pour la première fois le silence qu’elle allait laisser.

4. La place déjà refusée

Benoît revint avec les joues rouges et la housse toujours à la main. Il l’avait emportée sans savoir pourquoi. Il la plia soigneusement avant de demander à Pascal combien il comptait gagner à Saint-Véran.

Pascal donna le montant. Benoît calcula de tête la différence avec leur paie actuelle.

— Tu prends moins ?

— Oui.

— Et chef d’équipe, en plus.

— Cinq personnes. Les horaires me conviennent.

— Nous, on était deux. Ça aurait peut-être été gérable.

Pascal voulut expliquer les commandes incertaines, le hangar à louer, le véhicule à trouver. Benoît l’interrompit.

— Tu avais le droit de changer d’avis. Je veux savoir pourquoi tu m’as laissé continuer.

Nelly passa près d’eux et demanda s’ils avaient besoin du bureau. Benoît refusa d’un signe. Il ne voulait pas donner à cette conversation un siège et une porte fermée. Il resta debout contre l’établi, les mains à plat derrière lui.

Il avait refusé une place dans un dépôt de matériaux. Ce n’était pas un travail qui l’enthousiasmait : préparation des commandes, manutention, une partie des samedis. Mais le responsable le connaissait et lui avait proposé de commencer rapidement. Benoît avait répondu qu’il s’installait avec un associé.

— Tu ne me l’avais pas dit, fit Pascal.

— Non. Je ne t’avais pas dit que je refusais un autre travail pour faire ce qu’on préparait ensemble. Tu veux qu’on compte les choses que je ne t’ai pas dites ?

Pascal sentit la colère monter, mêlée à la honte. Il avait passé des semaines à imaginer ce reproche. L’entendre réellement lui donna une envie absurde de se défendre contre les mots avant d’en comprendre la portée.

— On n’avait rien signé.

Benoît retira ses mains de l’établi.

— Voilà. Tu as trouvé la phrase.

Il prit son manteau. Nelly l’arrêta dans le couloir ; ils parlèrent quelques instants. Il revint chercher ses clés et annonça qu’il reviendrait dans l’après-midi. Nelly avait accepté qu’il prenne les heures nécessaires.

Pascal resta devant le comptoir ouvert. La pièce qu’ils devaient ajuster demandait d’être tenue aux deux extrémités. Il essaya seul, la posa de travers, recommença puis renonça. Il alla chercher Jo, qui vint l’aider sans poser de question.

Quand Benoît revint à quatorze heures, il se mit au second établi. Pendant le reste de la journée, ils échangèrent les dimensions, les références et les outils. Le prénom de Pascal ne fut prononcé qu’une fois, pour lui demander de déplacer son sac.

5. La cuisine de vingt heures

Sophie avait laissé une assiette près du four. Elle rentrait d’une journée au cabinet dentaire et mangeait en chaussettes, les pieds posés sur une autre chaise. Pascal s’assit sans enlever son manteau.

— Il l’a mal pris, dit-il.

Elle attendit.

— Benoît. Pour Saint-Véran.

— Tu ne lui avais toujours pas dit ?

Il secoua la tête. Sophie posa sa fourchette. Vendredi, lorsqu’il avait annoncé qu’il acceptait, elle lui avait demandé comment Benoît réagissait. Pascal avait répondu qu’ils allaient trouver une solution. Elle avait compris qu’ils en avaient parlé. Il se souvenait exactement de son soulagement lorsqu’elle n’avait pas demandé davantage.

— Je ne pouvais pas mettre la maison en danger, dit-il.

— Je ne t’ai pas demandé de le faire.

— Je sais.

— Ni de me mettre dans chaque phrase pour expliquer ton choix.

Il ôta enfin son manteau. Le crédit courait encore neuf ans. Leur fille finissait ses études dans une autre ville. Le salaire de Sophie couvrait une partie des dépenses, le sien l’autre, selon un arrangement qui n’avait jamais eu besoin d’être héroïque. Depuis la fermeture annoncée, Pascal ouvrait leur application bancaire plusieurs fois par jour. Le projet avec Benoît lui avait permis de cesser un moment de parler de licenciement.

Il aimait aussi imaginer leur enseigne. Il avait choisi la police de caractères et dessiné la première version sur son ordinateur. Personne ne l’avait forcé à cliquer sur enregistrer.

Sophie réchauffa son assiette. Il lui raconta les polos, Étienne, la place refusée dans le dépôt. Lorsqu’il répéta la phrase sur les signatures, elle fit une grimace.

— Oui, dit-il. Je l’ai entendue aussi.

Il sortit son téléphone pour écrire à Benoît. Après trois débuts, il le retourna sur la table. Sophie ne proposa aucune formulation. Elle avait acheté des poires trop dures et leur en coupa une, qu’ils mâchèrent avec difficulté en regardant le carrelage.

Plus tard, Pascal ouvrit le dossier du projet. Les fichiers portaient des noms joyeux : idée finale, vraie idée finale, celle-là. Dans le dernier, Benoît avait ajouté une petite case pour les déplacements chez les clients. Pascal se rappela sa voix au téléphone : toi, tu expliqueras mieux les prix.

Il ferma le dossier sans le supprimer. Puis il prépara les vêtements demandés pour lundi et les posa sur une chaise dans la chambre. Le polo gris paraissait trop neuf, même plié.

6. La pièce à l’envers

Jeudi matin, Irène vint essayer les trois comptoirs avant la livraison. Elle s’agenouilla sur le sol, ouvrit une housse et demanda qu’on la laisse chercher seule. Benoît recula. Pascal garda les bras croisés pour s’empêcher d’intervenir.

Le premier comptoir se monta correctement. Irène le replia, le remit dans sa housse et attaqua le deuxième. Au troisième, une traverse se présenta du mauvais côté. Elle essaya de retourner l’ensemble, puis releva les yeux.

— Je suis perdue ou il y a un problème ?

Pascal s’accroupit. Il avait percé la pièce la veille, après le départ de Benoît. Il avait repris le repère du deuxième meuble au lieu de son symétrique. Sur l’établi, sans pliage complet, l’erreur lui avait échappé. En face de lui, Benoît ne dit rien.

— Il y a un problème, répondit Pascal. On va remplacer cette pièce.

Irène demanda si vendredi restait possible. Son premier marché avec le nouveau matériel avait lieu samedi. Elle avait déjà cédé ses anciens tréteaux à une amie et ne pourrait pas improviser trois surfaces de vente la veille au soir.

Nelly les rejoignit. Ils examinèrent le bois restant, le temps de reprise et la finition. Elle autorisa les heures nécessaires dans le budget de la dernière commande. Irène accepta de revenir essayer le mécanisme en fin d’après-midi ; pour la livraison, ils iraient comme prévu jusqu’au local où elle stockait ses livres.

Après son départ, Pascal prit la pièce ratée.

— Je la refais.

— Tu vas d’abord chercher celle qui convient, dit Benoît. La chute là-bas est trop courte.

Il avait déjà ouvert le casier du fond. Pascal le suivit. Ils sortirent plusieurs éléments, les mesurèrent et choisirent ensemble. Benoît vérifia les repères pendant que Pascal préparait le travail. Aucun des deux ne proposa d’oublier la veille.

À onze heures, Jo vint leur dire au revoir. Son nouveau patron l’attendait pour lui montrer l’atelier l’après-midi. Il hésita entre la poignée de main et l’accolade, puis choisit les deux, maladroitement. Benoît lui rendit le vieux rabot retrouvé dans une caisse de pièces. Jo protesta qu’il appartenait à Benoît.

— Je sais. Tu me le rendras quand tu viendras boire un café.

Pascal regarda l’apprenti partir avec l’outil enveloppé dans un chiffon. Il pensa qu’il aurait voulu recevoir une promesse aussi petite, quelque chose qu’on puisse tenir sans louer de hangar.

7. L’associé qu’on avait imaginé

À seize heures, Irène monta seule le troisième comptoir. Pascal attendit qu’elle ait fini avant de respirer normalement. Elle vérifia le rangement des éléments, changea d’avis sur l’endroit où placer la housse et recommença. Benoît prit note de son dernier retour sur les repères. Ils les rendirent plus visibles, puis préparèrent le chargement du lendemain.

Nelly passa la tête par la porte à dix-sept heures. Elle fermait le bureau ; ils avaient encore une heure autorisée et devaient éteindre les éclairages de la travée en partant. Dehors, les places libérées par les machines ressemblaient à des dents manquantes.

Benoît rangeait les housses quand Pascal lui demanda ce qu’avait répondu le responsable du dépôt.

— J’ai rappelé hier. La place est prise.

Pascal appuya les deux mains sur le carton qu’il venait de fermer.

— Je suis désolé.

— Oui.

— Pour le véhicule, je te rembourse ce que tu perds sur la réservation.

— Je t’enverrai le montant quand j’aurai leur réponse. Ne me fais pas un cadeau en prétendant que ça couvre tout.

Ils continuèrent à ranger. Pascal prit enfin le temps d’expliquer ce qu’il craignait dans leur projet. Il ne savait pas trouver des clients. Il avait peur des mois sans commandes. Et il ne voulait plus passer ses soirées à vérifier si un devis lui permettrait encore de dormir.

Benoît l’écouta sans l’aider.

— Je croyais que toi, justement, tu ferais ça, dit-il ensuite.

— Quoi ?

— Les clients. Les prix. Organiser les journées. Tu le fais ici.

— Ici, quelqu’un d’autre trouve les commandes.

Benoît s’assit sur un tabouret. Leur petite entreprise occupait les mêmes fichiers, le même hangar et la même camionnette dans leurs conversations. Chacun y avait pourtant installé l’autre à un poste qu’il ne voulait pas vraiment occuper.

— Et moi, je fabriquais, reprit Benoît. Tu m’avais laissé comprendre ça.

— J’ai surtout laissé avancer les choses quand je ne savais pas quoi répondre.

Benoît frotta son pouce contre une trace de colle sur son pantalon.

— Tu aurais pu avoir peur avec moi avant de me laisser avoir l’air d’un imbécile tout seul.

Pascal ne répondit pas. Il avait assez de phrases en réserve pour remplir l’atelier vidé. Aucune ne changeait le vendredi où il avait accepté, puis comparé des coffres de fourgonnette avec son ami.

Ils finirent le chargement à dix-sept heures cinquante. Benoît éteignit la travée. Pascal ferma la porte derrière lui et vérifia deux fois la serrure, comme à chacune des fermetures dont il s’était chargé pendant vingt-quatre ans.

8. Trois comptoirs dans la cour

Vendredi, ils partirent à huit heures et demie avec le véhicule de l’entreprise. Benoît conduisait. Pascal tenait l’adresse d’Irène sur ses genoux, bien qu’ils soient déjà venus prendre des mesures au début du projet. À un croisement, il leva la main pour indiquer la direction. Benoît avait mis son clignotant avant lui.

Le local ouvrait sur une cour couverte où Irène avait préparé de la place. Ils sortirent les éléments un par un. Une housse se coinça contre la porte du fourgon ; Pascal s’arrêta immédiatement, Benoît changea sa prise et ils la dégagèrent sans arracher le tissu. Leurs corps continuaient de travailler ensemble avec une aisance qui rendait le silence presque offensant.

Irène avait apporté des caisses de livres pour essayer les comptoirs en situation. Elle installa des romans sur le premier, des poches sur le deuxième, des albums ouverts sur le troisième. Un livre trop grand dépassait. Elle le déplaça trois fois avant de décider qu’il attirait le regard ainsi.

— Vous avez bien fait de me faire essayer, dit-elle. Sur votre dessin, j’étais beaucoup plus intelligente.

Benoît eut un bref rire. Pascal sentit le sien venir avec une seconde de retard.

Ils attendirent qu’elle démonte et range le premier ensemble sans leur aide. Elle avait saisi le geste. Il faudrait sans doute quelques marchés pour le faire vite, mais elle n’aurait plus à soulever les anciens plateaux trop lourds. Elle signa la réception, demanda les indications d’entretien et les glissa dans sa pochette de factures.

— Pour le printemps, j’aurai peut-être besoin de petites étagères. Nelly m’a parlé de votre installation.

Benoît resta accroupi près d’une housse. Pascal regarda Irène.

— Le projet ne se fait pas, dit-il. J’ai accepté un poste ailleurs. Je l’ai annoncé trop tard.

Elle hocha la tête, surprise, sans réclamer l’histoire. Benoît termina de fermer la housse et se releva. Il n’avait pas eu à corriger une nouvelle version arrangée.

Irène leur proposa du café. Ils le burent debout sous l’avancée de toit. Dans la cour voisine, quelqu’un essayait de faire entrer une armoire entière dans une voiture. Benoît suivit les manœuvres, puis murmura que les portes latérales n’avaient jamais résolu les problèmes d’optimisme. Pascal éclata de rire malgré lui.

Sur le retour, ils parlèrent de la circulation et d’une maison démolie au bord de la route. À trois rues de l’atelier, Benoît baissa la radio.

— Je viendrai pas te voir lundi soir pour entendre comment ça s’est passé.

— D’accord.

La radio resta basse jusqu’à leur arrivée.

9. Le dernier clou

Le repas de départ eut lieu dans le réfectoire, sur les tables habituelles. Nelly avait commandé des pizzas. Deux anciens salariés vinrent, dont un qui avait juré de ne jamais remettre les pieds ici. Il expliqua qu’il revenait uniquement parce qu’on lui devait un plat en verre. Personne ne retrouva le plat.

On parla fort, puis moins fort. Pascal évita de raconter son nouveau poste comme une bonne nouvelle collective. Lorsqu’on lui demanda quand il commençait, il répondit lundi et tendit une assiette. Benoît discuta avec Jo, revenu après sa visite de la veille, des machines qu’il aurait à apprendre.

Après le repas, chacun vida son vestiaire. Pascal décrocha son manteau du clou près de l’établi. Le mur gardait une petite marque sombre à hauteur de l’épaule. Il trouva dans une poche un sachet de vis qu’il remit dans le stock avant de se rappeler que le stock aussi partait.

Benoît arriva avec une boîte de mèches.

— Celles-ci sont à toi.

— On les avait achetées ensemble.

— Oui. J’ai pris l’autre boîte. Ce sont les mêmes tailles.

Pascal accepta. Ils n’avaient pas besoin de transformer chaque objet en symbole impossible à partager. Il rangea les mèches dans son sac, à côté de la gamelle vide.

Benoît avait annulé la visite du hangar. Pour le véhicule, l’agence avait accepté de déplacer la réservation au nom d’un autre client ; il ne perdait que les frais déjà prévus pour la modification. Il donna le montant à Pascal, qui le lui remboursa le soir même. Ils n’en reparlèrent pas comme si le paiement avait réglé autre chose.

Dans la cour, Nelly récupérait les clés. Benoît remit les siennes avant Pascal. Il avait un entretien lundi après-midi pour une mission temporaire dans une entreprise de décors. Il ne savait pas encore si les horaires conviendraient, ni combien de semaines elle durerait.

— Tu vas continuer à fabriquer, dit Pascal.

— Si je suis pris.

Pascal baissa les yeux vers ses clés. Il les retourna dans sa paume, chercha une autre phrase et releva la tête.

— Je te souhaite de l’être.

Benoît acquiesça. Au moment de partir, il posa brièvement la main sur l’épaule de Nelly, serra celle de Jo et salua Pascal de la tête. Pascal ne tendit pas une main qui aurait obligé son ami à choisir devant les autres.

Il attendit que la voiture de Benoît ait quitté la cour pour rendre ses clés.

10. Deux lundis

À cinq heures quarante, le lundi suivant, Pascal se trompa d’entrée à Saint-Véran. Il trouva le côté livraison après avoir longé une clôture sous une pluie fine. Le polo gris lui serrait un peu les épaules. Étienne lui offrit un café trop chaud et le présenta à l’équipe.

Il y avait cinq personnes, des habitudes qu’il ignorait et une commande urgente dont il ne comprenait pas encore toutes les particularités. Quand une ouvrière lui demanda comment il voulait répartir le travail, Pascal répondit qu’il allait d’abord regarder avec elle ce qui avait été commencé. Elle lui montra les pièces en cours sans cacher son soulagement de ne pas avoir à défaire immédiatement la semaine précédente.

À dix heures, il pensa au hangar vide de Vauvenay. Puis il dut retourner auprès d’un collègue qui l’attendait avec deux mesures différentes. La matinée passa. Il fit une erreur de prénom, la corrigea, chercha longtemps les toilettes et termina plus fatigué qu’il ne l’avait prévu.

Benoît passa son entretien le même jour. La mission proposée durait six semaines. Il accepta après avoir demandé une nuit pour vérifier les horaires de transport ; sa voiture avait besoin d’une réparation qu’il avait repoussée pendant le projet. Le mercredi, il commença dans un hangar où l’on fabriquait de faux murs plus légers que les vrais meubles auxquels il était habitué.

Pascal l’apprit par Nelly. Il n’appela pas pour transformer cette embauche en preuve que tout s’arrangeait. Il continua d’aller à Saint-Véran, se fit commander la bonne taille de polo et découvrit qu’organiser cinq personnes demandait d’apprendre cinq façons de ne pas aimer recevoir un ordre.

Trois semaines après la fermeture, Jo écrivit à Benoît pour rendre le rabot. Ils choisirent un café. Jo proposa d’inviter Pascal ; Benoît répondit qu’il préférait le voir seul cette fois. La rencontre eut lieu ainsi.

Le soir, Pascal reçut pourtant un message de Benoît. Deux lignes : « J’ai retrouvé ta vieille équerre dans ma caisse. Je te la déposerai samedi chez Nelly. »

Il répondit merci, sans ajouter une invitation, une excuse nouvelle ou un souvenir destiné à forcer la porte. Puis il prépara sa gamelle du lendemain.

L’équerre revint dans ses outils le samedi suivant. Une trace de colle séchée restait près de la poignée. Pascal ne la gratta pas immédiatement. Lundi, il s’en servit pour contrôler une pièce, puis alla la montrer à une collègue dont il savait maintenant le prénom.

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

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