Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
DrameIls préparaient le même avenir. Un seul avait déjà choisi autre chose.

Le lundi que nous avions promis

L’atelier ferme vendredi. Benoît et Pascal, collègues depuis vingt-quatre ans, doivent ensuite monter leur entreprise ensemble. Mais Pascal a accepté un poste ailleurs. Au milieu des machines qui partent et d’une dernière commande à terminer, chaque journée rend son silence plus difficile à réparer.

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Les chapitres de cette histoire
  1. 1. La date au crayon rouge
  2. 2. Les polos gris
  3. 3. Ce qui n’était pas signé
  4. 4. La dernière commande
  5. 5. La livraison
  6. 6. Le dernier clou
  7. 7. Celui qui avait donné son nom

1. La date au crayon rouge

Le lundi matin, Pascal arriva le premier à l’atelier. Il posa son sac sur l’établi, ouvrit son téléphone et relut le message reçu le vendredi précédent. Six heures, lundi prochain. Entrée du personnel côté livraison. Demander Étienne.

Il connaissait chaque mot. Il les relut pourtant, avec cette sensation désagréable d’avoir déjà changé de vie alors que son manteau pendait encore au même clou.

Benoît entra à sept heures moins cinq. Il transportait deux cafés et un sac de viennoiseries écrasé sous son coude. Depuis l’annonce de la fermeture, il achetait le petit déjeuner le lundi. Personne ne le lui avait demandé. Il avait simplement déclaré que finir une entreprise à jeun lui paraissait indécent.

— J’ai confirmé pour le local, dit-il. Lundi, dix heures. Le propriétaire nous laisse deux heures.

Pascal rangea son téléphone.

Sur le calendrier de l’atelier, Benoît avait entouré la date au crayon rouge. Ils devaient visiter un petit hangar à Vauvenay, derrière une station de lavage, pour y lancer une activité de réparation et de fabrication sur commande. Ils avaient choisi un nom, discuté d’un véhicule et passé trois soirées à examiner du matériel d’occasion. Leurs anciens collègues parlaient déjà d’eux comme d’une entreprise.

— Il faudra voir pour l’électricité, répondit Pascal.

— On verra. Mange avant que ça sèche.

Ils travaillaient ensemble depuis vingt-quatre ans. Benoît était capable de reconnaître Pascal à la manière dont il traînait une chaise sur le béton. Il aurait pu repérer l’effort nécessaire pour cette réponse, si Nelly n’était pas entrée à ce moment-là avec le programme de la dernière semaine.

Il restait trois comptoirs pliants à terminer pour Irène, une libraire qui vendait sur les marchés et dans les festivals. Livraison vendredi matin. Ensuite, nettoyage, inventaire et remise des clés. Nelly avait aussi affiché la liste des machines vendues. L’entreprise de Saint-Véran viendrait chercher la perceuse à colonne mercredi.

Pascal regarda ce nom trop longtemps. C’était là qu’il commencerait lundi, comme chef d’équipe, avec un salaire inférieur à celui qu’il touchait aujourd’hui mais des horaires définis et une paie chaque mois. Il avait accepté vendredi à midi.

Benoît ouvrit le carton des charnières et lui lança la première boîte.

— On leur fait une belle dernière commande ?

Pascal la rattrapa contre sa poitrine. Il aurait voulu parler avant le bruit des machines. Benoît attendait sa réponse, la main encore tendue vers le carton. Pascal ouvrit la boîte et lui demanda combien de charnières il avait comptées. Il venait de choisir une autre minute de répit ; à huit heures, il en avait déjà rempli une heure.

2. Les polos gris

Mardi, Benoît apporta une annonce de ponceuse et la posa à côté du sandwich de Pascal. Celui-ci la lut jusqu’au bout, demanda si l’abrasif était fourni, puis se détesta d’avoir posé la question.

— Tu veux que je l’appelle ? fit Benoît.

— Attendons la visite.

— Tu me fais attendre pour tout, en ce moment.

Il souriait encore. Pascal regarda la mie de pain collée sur son pouce et sentit sa gorge se fermer. Benoît avait toujours préféré fabriquer plutôt que vendre ; dans leur projet, Pascal devait chercher les clients et défendre les prix. Ils n’avaient jamais décidé cela clairement. À chaque conversation, pourtant, il comprenait un peu mieux la place qu’on lui préparait et un peu moins comment la refuser.

Le soir, Benoît lui montra l’acompte du véhicule : cent quatre-vingts euros pour leur déménagement.

— Ne réserve plus rien.

Son ami leva les yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je dois vérifier quelque chose.

— Alors vérifie. Le propriétaire ne va pas garder son hangar vide pour nous faire plaisir.

Le lendemain, Étienne vint chercher la perceuse à colonne achetée par l’entreprise de Saint-Véran. Pascal le vit sortir du bureau de Nelly et fit un pas vers Benoît, trop tard pour trouver les mots.

— Bonjour, dit Étienne. J’ai apporté deux tailles pour lundi. Vous me direz laquelle convient.

Il posa sur l’établi un sac contenant des polos gris.

Benoît regarda les vêtements, puis Pascal. Derrière eux, un homme demandait où stationner le chariot ; Jo déplaça une caisse. Rien, autour de l’établi, n’avait compris qu’il fallait s’arrêter.

— Je commence là-bas lundi, dit Pascal.

Étienne retira lentement sa main du sac. Il s’éloigna vers la perceuse en emportant un formulaire dont il n’avait plus besoin.

— Tu le sais depuis quand ? demanda Benoît.

— Vendredi.

— Vendredi quand ?

— À midi.

Benoît hocha la tête. L’après-midi, ils avaient comparé des fourgonnettes ; Pascal avait déconseillé la bleue à cause de la hauteur du coffre. Il se rappelait exactement l’annonce, les kilomètres, la vitre rayée.

— Je voulais t’en parler correctement.

— Tu aurais pu commencer n’importe comment.

Benoît prit une housse et sortit dans la cour. Pascal fit mine de le suivre.

— Pas maintenant.

La porte resta ouverte. Il voyait son ami de dos, tenant ce morceau de tissu comme s’il attendait encore qu’on lui dise quoi en faire.

3. Ce qui n’était pas signé

Quand Benoît revint, il demanda le salaire proposé. Pascal le lui donna. La somme était inférieure à leur paie actuelle.

— Pour diriger cinq personnes ?

— Les horaires sont fixes.

— Et nous, on aurait travaillé toute la nuit ?

Pascal commença à parler des devis et du crédit de la maison. Benoît l’interrompit :

— Je ne te demande pas de me vendre ton poste. Je te demande pourquoi tu m’as laissé louer un camion.

Il avait refusé une place dans un dépôt de matériaux. Pas un métier qu’il aurait choisi par plaisir, mais du travail à quelques kilomètres, avec une paie qu’il n’aurait pas à réclamer. Il avait annoncé au responsable qu’il s’installait avec un associé.

Pascal sentit la honte lui chauffer le visage. Il prit une charnière et la retourna entre ses mains.

— Tu ne m’avais pas parlé du dépôt.

— J’avais dit non. Pour notre atelier.

— On n’avait rien signé, Benoît.

Son ami se redressa. Pascal aurait voulu rattraper la phrase avant qu’elle ait fini de résonner.

— Ah. C’est là que tu en es.

Benoît partit demander quelques heures à Nelly. Il revint dans l’après-midi et travailla au second établi. Ils échangèrent des références, des dimensions, le nom d’un outil ; Pascal découvrit tout ce qu’une journée pouvait contenir de paroles sans qu’on lui adresse vraiment la parole.

Chez lui, il resta en manteau devant l’assiette que Sophie avait laissée près du four.

— Benoît l’a mal pris.

— Tu ne lui avais toujours pas dit ?

Il secoua la tête. Elle posa sa fourchette. Vendredi, il lui avait assuré qu’ils trouveraient une solution ; elle avait cru que la conversation avait déjà eu lieu, et il s’était bien gardé de la détromper.

— Je ne pouvais pas mettre la maison en danger.

— Je sais. Mais je ne t’ai pas demandé de le laisser dans le brouillard.

Il enleva son manteau. Depuis l’annonce de la fermeture, il consultait leur compte plusieurs fois par jour. Le projet de Benoît avait été un soulagement avant de devenir une autre inquiétude. Il y avait pourtant participé avec plaisir : l’enseigne, les premiers dessins, les soirées à imaginer ce qu’ils feraient enfin comme ils l’entendaient.

— Tu en avais envie aussi, dit Sophie.

Il acquiesça. C’était ce qui rendait les choses si difficiles à raconter : il n’avait pas menti depuis le début.

Après le repas, il ouvrit leurs fichiers. Benoît avait appelé le dernier « cette fois le bon ». Pascal chercha le message qui l’accompagnait, relut leur plaisanterie sur les noms d’entreprise, puis ferma l’ordinateur. Sur la chaise de la chambre, les polos gris attendaient encore dans leur plastique.

4. La dernière commande

Jeudi, Irène vint essayer les trois comptoirs pliants. Elle vendait des livres sur les marchés et devait pouvoir les monter seule. Benoît avait dessiné le mécanisme ; Pascal avait ajusté les pièces, et leur première maquette avait valu à Irène cette question : où devait-elle ranger sa troisième main ?

Elle réussit les deux premiers montages. Au troisième, elle retourna une traverse, hésita et se redressa en se frottant les genoux.

— C’est moi ?

Pascal s’accroupit. Il avait percé la pièce à l’envers, la veille, pendant que Benoît était absent. Un autre jour, son ami l’aurait vu avant même qu’il branche la perceuse.

— Non. C’est moi. On va la refaire.

Irène devait vendre samedi ; elle avait déjà donné ses anciens tréteaux. Nelly autorisa les heures nécessaires et ils promirent un nouvel essai en fin de journée. Après son départ, Pascal prit une chute dans le casier.

— Trop courte, dit Benoît.

Il en sortit une autre. Ils la mesurèrent ensemble. Pascal attendait une remarque, peut-être même une colère qui leur aurait permis de reparler ; Benoît vérifia les repères et lui tendit le crayon.

Avant midi, Jo vint leur dire au revoir : son futur patron l’attendait pour une visite de l’atelier. Benoît lui mit son vieux rabot dans les mains. L’apprenti protesta, puis promit de le rapporter quand il viendrait boire un café. Pascal lui souhaita bonne chance en serrant un peu trop fort sa main ; dans la porte, Jo se retourna pour demander si le repas du lendemain tenait toujours.

À seize heures, Irène monta le troisième comptoir sans difficulté. Elle recommença pour être certaine, puis demanda des marques plus visibles sur deux pièces. Ils les ajoutèrent avant de tout ranger dans les housses.

L’atelier se vidait autour d’eux. Les machines parties avaient laissé des rectangles gras sur le béton et des prises dont personne ne remettrait les fils en ordre.

— Le dépôt ? demanda enfin Pascal.

— Ils ont pris quelqu’un.

Il posa la housse qu’il tenait.

— Je te rembourserai la réservation du véhicule.

— Ce que je perds, oui. Je t’enverrai le montant.

Ils travaillèrent encore quelques minutes. Pascal finit par dire qu’il ne se voyait pas chercher des commandes tous les matins, puis fabriquer le soir en se demandant si les clients paieraient.

Benoît s’assit sur un tabouret.

— Tu le faisais ici.

— Non. Ici, les commandes arrivaient. Nelly trouvait les clients. Moi, je leur expliquais pourquoi on ne pouvait pas livrer mardi.

Un bref sourire traversa le visage de Benoît avant de disparaître.

— Je pensais que tu ferais pareil pour nous.

— Je sais.

— Tu aurais pu me dire que tu avais peur. On aurait au moins regardé les chiffres pour de vrai.

Pascal n’avait pas de réponse qui ne commence par une excuse. Il ferma le carton et resta près de l’établi jusqu’à ce que Benoît se lève pour éteindre.

5. La livraison

Vendredi, Benoît conduisit. À un croisement, Pascal leva la main pour indiquer la direction ; le clignotant fonctionnait déjà. Ils connaissaient aussi bien leurs gestes que la route jusqu’au local d’Irène.

Une housse se coinça contre la porte du fourgon. Pascal s’arrêta, Benoît changea sa prise et ils la dégagèrent sans un mot. Cette facilité rendait leur silence plus triste encore.

Irène disposa ses livres sur les comptoirs, essaya les housses, signa la réception. Puis elle parla des petites étagères dont elle aurait besoin au printemps.

— Nelly m’a dit que vous alliez ouvrir votre atelier.

Benoît resta accroupi. Pascal sentit revenir l’envie de dire que les choses étaient compliquées, qu’ils réfléchissaient encore.

— On ne le fait pas. J’ai accepté un poste ailleurs et je l’ai annoncé trop tard à Benoît.

Irène hocha la tête sans réclamer d’explication. Elle leur proposa du café. Dans la cour voisine, un homme essayait de faire entrer une armoire dans une petite voiture ; Benoît suivit ses efforts quelques instants et murmura qu’il faudrait commencer par démonter la voiture.

Pascal rit. Benoît sourit dans sa tasse, puis regarda ailleurs.

Sur le retour, ils parlèrent de la circulation. Près de l’atelier, Benoît baissa la radio.

— Lundi soir, ne m’appelle pas pour me raconter ton premier jour. Je ne pourrai pas faire semblant.

— D’accord.

Pascal avait justement pensé l’appeler. Il garda les yeux sur la route jusqu’à ce qu’ils entrent dans la cour.

6. Le dernier clou

Le repas de départ eut lieu dans le réfectoire, sur les tables habituelles. Nelly avait commandé des pizzas. Deux anciens salariés vinrent, dont un qui avait juré de ne jamais remettre les pieds ici. Il expliqua qu’il revenait uniquement parce qu’on lui devait un plat en verre. Personne ne retrouva le plat.

On parla fort, puis moins fort. Pascal évita de raconter son nouveau poste comme une bonne nouvelle collective. Lorsqu’on lui demanda quand il commençait, il répondit lundi et tendit une assiette. Benoît discuta avec Jo, revenu après sa visite de la veille, des machines qu’il aurait à apprendre.

Après le repas, chacun vida son vestiaire. Pascal décrocha son manteau du clou près de l’établi. Le mur gardait une petite marque sombre à hauteur de l’épaule. Il trouva dans une poche un sachet de vis qu’il remit dans le stock avant de se rappeler que le stock aussi partait.

Benoît arriva avec une boîte de mèches.

— Celles-ci sont à toi.

— On les avait achetées ensemble.

— Oui. J’ai pris l’autre boîte. Ce sont les mêmes tailles.

Pascal ouvrit la boîte. La mèche de huit portait encore l’anneau de ruban rouge qu’ils utilisaient pour repérer la profondeur. Il referma le couvercle et la rangea dans son sac, à côté de la gamelle vide.

Benoît avait annulé la visite du hangar. Pour le véhicule, l’agence avait accepté de déplacer la réservation au nom d’un autre client ; il ne perdait que les frais déjà prévus pour la modification. Il donna le montant à Pascal, qui le lui remboursa le soir même. Le message de confirmation resta sans réponse.

Dans la cour, Nelly récupérait les clés. Benoît remit les siennes avant Pascal. Il avait un entretien lundi après-midi pour une mission temporaire dans une entreprise de décors. Il ne savait pas encore si les horaires conviendraient, ni combien de semaines elle durerait.

— Tu vas continuer à fabriquer, dit Pascal.

— Si je suis pris.

Pascal baissa les yeux vers ses clés. Il les retourna dans sa paume, chercha une autre phrase et releva la tête.

— Je te souhaite de l’être.

Benoît acquiesça. Au moment de partir, il posa brièvement la main sur l’épaule de Nelly, serra celle de Jo et salua Pascal de la tête. Pascal ne tendit pas une main qui aurait obligé son ami à choisir devant les autres.

Il attendit que la voiture de Benoît ait quitté la cour pour rendre ses clés.

7. Celui qui avait donné son nom

À cinq heures quarante, le lundi suivant, Pascal se trompa d’entrée à Saint-Véran. Il trouva le côté livraison après avoir longé une clôture sous une pluie fine. Le polo gris lui serrait les épaules. Étienne lui offrit un café trop chaud et le présenta à l’équipe.

Il y avait cinq personnes, des habitudes qu’il ignorait et une commande urgente dont il ne comprenait pas encore toutes les particularités. Quand une ouvrière lui demanda comment il voulait répartir le travail, Pascal répondit qu’il allait d’abord regarder avec elle ce qui avait été commencé. Elle lui montra les pièces sans cacher son soulagement de ne pas avoir à défaire immédiatement la semaine précédente.

À neuf heures et demie, Étienne le fit passer dans le petit bureau pour les derniers papiers. Pascal dut chercher son adresse sur un document alors qu’il habitait la même maison depuis seize ans. Étienne attendit qu’il ait fini.

— Ça va, avec l’équipe ?

— Il faut que j’apprenne.

— Benoît m’avait dit que vous commenceriez par écouter.

Pascal releva la tête.

— Vous lui avez parlé quand ?

— Avant de vous appeler. Je l’avais croisé chez le fournisseur. Je lui ai demandé s’il connaissait quelqu’un pour remplacer notre chef d’équipe.

Étienne rangea un formulaire, puis s’arrêta devant le visage de Pascal.

— Vous ne saviez pas ?

Pascal secoua la tête.

— Il m’a donné votre numéro. Il m’a dit de vous proposer un rendez-vous, pas de vous appeler entre deux machines. Que vous auriez besoin de regarder les horaires tranquillement.

Le jour du premier appel d’Étienne revint à Pascal : il était assis dans sa voiture, sur le parking du supermarché. Il avait cru que Nelly avait transmis son nom. Il ne lui avait jamais posé la question.

— Il préparait une activité avec vous, non ? demanda Étienne.

— Oui.

— Il l’a précisé. J’ai supposé que vous compariez vos possibilités. Mercredi, quand j’ai vu sa tête…

Il ne termina pas. Le téléphone du bureau sonna. Pascal se leva avec les papiers contre lui.

Dans l’atelier, la perceuse de leur ancienne entreprise occupait un angle près des fenêtres. Quelqu’un avait enlevé l’autocollant abîmé qui recouvrait son carter. Il reconnut la trace plus claire laissée dessous. Il avait eu honte de retrouver ici cette machine, comme s’il emportait une part de leur atelier en abandonnant Benoît. Et c’était Benoît qui avait proposé son nom pour ce poste.

À dix heures, son téléphone vibra : un rappel automatique qu’il n’avait pas supprimé.

VAUVENAY. LOCAL. AVEC BENOÎT.

Il resta devant l’écran jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Puis une collègue l’appela. Deux mesures différaient sur la commande. Il alla les regarder avec elle.

À la pause, il écrivit : « Étienne m’a dit que c’était toi qui lui avais donné mon nom. Je ne le savais pas. »

Il ajouta merci, puis effaça le mot. Il avait peur qu’il sonne comme un reçu : une faveur reconnue, une dette de plus qu’on rangeait avec la réservation du véhicule. Il envoya seulement la première phrase.

Benoît ne répondit pas ce jour-là.

Il passa son entretien dans l’entreprise de décors. La mission proposée durait six semaines. Il demanda une nuit pour vérifier les horaires de transport : sa voiture avait besoin d’une réparation qu’il avait repoussée pendant leur projet. Le mardi, il accepta. Nelly l’apprit, puis le dit à Pascal, qui s’interdit d’y voir la fin de ce qu’il avait causé.

Le mercredi soir, Benoît l’appela.

Pascal était en train de préparer sa gamelle. Il posa le couvercle, s’essuya les mains et répondit trop vite.

— Pourquoi tu ne me l’avais pas dit ?

Benoît eut un rire bref.

— Tu vas vraiment commencer par ça ?

Pascal ferma les yeux.

— Non. Pardon.

De l’autre côté, il entendit de l’eau couler. Benoît ferma un robinet.

— Étienne cherchait quelqu’un. Tu savais faire le travail. Je lui ai donné ton nom.

— Mais le hangar ?

— Le hangar, je voulais toujours le visiter avec toi.

— Tu savais qu’il allait me proposer le poste.

— Je savais qu’il allait te parler. Je pensais que tu me dirais ce que tu voulais.

Pascal regarda les deux parts de gratin alignées sur le plan de travail. Sophie avait préparé la sienne à côté. Il la déplaça, puis la remit exactement au même endroit.

— Pourquoi tu n’as pas demandé pour toi ?

— Parce que je ne veux pas encadrer cinq personnes toute la journée. Tu le sais. Je voulais fabriquer avec toi, pas surveiller qui arrive après la pause.

Il y eut un froissement. Benoît semblait chercher quelque chose dans un tiroir.

— Je vais pas te raconter que j’ai fait ça sans rien attendre, reprit-il. J’aurais aimé que tu dises non. Ça m’aurait rassuré. Je me serais dit que tu choisissais notre truc pour de bon.

Pascal resta immobile.

— Tu aurais pu me le demander.

— Oui. Au lieu de te faire passer un examen dont tu connaissais pas les questions.

Il avait retrouvé ce qu’il cherchait. Un tiroir se referma.

— Je suis pas très fier de ça non plus. Mais j’ai pas réservé le véhicule pour te piéger. Je croyais vraiment qu’on le ferait.

Pascal s’assit. Les jours précédents, il avait revu leur histoire comme une suite de scènes où Benoît avançait et où lui reculait. Il découvrait maintenant son ami arrêté devant une autre porte, attendant une réponse dont il avait trop peur pour demander si elle était arrivée.

— Quand tu m’as montré les fourgonnettes vendredi, je savais déjà, dit-il.

— Je sais.

— Même la bleue. Celle dont j’ai dit que le coffre était trop bas.

Il aurait voulu que cette précision soit inutile. Benoît ne répondit pas tout de suite.

— Oui. C’est celle-là que je revois aussi.

Pascal baissa les yeux.

— Merci d’avoir donné mon nom. Je voulais te le dire. Je savais pas comment sans que ça ait l’air de terminer la discussion.

— Ça la termine pas.

— Non.

Ils ne parlèrent pas longtemps ensuite. Benoît raconta une porte de décor trop légère qui s’était envolée au premier essai. Pascal dit qu’il s’était trompé trois fois de vestiaire. Ces détails ne les ramenaient pas dans l’ancien atelier, mais ils leur donnaient quelque chose à se dire avant de raccrocher.

Trois semaines après la fermeture, Jo proposa un café à Benoît pour lui rendre le rabot. Il demanda s’il devait prévenir Pascal. Benoît préféra le voir seul. Jo respecta son choix.

L’équerre de Pascal revint par Nelly le samedi suivant, dans un sac avec les derniers papiers. Aucun mot ne l’accompagnait. Il vérifia qu’elle n’avait pas pris de coup, puis la rangea avec ses outils. Il hésita à envoyer un message, puis referma le tiroir.

À Saint-Véran, on lui demanda un soir s’il connaissait quelqu’un pour une fabrication délicate, trois jours de travail prévus le mois suivant. Il pensa à Benoît, puis demanda les dimensions, le délai et le tarif. Il emporta les informations sans donner son numéro.

Sur le parking, il l’appela.

— Il y a peut-être quelque chose pour toi. Je te raconte, et tu me dis si tu veux que je vous mette en contact.

— Tu leur as promis que je viendrais ?

— Non.

Benoît souffla dans le téléphone.

— Alors raconte.

Pascal déplia la feuille sur le volant. Il lut les dimensions, le délai, le tarif, puis attendit.

✦

Fin

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