1. Le client du dessus
Nous avions presque sorti le piano quand la façade éternua.
Dino lâcha un juron. Madame Mado retint le couvercle du clavier comme si les touches risquaient de s’échapper. Moi, j’appuyai davantage sur les poignées du chariot : une maison pouvait bien attraper froid, je n’allais pas laisser quatre cents kilos repartir dans l’escalier.
— C’est la poussière, dit une voix au-dessus de nous. On pourrait prévenir.
Je levai les yeux.
Le géant de la façade se frottait le nez contre son épaule gauche. C’était un homme peint en gris, haut de plus de trois mètres, avec une barbe frisée et des genoux qui ressemblaient à des sacs de pommes de terre. Depuis toujours, il soutenait l’avancée du balcon au-dessus de l’entrée. Les travaux avaient presque entièrement retiré celle-ci. Une dernière pièce de bois sculpté reposait en travers de ses épaules.
Les maçons avaient fini de désolidariser le décor la veille. Le bâtiment tenait désormais sur ses supports neufs ; le personnage devait être déposé plus tard. Personne n’avait prévu qu’il prendrait la parole entre les deux opérations.
— Zélie, dit Dino.
— Je vois.
— Tu entends aussi ?
— Malheureusement.
Le géant nous considéra avec un froncement de sourcils qui fit tomber un petit morceau gris dans les cheveux de Mado.
— J’ai dit qu’on pourrait prévenir.
Mado leva le menton. À soixante-dix-huit ans, elle portait un pantalon orange et n’accordait aucune autorité automatique aux gens plus grands qu’elle.
— Quand on éternue sur ses voisins, on commence par s’excuser.
Le géant réfléchit.
— Pardon.
— Voilà. Zélie, le piano.
Nous poursuivîmes jusqu’au camion. Dino marchait à reculons en regardant la façade, ce qui me força à lui rappeler qu’il n’avait pas d’yeux derrière les talons. Nous installâmes l’instrument, le protégâmes et fermâmes provisoirement le hayon.
La voix revint.
— Vous pourriez m’aider à descendre ?
Le géant avait avancé un pied hors de son socle, puis l’avait aussitôt retiré. Sous ses orteils, il restait environ un mètre entre la pierre et le trottoir.
— Il y a beaucoup de vide, dit-il.
Dino leva les bras.
— Vous êtes littéralement le plus grand homme de la rue.
— Je vois donc très bien le problème.
2. L’homme qui sonnait creux
Le responsable du chantier s’assit sur la chaise que Mado lui apportait. Il avait d’abord examiné les supports neufs, puis le géant, puis ses propres mains. Il nous assura qu’il n’avait rien bu.
— Moi non plus, dit Mado. Et pourtant.
Le géant s’appelait Odon, d’après le nom peint sous sa ceinture. Il connaissait la rue d’en face, les habitudes du facteur et une gouttière défectueuse qu’il nous décrivit jusqu’à ce que Dino demande si nous pouvions parler d’autre chose.
La dernière pièce de balcon ne soutenait plus rien. Le responsable la fit reprendre par son matériel, et Odon s’immobilisa au milieu d’une réclamation. Son pied resta levé ; un doigt désignait toujours le numéro onze.
Mado l’appela. Dino passa une main devant son visage, puis nous fîmes redescendre le bois sur ses épaules.
— … depuis des années, acheva Odon.
Il s’étonna de nous voir si près. Pour lui, la conversation n’avait pas été interrompue.
Lorsque je lui expliquai ce qui venait de se passer, ses doigts se refermèrent sur le décor avec un craquement.
— On le garde.
— Il est encombrant, dit Dino.
— Moi aussi. Faites un prix de groupe.
Mado appela le nouveau propriétaire. Il avait prévu un entrepôt pour la sculpture ; elle proposa sa cour, au moins le temps de trouver mieux. La conversation dura suffisamment longtemps pour que je commence à compter les heures de déménagement perdues. Puis Odon demanda si l’entrepôt avait une fenêtre et je cessai de regarder ma montre.
Il pouvait partir. Restait à le descendre.
Dino frappa doucement sa cheville. Le bruit creux fit tourner la tête au géant.
— Tu es en bois !
— Je suis très solide.
Sous la peinture grise et l’enduit, une fissure montrait effectivement des fibres. Il y avait même une trappe dans son dos. Odon accepta qu’on l’examine après avoir demandé si cela nous plairait, à nous, qu’un inconnu regarde dans notre dos avec une lampe.
Il pesait moins lourd que le piano. Cette découverte sembla le vexer plus que la trappe.
Le chantier avait de quoi le descendre, mais Odon pâlit — autant qu’une peinture grise le permet — dès qu’il entendit le mot suspendu. Nous préparâmes donc une plateforme avec une rampe. Il avança les orteils, regarda le mètre qui le séparait du trottoir et recula.
Mado installa sa chaise devant lui.
— On a le temps. J’ai des biscuits.
— Je ne sais pas si je mange.
— Ils sont pour moi.
Il mit presque une heure à descendre. Mado avait noué son foulard rouge au bout d’un balai pour lui donner quelque chose à regarder. J’avais d’abord trouvé cela ridicule ; au quatrième petit pas, je surveillais le foulard avec autant d’attention que lui.
Quand il toucha enfin le trottoir, un passant applaudit. Odon sursauta. Dino pria l’homme d’aller se réjouir un peu plus loin.
3. La mer entre les maisons
Odon marchait en écartant les genoux. Le sculpteur lui avait donné des mollets magnifiques sans prévoir qu’ils auraient un jour besoin de se croiser. Il protesta contre cette allure, mais avança tout de même, son morceau de maison sur les épaules.
Le bois le frottait au cou. Nous glissâmes une couverture dessous en le soulevant brièvement ; il continua de se plaindre pendant toute l’opération. J’étais occupée à protéger une vitrine et je n’y prêtai pas attention.
Le camion ne lui plut pas davantage que la rampe.
— Il n’y a pas de fenêtre.
— Le trajet est court, dit Dino.
— La descente aussi était courte.
Il fallut reconnaître que notre meilleur argument avait déjà servi.
La maison de Mado se trouvait près du port, à moins de deux kilomètres. Dino livrerait le piano avec notre collègue venu pour le déchargement ; j’accompagnerais Odon à pied. Aucune autre livraison n’était prévue ce jour-là. Nous déjeunâmes d’abord sous l’auvent d’un café, dont le patron regarda le géant puis demanda s’il devait compter trois ou quatre couverts.
Odon choisit de l’eau. Le verre disparaissait entre ses doigts, aussi lui apporta-t-on une carafe. Il but avec beaucoup de concentration. Un filet ressortit sous son genou.
— Je crois que je n’ai pas soif.
Le patron posa une serpillière à côté de sa chaise. Dino mit enfin son sandwich à l’abri.
La couverture se coinçait dans la barbe d’Odon. À sa demande, nous la retirâmes en reposant le décor directement sur ses épaules. Je la roulai sur le chariot vide que j’avais gardé pour nos sacs. Mado lui noua son foulard rouge à la ceinture, puis partit ouvrir sa nouvelle maison aux livreurs.
Nous n’avions pas fait cent mètres qu’une dame nous demanda où elle pouvait louer un costume semblable. Odon baissa les yeux vers elle avec tant de tristesse qu’elle s’excusa auprès de moi, ce qui le vexa davantage encore.
À la boulangerie, une vendeuse lui demanda un carton posé sur une étagère trop haute. Il le lui tendit et demeura un moment devant le comptoir.
— Autre chose ? demanda-t-il.
— Non, merci.
Il regarda ses mains pendant que nous repartions. Je lui demandai si elles lui faisaient mal ; il répondit que non, puis s’arrêta brusquement au milieu de l’esplanade.
Entre les toits, il venait d’apercevoir la mer.
— Elle bouge tout le temps ?
— À peu près.
— Qui la tient ?
Je crus qu’il plaisantait. Son visage m’en dissuada.
— Personne.
Il contempla l’eau sans répondre. Nous avions encore de la route, mais je ne réussis pas à lui proposer de repartir avant qu’il en ait lui-même envie.
4. Le chapeau bleu
Une passerelle enjambait la petite rue qui descendait au port. Pour moi, ses garde-corps pleins cachaient le vide. Odon voyait par-dessus et s’arrêta à plusieurs mètres du tablier.
Je lui montrai le détour. On pouvait descendre par les rues, traverser plus bas et remonter. Ou attendre Dino, si le camion lui paraissait maintenant moins déplaisant.
Il regarda un vélo franchir la passerelle. Trois petits chocs marquèrent les raccords du sol ; ses doigts se crispèrent à chacun.
— Tu veux que je passe là ?
— Je veux qu’on arrive chez Mado. Le chemin, on peut le choisir.
Il chercha un endroit pour s’asseoir. Le banc gémit sous lui et il se releva, affolé d’avoir abîmé quelque chose. Je lui proposai le chariot, immobilisé sur le plat. Il y prit place avec un soin qui aurait fait rire Dino s’il avait été là.
Un éclat de sa barbe tomba dans sa main.
— Je me casse.
— C’est la peinture. On pourra la reprendre.
— En me remettant là-haut ?
Je lui dis qu’on pouvait repeindre quelqu’un au sol. Il me fit répéter, puis me confia l’éclat pour que je le garde dans mon sac.
Après un long moment, il demanda s’il pourrait traverser assis. Nous appelâmes Dino. Le temps d’obtenir l’accord du service municipal pour notre charge et de préparer le passage, Mado nous rejoignit avec un grand chapeau bleu. Son piano était en place ; elle avait essayé trois accords et décidé que le reste attendrait.
Deux agents écartèrent les piétons. Odon était installé sur le chariot, le décor dépassant de chaque côté. Mado l’attendait à l’autre bout ; il avait demandé qu’elle reste bien visible.
Nous avions atteint le milieu quand le vent prit son foulard. Odon recula l’épaule, et le vieux bois heurta un montant. Une extrémité se brisa. Il voulut la retenir ; l’ensemble glissa derrière sa nuque.
Son corps se figea, penché en arrière, une main devant le visage.
Nous arrêtâmes le chariot. Je gardai ma paume sur son poignet avant de comprendre que je cherchais un pouls dans du bois. Dino ramassait les morceaux. Le plus gros s’effrita quand il voulut le relever.
Mado vint près de nous. Nous essayâmes de replacer le fragment sur la nuque, mais son bras levé empêchait de le poser correctement.
— On le ramène au bord, dit Dino. On le remettra droit là-bas.
Le vent retourna le chapeau de Mado. Retenu par son cordon, il lui tira sur le cou ; elle jura, le détacha et le posa sur l’épaule d’Odon pour libérer ses mains.
— … tombe, acheva le géant.
Je reculai si vite que je heurtai Dino.
Odon clignait des yeux. Le chapeau reposait contre son col sculpté ; le bois brisé gisait toujours à nos pieds. Je revis la couverture sous sa nuque, sa voix qui avait continué tandis que nous soulevions le décor.
— C’est ce qu’il porte, dis-je. Pas forcément le balcon.
Mado retint le chapeau. Odon y toucha du bout d’un doigt.
— Ça suffit ?
— Pour l’instant, oui. Ne l’enlève pas.
Il baissa les yeux vers le fragment que Dino tenait encore.
— J’ai porté cette horreur toute la matinée.
— On ne savait pas.
Il réfléchit, puis se redressa lentement.
— Moi non plus.
Mado attacha le chapeau pour qu’il ne glisse pas. Nous lui proposâmes de revenir au départ ou de finir la traversée.
— Je vais jusqu’à Mado.
— Elle est à côté de toi.
— Alors qu’elle retourne là-bas. Je préférais quand je savais où regarder.
Elle traversa les derniers mètres en lui parlant. Cette fois, je regardai le géant et non le chariot : il avait toujours peur, et il nous laissait avancer.
5. Derrière les fenêtres
Dans la cour de Mado, Odon s’assit sous l’auvent. Il avait voulu descendre du chariot seul, en protestant contre les gens qui installaient du vide partout. Nous restâmes près de lui sans le presser.
Le piano se voyait par la porte ouverte. Mado s’installa devant le clavier et joua un morceau rapide dont je ne connaissais pas le nom. Odon se pencha vers la musique. Le chapeau menaça de glisser ; il le retint sans quitter ses mains des yeux.
— C’est donc ce qu’il y avait derrière les fenêtres.
Mado reprit le début plus lentement. Il tapa sur sa cuisse avec deux doigts énormes, cherchant le rythme. Dino, qui préparait notre matériel, cessa de faire claquer les sangles.
Plus tard, Odon voulut essayer la couverture à la place du chapeau. Assis au sol, le dos contre le mur, il attendit qu’on la pose avant de retirer lui-même le bleu. Il pouvait toujours parler.
— Et sans rien ? Une seconde seulement.
Nous lui rappelâmes ce qui s’était passé. Il insista, demanda qu’on compte à voix haute, puis fit glisser la couverture. Sa main s’immobilisa en chemin. Je remis aussitôt le chapeau.
Il n’avait rien entendu de notre compte.
Nous restâmes tous les trois devant lui tandis qu’il touchait le bord bleu. Il nous demanda de ne plus rien retirer sans qu’il le réclame, même s’il fallait le nettoyer ou le réparer. Mado le lui promit la première.
Elle lui offrit le chapeau. En échange, il lui donna un bouton tombé du décor, qu’elle voulait employer comme poignée de placard. Je ramassai les fragments au pied du mur. Odon me demanda de les laisser là ; il déciderait plus tard.
6. Le chapeau sur la chaise
Nous descendîmes au quai en fin d’après-midi. Odon tenait à marcher. Nous restions près de lui, mais il réglait son allure, s’arrêtait quand il le souhaitait et demandait qu’on lui indique les petits décrochements du sol.
Il portait le chapeau bleu sur une épaule, attaché au foulard rouge pour le maintenir. L’ensemble avait l’air d’un uniforme conçu par une personne qui n’aurait jamais rencontré de marin.
Un enfant nous demanda s’il pouvait monter sur son dos. Odon réfléchit, puis répondit qu’aujourd’hui il découvrait déjà comment porter ses propres jambes. L’enfant trouva cela logique et repartit avec sa trottinette.
Au bout du quai, la mer s’ouvrait entièrement. Le vent poussait de petites vagues contre les pierres. Une odeur de sel, de corde mouillée et de poisson montait des bateaux.
Odon s’assit loin du bord. Il regarda un voilier sortir, se pencher, se redresser.
— Il sait qu’il fait ça ? demanda-t-il.
— Ceux qui sont dedans, oui.
— Ils ont l’air occupés.
Je dus partir avant le coucher du soleil. Mado resta avec lui. Dino vint m’aider à récupérer le chariot, puis s’arrêta pour observer notre grand passager.
— On le compte comment, sur la facture ?
— On en parle demain.
Mado avait entendu. Elle promit de régler le temps supplémentaire. Odon demanda s’il pourrait nous aider à porter quelque chose, une prochaine fois.
— Tu peux venir voir le dépôt, dis-je. On verra ce qui te plaît.
— Quelle hauteur, la porte ?
Je la lui donnai. Il fit un calcul déplaisant avec ses genoux, puis annonça qu’il viendrait.
Trois semaines plus tard, il se présenta avec un chapeau fabriqué par une modiste du port. Le modèle comportait une partie souple qui reposait sur ses épaules. Mado avait expliqué le problème à la modiste ; celle-ci avait seulement demandé si les frais d’essayage seraient remboursés en cas de pétrification du client. Les essais dans la cour s’étaient bien passés.
Odon avait rendu le bleu. Il gardait le foulard rouge.
Il apprit à pousser les chariots, à annoncer ses virages et à ne jamais saisir un piano par son couvercle. Il ne montait toujours pas dans les escaliers. Pour les grosses pièces, il avait tendance à se proposer avant qu’on lui ait demandé quoi que ce soit. Dino devait parfois lui rappeler qu’un objet pouvait attendre sur le sol sans perdre confiance en l’humanité.
Un vendredi, je le trouvai debout contre une armoire vide. Il la soutenait à deux mains. Nous l’avions laissée là pour remplacer un pied, avec une cale parfaitement suffisante.
— Tu peux la lâcher.
— Je sais.
— Tu voudrais faire une pause ?
— Et après, vous aurez besoin de moi ?
Je regardai l’armoire, puis ses gros doigts serrés autour du montant.
— Cet après-midi, non. On n’a que du classement.
Il baissa la tête. Je crus qu’il allait me demander quelle quantité de dossiers un géant pouvait raisonnablement porter. À la place, il voulut savoir s’il pouvait rester.
— Bien sûr. Dino a acheté des biscuits.
— Pour lui ?
— Presque certainement.
Odon lâcha l’armoire. Nous passâmes l’après-midi à classer les factures, ce qu’il trouva beaucoup plus mystérieux que la mer. Il essayait de retrouver les clients dans les lignes : la dame au piano, le monsieur qui gardait des fleurs sèches dans son buffet. Il demanda si je notais aussi la couleur des cuisines. Je répondis que non. Il eut l’air de penser que mon travail manquait de rigueur.
Il revint la semaine suivante. Le premier jeudi où il arriva seul, je lui demandai quel chemin il avait pris.
— Le détour. Il y avait une très belle odeur de pain.
Il avait pris quarante minutes de plus, acheté une baguette pour Mado et renoncé à la manger après un essai discret. Nous retrouvâmes des miettes sous sa trappe dorsale pendant plusieurs jours.
En novembre, Mado m’appela en fin de soirée.
— Tu peux passer avant de rentrer ? C’est Odon qui le demande.
J’arrivai avec la peur de retrouver du bois brisé dans la cour. Le géant était assis sous l’auvent, le dos calé contre le mur. Mado avait installé sa chaise à côté. Sur ses genoux reposait le chapeau bleu qu’il lui avait rendu.
Odon me regarda, puis regarda Mado.
— Je voudrais que vous l’enleviez.
Je m’arrêtai au milieu de la cour.
— Ton chapeau ?
— Jusqu’à demain matin.
Mado ne dit rien. Elle devait avoir reçu la même demande avant mon arrivée.
Je posai mon sac. Le piano se voyait derrière la porte vitrée. Un linge couvrait le clavier ; la maison était prête pour la nuit.
— Tu veux rester immobile tout ce temps ?
— Je suis immobile toutes les nuits. Seulement, je les regarde passer.
Il frotta son pouce sur la bordure souple du chapeau.
— Sur la façade, j’écoutais. Une voiture, un volet. Les gens rentraient, puis les fenêtres s’éteignaient. Je pensais que c’était pareil pour eux derrière les rideaux.
Sa voix avait perdu ses protestations habituelles. Il ne demandait pas qu’on le console de la gouttière, du socle ou des oiseaux. Il désignait simplement les fenêtres de Mado, et derrière elles une chose dont il avait été privé sans savoir qu’elle existait.
— Elle m’a expliqué le sommeil, dit-il.
Je m’assis sur le bord du muret. J’avais cru qu’Odon nous demandait de le ramener à la pierre. Je regardai Mado. Elle avait déjà posé son réveil sur la table, derrière la porte vitrée.
— Tu sais que tu ne rêveras peut-être pas.
— Je ne rêve pas maintenant non plus. J’aimerais essayer de ne pas attendre.
Mado posa sa main sur son poignet.
— À huit heures, je te remets le chapeau. C’est entendu.
— Même s’il pleut ?
— Je mets des bottes.
— Même si tu n’as besoin de rien ?
Elle leva les yeux vers lui.
— Surtout si je n’ai besoin de rien.
Il me demanda de rester pendant qu’elle le ferait. Il voulait que nous soyons deux à savoir. J’acquiesçai.
Odon arrangea ses jambes, vérifia que son dos reposait bien contre le mur, puis plaça ses mains sur ses cuisses. Il retint Mado une dernière fois.
— Le rouge reste.
Elle lui montra le foulard noué à sa ceinture. Il sourit.
— Alors à…
Elle souleva le chapeau. Le sourire demeura, un peu de travers. J’attendis un mouvement que nous savions toutes deux impossible, puis Mado posa le chapeau sur sa chaise.
Elle me proposa un café. Je restai un moment, assez pour entendre la pendule du salon et comprendre combien la cour était calme. Avant de partir, je vérifiai malgré moi que le chapeau était toujours là. Mado s’en aperçut.
— Huit heures, répéta-t-elle.
Le lendemain, je revins avec le petit déjeuner. À huit heures moins deux, elle était déjà dans la cour. Elle avait mis ses bottes, bien qu’il ne pleuve pas.
Odon reprit son souffle de bois dès que le tissu toucha ses épaules.
— … demain, acheva-t-il.
Il nous regarda. Je tenais le sac de la boulangerie. Mado avait changé de pull. Le ciel clair occupait tout l’espace entre les toits.
— C’est demain ?
— Oui, dit-elle.
Il resta longtemps sans parler. Puis il demanda si le piano pouvait commencer avant le travail.
— Aujourd’hui, il n’y a pas de travail, lui répondis-je. C’est samedi.
Odon regarda la cour vide, ses mains libres, le chapeau sur ses épaules.
— Alors il faut que j’apprenne les samedis.
Fin



