1. Le bras qui manquait
La première cliente entra dans l’atelier avec deux bras et une ombre qui n’en possédait qu’un. Nell s’en aperçut pendant qu’elle cherchait une épingle. Le soleil descendait entre les immeubles et projetait la silhouette de la femme sur le drap blanc tendu au mur. Tout y était : la tresse, le col relevé, le sac porté à gauche. À droite, rien après l’épaule.
— C’est la doublure, dit la femme en ôtant son manteau. Elle s’accroche quand je lève le coude.
Elle s’appelait Solange et travaillait depuis trente-sept ans dans une imprimerie. À la fin du mois, elle devait prendre sa retraite. Sa famille lui avait acheté un séjour en bateau. Elle décrivit les cabines, les repas compris, les excursions organisées, avec la précision d’une personne expliquant une peine qu’on lui avait présentée comme un cadeau.
Nell examina le manteau. La doublure n’avait aucun défaut. Sur le mur, le bras manquant apparut brusquement, levé très haut, comme pour attraper quelque chose. Puis il s’effila et disparut. Nell laissa tomber son épingle.
— Vous aussi ? demanda Solange.
Elle n’avait pas regardé derrière elle. Elle observait les mains de Nell.
L’atelier occupait le rez-de-chaussée d’une ancienne mercerie. Nell y reprenait des vêtements et réalisait les costumes de trois compagnies de théâtre. Elle savait ce que produisaient les éclairages latéraux, les tissus réfléchissants et les habitudes du regard. Elle déplaça Solange, éteignit les lampes, chercha un reflet. Chaque vérification rendit l’absence plus nette.
La cliente finit par raconter qu’elle avait autrefois pratiqué le trapèze. Pas dans un grand cirque : dans une grange aménagée, avec un groupe d’amis et une association qui montait des spectacles. Elle avait arrêté après la naissance de ses fils. À présent qu’elle voulait reprendre quelques cours adaptés à son âge, tout le monde jugeait le projet ridicule.
— J’ai promis que je laisserais tomber. C’est après que ça a commencé.
Son bras réel se tendit vers le drap. La silhouette noire essaya le même geste puis se déchira à l’épaule, sans bruit. Solange ferma les yeux.
Nell lui demanda si cela faisait mal. Solange répondit que non, pas dans le bras. Elle n’avait pas trouvé d’autre endroit à montrer. Elle avait consulté son médecin pour son épaule réelle, qui fonctionnait normalement, et n’avait pas osé parler du reste. Ici, entre les étoffes et les silhouettes de carton, l’impossible lui avait enfin semblé assez proche d’un métier pour devenir une question.
Nell approcha instinctivement les bords, comme elle l’aurait fait d’un accroc. Sous ses doigts, l’ombre avait la résistance d’un tissu extrêmement fin. Elle aurait dû reculer. Au lieu de cela, elle prit une aiguille.
Il restait sur la table une bobine de fil noir, achetée avec le stock de la mercerie. Nell fit trois points minuscules. Sur le drap, le bras revint à sa place.
Solange poussa un soupir immense. Nell n’entendit pas tout de suite le petit claquement derrière son propre talon.
2. Une réparation sans facture
Le lendemain, Solange apporta une boîte de biscuits et demanda combien elle devait. Nell répondit qu’elle n’en savait rien. Facturer une réparation de doublure inexistante lui paraissait malhonnête ; écrire « reprise d’ombre » sur son carnet ne semblait pas plus raisonnable. Elles convinrent que le travail sur le manteau attendrait.
La cliente levait son bras sans difficulté. Sa silhouette suivait docilement. Elle avait annulé son appel à l’association de trapèze et réservé une excursion supplémentaire pendant la croisière. Elle prononça ces nouvelles avec un calme qui contrasta avec la colère de la veille.
— Ça ne vous déçoit plus ? demanda Nell.
Solange eut l’air de chercher le sens du verbe.
— Ce serait compliqué de recommencer. Les choses sont très bien comme elles sont.
Nell aurait pu entendre une décision réfléchie. Pourtant, la femme oublia ses biscuits sans en proposer un, alors qu’elle avait longuement expliqué les avoir préparés pour qu’elles les mangent ensemble. En partant, elle regarda les costumes suspendus près de la porte comme des objets dont elle n’avait jamais soupçonné l’utilité.
Le petit claquement revint lorsque Nell voulut sortir acheter du pain. Son ombre s’était arrêtée au seuil. Il lui fallut tirer la jambe pour la faire suivre. Elle inspecta ses chaussures, puis le joint du carrelage. Au pied de sa silhouette, trois points noirs brillaient une seconde avant de se confondre avec le sol.
À midi, sa sœur Inès l’appela. La compagnie pour laquelle Inès construisait des décors préparait une tournée d’été. Le poste de créatrice de costumes était toujours disponible. Nell avait déjà envoyé des dessins, reçu les conditions, calculé ce que lui coûterait une fermeture de huit semaines. Il ne lui restait qu’à dire oui ou non.
— Je ne peux pas laisser l’atelier, répondit-elle.
— Tu peux demander à quelqu’un de garder les rendez-vous indispensables. On a fait les calculs ensemble.
Nell regarda les biscuits.
— Les calculs ne remplacent pas une présence.
Il y eut un silence. Inès dit qu’elle n’insisterait pas, puis précisa la date limite : vendredi, dix-huit heures. Ce n’était pas une menace. Une autre costumière attendait une réponse.
Nell posa son téléphone contre une boîte de boutons. Dans la lumière de midi, son ombre tenait le sien plus longtemps qu’elle. Elle semblait écouter quelqu’un qui n’avait pas encore raccroché.
Nell ferma les rideaux. La silhouette disparut. Le poids au talon, lui, demeura.
3. Ceux qui voulaient tenir tranquilles
Solange avait parlé à son voisin. Le voisin en parla à sa cousine. Mercredi matin, trois personnes attendirent devant la mercerie avant l’ouverture. Nell pensa d’abord à une plaisanterie, puis le premier visiteur s’assit et son ombre resta debout.
Il s’appelait Victor. Il gérait le restaurant familial et avait accepté de prolonger encore une année, malgré un projet d’apprentissage chez un fabricant de meubles. Quand il racontait la cuisine, la silhouette se recroquevillait. Quand il mentionnait le bois, elle ouvrait les mains. Il cherchait une solution discrète : les clients commençaient à regarder le mur plutôt que leurs assiettes.
Nell lui demanda pourquoi il n’essayait pas simplement de partir. Victor lui retourna la question avec tant de douceur qu’elle n’eut aucune envie de rire.
La deuxième visiteuse, une étudiante nommée Daria, voulait poursuivre la musique sans abandonner ses études d’ingénieure. Son ombre jouait du violoncelle pendant les examens. Le troisième était un homme très âgé qui ne disait presque rien. Sa silhouette lui tournait le dos. Lorsque Nell demanda ce qu’il lui avait promis, il se leva et partit.
Elle aurait dû prendre cet abandon pour une indication. Elle y vit un travail qu’elle n’avait pas su comprendre.
Dans l’après-midi, elle répara Victor. Le drap blanc permettait de voir les déchirures. Le fil ne traversait pas la matière du mur ; il saisissait réellement les bords sombres, à condition que la personne se trouve dans une lumière assez nette. Chaque point produisait un picotement dans les doigts de Nell, suivi d’une traction légère au bas de sa propre silhouette.
Victor se releva soulagé. Son double aussi. Il appela aussitôt son père pour confirmer qu’il resterait au restaurant. Nell nota dans un cahier la durée de l’intervention, la position du soleil et le nombre de points : cinq. Elle hésita à inscrire la réaction du client, puis la résuma par « apaisement ».
Lorsque Daria revint le lendemain, Nell lui demanda d’attendre. Elle voulait connaître les effets après quelques jours.
— Vous ne savez pas ce que ça fait ? demanda la jeune femme.
La question, dépourvue d’agressivité, fit plus mal qu’une accusation.
Nell répondit non. Daria rangea son écharpe et conserva son rendez-vous pour un simple ourlet. Avant de sortir, elle s’arrêta devant les dessins de tournée affichés au mur.
— C’est vous qui avez inventé ces costumes ?
Nell acquiesça.
Sur le sol, son ombre s’agenouilla lentement devant la porte fermée.
4. La doublure du jour
À dix-sept heures, la silhouette de Nell ne voulut plus se lever. Elle demeurait agenouillée même quand Nell montait sur un tabouret. Ses bras noirs s’allongeaient pour maintenir le lien avec ses pieds. Le phénomène ressemblait moins à une blessure qu’à un effort épuisant.
Inès passa sans prévenir. Elle apportait une petite maquette du spectacle, emballée dans une caisse de légumes. Le décor représentait une ville dont les immeubles s’ouvraient comme des éventails. Nell avait dessiné des manteaux capables de devenir des toits, et des jupes déployées comme des places publiques. Elles avaient imaginé ce langage ensemble, un soir où personne n’avait encore parlé d’engagement.
Inès posa la caisse, vit l’ombre et recula jusque dans le présentoir à fermetures éclair.
— Depuis combien de temps ?
Nell expliqua les clients, les coutures et le poids qui augmentait. Elle s’attendait à ce que sa sœur cherche une expérience d’éclairage ou un traitement contre la fatigue. Inès s’assit par terre pour examiner les points au talon.
— Ce n’est pas attaché au carrelage, dit-elle. C’est cousu sur toi.
Les huit points noirs couraient maintenant entre les chevilles et les genoux de la silhouette. Trois d’un côté, cinq de l’autre. Quand Inès essaya d’y passer un découd-vite, Nell ressentit une piqûre aiguë dans la paume. Elle retira son pied. L’ombre, elle, leva enfin la tête.
Une seconde durant, Nell vit sur le mur la forme du toit-éventail qu’elle avait dessiné. Sa silhouette l’ouvrait avec une précision joyeuse. Puis les points se tendirent et le petit spectacle cessa.
— Elle veut sortir, dit Inès.
Nell s’agaça. Sa sœur ramenait toujours les choses au départ.
— Je parle de l’atelier, précisa Inès. Pas de ma tournée. Elle veut peut-être faire trois pas. Tu pourrais commencer par lui demander au lieu de répondre à sa place.
Nell lui reprocha alors les trois propositions précédentes, les rappels, cette manière de ne jamais prendre ses refus au sérieux. Inès se releva. Elle pouvait entendre un non ; ce qui la blessait était le oui enthousiaste des premiers jours, suivi de semaines pendant lesquelles Nell faisait semblant de chercher une solution. Elle construisait des décors autour d’une promesse dont sa sœur se retirait sans la nommer. Cette fois, elle avait attendu les conditions et les dates avant de lui présenter le travail. Elle n’attendrait pas après vendredi. Nell reçut ces paroles sans se défendre. L’immobilité qu’elle croyait ne faire payer qu’à elle-même avait donc aussi son prix pour les autres.
Elles travaillèrent avec la lampe de couture, sans résultat : la lumière artificielle rendait l’ombre visible mais impossible à saisir. Au soleil déclinant, au contraire, ses bords reprenaient leur mince épaisseur. Nell ouvrit la porte. Le corps noir passa dehors jusqu’aux genoux, puis buta sur les huit coutures.
De l’autre côté de la vitrine, Solange traversait la rue avec son manteau réparé. Elle marcha devant elles sans tourner la tête. L’ancienne trapéziste avait perdu cette façon particulière de regarder en hauteur.
5. Le prix exact
Nell se rendit au restaurant avant le service du soir. Victor alignait des verres dans une salle encore vide. Son père surveillait une livraison près de la cuisine. Tout paraissait fonctionner. Personne n’avait remarqué une absence, une douleur ou un malaise depuis la réparation.
Elle demanda à Victor s’il avait appelé l’ébéniste. Il ne comprit pas immédiatement de qui elle parlait. Il se souvenait bien du rendez-vous et du projet, mais les évoquait comme les lubies d’un cousin lointain. Il avait déjà jeté les catalogues de formation.
— Vous aviez envie d’y aller, insista Nell.
— Apparemment.
Il sourit sans ironie. Ce sourire lui fit enfin reconnaître le défaut de son travail. Elle n’avait pas apaisé un conflit ; elle avait supprimé la partie qui résistait. La pièce tenait parfaitement parce qu’elle ne pouvait plus bouger.
Au moment de partir, le père de Victor la remercia. Il ne savait pas ce qu’elle avait fait, mais son fils était redevenu raisonnable. Nell sentit les points tirer jusqu’au haut de ses jambes. Sa propre ombre restait accroupie entre les tables, la tête rentrée dans les épaules.
Elle alla ensuite chez Solange. La femme rangeait des vêtements dans une valise, bien que le voyage ne commence que trois semaines plus tard. Sur une étagère se trouvait un vieux chausson de trapèze, petit objet de cuir rapetassé, dont la semelle conservait une courbe étrange. Nell demanda à le prendre.
Solange le lui tendit sans curiosité.
— Vous vouliez me raconter comment vous aviez commencé.
— Je vous ai raconté ça ?
La mémoire des faits était intacte. Il manquait leur chaleur. Nell posa le chausson, incapable de supporter la neutralité avec laquelle Solange parlait d’une partie de sa vie.
Elle avoua alors ce qu’elle soupçonnait. Elle n’essaya pas d’atténuer le mot « erreur ». Solange écouta, puis répondit qu’elle ne souhaitait pas redevenir agitée. Son mari la trouvait beaucoup plus sereine. Pourquoi faudrait-il remettre du désordre dans quelque chose qui fonctionnait ?
Nell n’avait aucune bonne réponse à donner au nom de cette nouvelle Solange. Elle promit seulement de revenir avec une proposition précise, qu’on pourrait refuser.
Dehors, les réverbères s’allumèrent. Son ombre ordinaire disparut dans les ombres des arbres. Pourtant, à chaque pas, Nell eut la sensation qu’une autre personne avançait courbée sous son manteau.
6. Le fil qu’on ne coupe pas seul
Elle passa la nuit à examiner la bobine. Aucun nom secret ne se révéla sous l’étiquette. Le carton portait un prix ancien et une référence de mercerie. Nell aurait aimé découvrir une formule expliquant le problème. Elle ne trouva que du fil noir, dont le diamètre variait selon la lumière.
Au matin, elle essaya de couper la portion inutilisée. Les ciseaux passèrent sans résistance. Rien ne changea. Elle comprit que le danger ne se trouvait plus sur la bobine, mais dans les points déjà posés.
Inès revint avec Daria, qui avait accepté de les aider. La jeune femme apporta son violoncelle. Elle voulait vérifier une chose : son ombre ne jouait jamais lorsqu’elle-même jouait réellement. Elles installèrent une chaise devant le drap blanc et attendirent que le soleil atteigne la fenêtre.
Quand Daria commença, la silhouette rejoignit chacun de ses mouvements. Au silence suivant, elle continua deux secondes, comme une main incapable de finir une phrase. Daria reprit le motif. L’ombre se calma. Cette fois, aucune couture n’avait été nécessaire.
Nell posa sa propre main sur le drap. Elle tenta de reprendre le toit-éventail de la maquette. Son bras noir suivit, puis se tendit vers la sortie. La douleur n’était pas celle d’une déchirure ; c’était la fatigue d’un geste arrêté au milieu.
— On ne peut pas leur imposer de redevenir comme avant, dit Daria. Mais on peut leur montrer ce qu’on a observé.
Elles rédigèrent ensemble deux messages. Pas une explication totale : Nell n’en possédait aucune. Seulement les changements constatés, le lien entre les coutures et sa silhouette, et la possibilité d’essayer de retirer un seul point avant de décider de la suite. Victor répondit le premier. Il pourrait venir vendredi à seize heures, avant le service. Solange demanda si cela compromettrait son départ en bateau.
— Nous ne changerons pas vos réservations, écrivit Nell. Nous essaierons de vous rendre le choix.
La formule lui parut présomptueuse. Elle ajouta qu’elle ne pouvait garantir le résultat ni l’absence de douleur. Solange confirma néanmoins sa venue.
Restait à déterminer comment retirer les points. Quand Nell approchait seule le découd-vite de sa silhouette, celle-ci se plaquait au sol. Avec la main d’Inès sur son épaule, elle acceptait de se relever un peu. Nell soupçonna que les attaches formaient un trajet complet. Pour le défaire, il faudrait réunir ceux qu’elle avait liés.
7. Le rendez-vous des quatre heures
Vendredi, Victor arriva avec son tablier dans un sac. Il s’excusa d’avance : il ne voulait pas être poussé à quitter le restaurant. Son père avait besoin de lui, et son projet de formation comportait de vraies difficultés. Nell lui répondit qu’ils ne décideraient rien de cela dans l’atelier.
Solange vint seule. Elle avait laissé le chausson de trapèze chez elle, mais portait des chaussures souples plutôt que celles réservées au voyage. Ce détail ne prouvait rien. Nell se garda de le commenter.
Le drap blanc occupait désormais toute la longueur du mur. Inès avait déplacé les portants et calé la maquette sur une étagère. Daria attendait près de la porte. On avait convenu de trois règles simples : annoncer chaque geste, s’arrêter à la demande de l’un d’eux, ne pas confondre un résultat étrange avec une réussite.
Nell expliqua une dernière fois ce qu’elle ignorait. Victor demanda si elle allait leur rendre une souffrance qu’ils ne ressentaient plus. Elle répondit que c’était possible. Solange posa alors une question inattendue.
— Vous, qu’est-ce que vous aviez promis de ne pas faire ?
Nell faillit dire qu’elle n’avait rien promis. Inès ne bougea pas. Le silence lui permit de reconnaître la formule qu’elle répétait depuis des années : cet atelier resterait un lieu fiable. Elle avait transformé une intention professionnelle en serment d’immobilité. À force de garantir qu’on la trouverait toujours là, elle avait fini par ne plus imaginer d’autre position.
— C’est tout ? demanda Victor.
Il ne se moquait pas. Il paraissait surpris qu’une prison puisse se construire avec une phrase aussi convenable.
Nell sourit pour la première fois de la journée.
— C’est beaucoup, quand on la répète assez.
Solange prit place devant le drap. Sa silhouette présenta l’épaule cousue. Nell approcha le découd-vite. Le premier point résistait, bien plus dur que le fil resté sur la bobine. Au sol, l’un des trois points qui retenaient son propre genou se mit à briller.
— Maintenant, dit Solange.
Nell coupa. Un cri lui échappa, bref et ridicule, comme si on lui avait marché sur le pied. Ce fut pourtant Solange qui porta la main à sa poitrine. Elle venait de se souvenir, pleinement, de ce que cela lui faisait d’avoir envie.
8. Ce qui tient et ce qui retient
Elles s’arrêtèrent. Le bras de l’ombre restait attaché par deux points, mais il remuait entre eux avec une énergie désordonnée. Solange pleurait. Elle ne demanda ni son mari ni la fin de l’expérience. Elle demanda de l’eau, puis cinq minutes sans qu’on lui parle.
Pendant qu’Inès lui apportait un verre, Nell regarda sa jambe. Un point avait disparu. La silhouette avait gagné quelques centimètres de liberté. Il n’existait donc pas de transfert abstrait de malchance : chaque attache posée chez un client en avait créé une chez elle. Défaire l’une libérait l’autre.
Victor posa son tablier sur la table.
— Je voudrais essayer aussi.
Il fallut déplacer le drap à mesure que le soleil tournait. Inès le fixa devant la porte de la réserve, et Daria tint la partie basse. Au premier point coupé dans l’ombre de Victor, ses doigts réels se crispèrent. Il avoua aussitôt qu’il détestait certains services du restaurant. Puis il ajouta qu’il aimait son père. Les deux phrases semblaient pour lui incompatibles ; les entendre l’une après l’autre lui fit baisser la tête.
Nell ne le consola pas en lui promettant une solution. Elle attendit qu’il choisisse de continuer.
Les coutures se défirent lentement. Chacun réclamait des pauses. Solange décida de conserver son voyage, mais annonça qu’elle rappellerait l’association en rentrant. Victor ne quitta pas sur-le-champ l’affaire familiale. Il voulut récupérer les coordonnées de l’ébéniste. Des décisions modestes remplaçaient l’immobilité parfaite que Nell leur avait vendue sans prix.
Au septième point, il ne restait qu’une attache sous le talon de Nell. Son ombre se dressa enfin tout entière. Elle n’imita pas la couturière. Elle alla jusqu’à la maquette et déploya ses bras autour d’un immeuble miniature, comme si le décor était à sa taille.
Le dernier point se trouvait dans l’ombre de Victor, près du poignet. Il demanda qu’on le retire. Nell obéit.
La silhouette du restaurateur le rejoignit immédiatement. Celle de Solange se remit sous ses pieds. Celle de Nell traversa la porte ouverte et s’étendit sur le trottoir.
Son corps resta dans l’atelier.
Inès fit un mouvement pour retenir la forme noire. Nell lui saisit le bras.
— Attends.
Pour la première fois depuis des jours, tirer n’était peut-être pas le geste à faire.
9. Dehors sans partir
L’ombre ne pouvait pas s’éloigner complètement. Un mince passage sombre la reliait au talon de Nell. Elle avança jusqu’au bord du trottoir, s’arrêta devant la chaussée, puis revint vers la porte. Elle n’emportait ni souvenir ni morceau de vie. Elle proposait un trajet et attendait qu’on l’accomplisse.
Nell regarda sa montre. Il était dix-sept heures vingt. Elle pouvait encore appeler pour la tournée. Le délai donna au moment une allure de piège trop bien organisé. Si elle disait oui maintenant, saurait-elle seulement si ce choix lui appartenait ?
— Je ne veux pas accepter parce qu’une ombre me menace, dit-elle.
— Alors n’accepte pas encore, répondit Inès.
Sa sœur avait l’air fatiguée, et surtout moins certaine qu’on aurait pu le croire. Elle désirait travailler avec Nell. Cela ne lui donnait pas le droit de transformer l’incident en argument.
Elles sortirent ensemble, suivies de Daria, Victor et Solange. Nell ferma la porte sans tourner la clé. Son ombre prit immédiatement une proportion ordinaire. Elle suivit ses jambes jusqu’au kiosque, au bout de la place. Le poids au talon disparut.
Nell se mit à rire, puis s’arrêta, effrayée par la facilité de ce rire. Tout ce drame pour quelques mètres ? Non. Les quelques mètres lui rendaient simplement une possibilité qu’elle avait pris l’habitude d’exclure.
Sous le kiosque, elle demanda à Inès la maquette. Sa sœur retourna la chercher. Pendant ce temps, Nell expliqua à Daria comment les costumes de la ville mobile pouvaient se transformer. Elle se servit de son manteau, d’un foulard et de deux pinces prêtées par Solange. Les ombres du petit groupe se mirent à composer des façades autour d’elle.
Elles ne faisaient rien d’impossible désormais. Le soleil, les corps et les tissus suffisaient. Cette simplicité plut à Nell davantage que la magie qu’elle venait de subir.
Quand Inès revint, la couturière avait pris sa décision. Elle voulait la tournée, mais six semaines seulement, avec une remplaçante réellement payée et deux jours pour organiser les commandes en cours. Si ces conditions ne convenaient pas, elle renoncerait à ce contrat précis. Elle ne renoncerait pas au mouvement lui-même.
L’appel dura onze minutes. La compagnie devait réorganiser une partie de l’équipe ; personne ne promit que tout serait facile. À dix-sept heures cinquante-sept, on trouva un accord.
L’ombre de Nell n’applaudit pas. Elle resta simplement à ses pieds.
10. Le point laissé ouvert
Les semaines suivantes ne prirent pas la forme d’une délivrance continue. La remplaçante, Yara, refusa de reprendre certaines urgences au tarif trop bas que Nell pratiquait depuis des années. Deux clients se fâchèrent. Un costume de la tournée exigea trois essais supplémentaires, et Nell dut revoir la fermeture du toit-éventail qui se déployait trop tôt.
Elle n’eut pas envie de transformer ces contrariétés en preuve qu’elle aurait dû rester immobile.
Solange partit en croisière. Elle envoya une carte où elle ne mentionnait ni miracle ni grande transformation. Elle avait aimé une excursion et détesté les repas à heure fixe. À son retour, elle assista à un cours d’essai. Le trapèze était bas, les gestes adaptés, et son premier objectif consista à apprendre ce qu’elle pouvait encore faire sans se raconter son ancien corps.
Victor prit rendez-vous pour visiter l’atelier de l’ébéniste. Il choisit finalement une formation du soir, moins romanesque qu’un départ brutal et beaucoup plus praticable. Son père continua de trouver l’idée inutile. Victor cessa d’exiger son enthousiasme avant de commencer.
Nell ne répara plus d’ombres. Quand quelqu’un lui en parla, elle raconta ce qu’elle avait fait et les conséquences, sans prétendre posséder un remède de remplacement. Elle conserva la bobine dans un tiroir fermé. Le fil servit un jour à repriser un gant de scène ; il se comporta exactement comme du fil. Elle ne chercha pas à savoir ce qui l’aurait rendu extraordinaire de nouveau.
La veille du départ, Inès la trouva assise devant la vitrine. Le soleil dessinait sur le sol une silhouette complète. Nell tenait une aiguille et le dernier manteau du spectacle. Elle venait de laisser une ouverture dans sa doublure pour que Yara puisse modifier plus tard un mécanisme intérieur.
— Tu ne finis pas ? demanda sa sœur.
— Si. C’est fini comme ça.
Yara passa chercher les clés. Elles reprirent ensemble les rendez-vous, les fournitures et les numéros utiles. Nell hésita devant le trousseau, puis le posa dans la main tendue. Dehors, le minibus attendait.
Yara lui demanda de ne pas téléphoner chaque matin pour vérifier le travail. Elles avaient prévu un échange deux fois par semaine et les urgences véritables pouvaient attendre qu’on les identifie ensemble. Nell accepta. Confier les clés ne signifiait pas grand-chose si elle conservait derrière chaque porte un ordre invisible de ne rien changer.
Elle eut peur au moment de franchir le seuil. Aucun prodige ne lui épargna cette peur. Son ombre ne partit pas avant elle, ne tira pas sur ses pieds, ne lui adressa aucun signe.
Nell éteignit la lampe, souleva sa valise et sortit.
Cette fois, ce fut elle qui fit le premier pas.
Fin