1. Dix-huit clés
Le premier soir, Ana compta les clés trois fois. Dix-huit crochets, dix-huit étiquettes de cuivre, dix-huit chambres réparties sur deux étages. Le propriétaire de l’hôtel lui avait demandé de vérifier le tableau avant chaque relève. Il avait aussi laissé une liste de consignes : fermer le jardin à vingt-deux heures, vérifier la chaudière, ne pas laisser le chat entrer dans la cuisine.
La dernière ligne était écrite au crayon : « Si le dix-neuf appelle après minuit, ne répondez pas. »
Ana montra la feuille à Malik, le réceptionniste de jour. Il soupira.
— Une blague de l’ancien veilleur. Il s’ennuyait.
— Elle marche ?
— Tu me diras demain.
L’hôtel des Tilleuls accueillait surtout des représentants et des familles en visite à l’hôpital voisin. Il n’avait rien d’un château isolé. Une pharmacie faisait face à l’entrée et le dernier bus passait sous les fenêtres à vingt-trois heures quarante. Cette banalité plaisait à Ana. Après deux années à travailler dans un service d’urgence, elle désirait des nuits où la pire nouvelle serait un radiateur froid.
À vingt-trois heures cinquante-huit, elle prépara du thé. À minuit deux, le téléphone sonna.
L’écran indiquait : 19.
Elle resta immobile, la bouilloire à la main. La sonnerie s’arrêta au quatrième appel. Une seconde plus tard, l’imprimante du comptoir s’éveilla et fit sortir une feuille blanche. Ana la retourna. Au dos, en petites lettres grises, figurait une phrase : « Il faut laisser sonner jusqu’au bout. »
Elle vérifia le bac de l’imprimante, le journal des appels et la porte du bureau. Tout était normal. À six heures, lorsqu’elle raconta l’incident à Malik, il ne sourit pas.
— Elle n’est pas reliée au réseau, dit-il en montrant l’imprimante. On attend le technicien depuis mardi.
2. Le client du petit déjeuner
Ana ne partit pas immédiatement. À sept heures, un client descendit avec une chemise mal boutonnée et demanda si quelqu’un avait retrouvé son écharpe. Elle lui montra le panier derrière le comptoir. L’homme y chercha quelques secondes, puis sortit une longue bande de laine grise.
— Elle était dans le couloir, dit-il. J’ai cru que la dame la rapporterait.
— Quelle dame ?
— Celle de la réception. Cette nuit. Elle m’a ouvert la porte du jardin.
Ana regarda Malik. Il venait seulement d’arriver. Elle demanda à quelle heure. Le client consulta son téléphone, retrouva un appel passé à sa femme et répondit : minuit six. Il était sorti fumer. Une employée lui avait montré où se trouvait le cendrier, puis l’avait attendu pour refermer.
— Elle vous ressemblait, ajouta-t-il. Je vous ai prises pour des sœurs.
Il paya un café et s’installa près de la fenêtre. Ana aurait voulu l’interroger encore, mais la question de l’âge, de la tenue ou de la voix aurait rendu visible une peur qu’elle n’était pas prête à partager. Elle demanda seulement si l’employée portait un badge.
— Je n’ai pas fait attention. Elle savait que j’étais dans la douze.
Le jardin avait été fermé à vingt-deux heures. Ana en était certaine. Elle avait dû forcer sur le verrou dont le bois gonflé gênait la course. La clé pendait maintenant au tableau, exactement à sa place.
Malik proposa de regarder les caméras. Le système n’enregistrait que l’entrée principale et le comptoir, pas les chambres ni le jardin. À minuit six, on voyait le client descendre. Il s’arrêtait au pied de l’escalier et parlait à quelqu’un hors du champ. Ana était assise à la réception, visible de profil. Elle regardait fixement le téléphone.
— Il parle tout seul, dit Malik.
— Il attend une réponse.
Sur l’écran, le client sourit et inclina légèrement la tête. Puis il disparut vers le jardin. Ana rembobina. Au moment où l’homme souriait, elle-même tournait le visage vers l’escalier. Elle n’avait aucun souvenir de ce geste.
Ils conservèrent l’extrait. Aucun des deux ne prononça le mot plaisanterie. Ana rentra chez elle en plein jour et laissa la radio allumée pendant qu’elle dormait, sans savoir encore qu’une autre femme avait pris la même habitude depuis très longtemps.
3. Le couloir
Ana revint le lendemain avec la ferme intention de ne pas se laisser impressionner. Elle avait dormi cinq heures. Dans la lumière de sa cuisine, l’histoire lui avait paru ridicule. Un téléphone pouvait mal fonctionner. Quelqu’un avait glissé une feuille dans une imprimante. Deux coïncidences ne formaient pas un mystère.
À vingt et une heures, une cliente demanda une couverture supplémentaire. Ana monta au deuxième étage. Elle passa devant la seize, la dix-sept et la dix-huit. Le couloir s’achevait sur une fenêtre ouvrant au-dessus du jardin.
La fenêtre avait disparu.
À sa place se trouvait une porte étroite, peinte du même blanc jauni que les autres. Un chiffre de cuivre brillait à hauteur de son visage : 19.
Ana recula d’un pas. Elle regarda derrière elle, compta les portes, revint sur ses pas et retrouva la cliente de la seize qui attendait dans l’embrasure. Elle lui tendit la couverture sans réussir à parler.
— Vous avez entendu aussi ? demanda la femme.
— Quoi ?
— Quelqu’un qui déplace une chaise. Au-dessus. Mais on est au dernier étage, n’est-ce pas ?
Ana dit qu’elle allait vérifier la lingerie. Elle ne retourna pas au fond du couloir. En bas, elle consulta le plan d’évacuation : derrière la dix-huit, la fenêtre était clairement dessinée. Elle prit le plan avec son téléphone, puis remonta pour photographier la porte.
Il n’y avait plus de porte. Seulement une vitre froide sur laquelle sa lampe se reflétait.
À minuit deux, le téléphone sonna. Ana le regarda sans bouger. Quatre sonneries, puis une cinquième, plus longue. L’écran s’éteignit. L’imprimante resta silencieuse.
Sous le comptoir, quelque chose frappa trois fois.
4. La clé froide
Les coups sous le comptoir ne se répétèrent pas. Ana se leva, recula jusqu’à la porte et attendit. Le hall était si calme qu’elle entendait la vibration du réfrigérateur dans le petit salon. Elle appela le numéro de Malik. Il ne répondit pas. Elle hésita à joindre les secours, puis se demanda comment expliquer qu’un meuble venait de frapper à sa propre porte.
Elle prit la lampe de sécurité et éclaira l’espace sous la réception. Une boîte d’enveloppes, deux rouleaux de papier, un radiateur électrique débranché. Rien qui puisse produire ce bruit. Au fond, contre la plinthe, une clé était posée sur un morceau de tissu bleu.
Elle ne la toucha pas. Elle la photographia, puis alla chercher une pince dans le tiroir de maintenance. La clé était plus longue que celles des chambres rénovées. Son anneau portait une petite étiquette sans numéro. Sur une face, quelqu’un avait gravé une barre verticale ; sur l’autre, une boucle presque fermée.
Ensemble, les deux marques pouvaient former dix-neuf. Séparées, elles ne désignaient rien.
Ana enferma la clé dans un sachet destiné aux objets trouvés. Elle écrivit l’heure, le lieu, sa signature. Ce geste familier la calma. À l’hôpital, noter exactement ce qu’on observait évitait parfois de céder à ce qu’on imaginait.
À cinq heures, le sachet était vide.
Elle vérifia la fermeture, intacte. La clé n’avait pas glissé derrière le tiroir. Personne n’était venu au comptoir. Sur l’étiquette, l’encre de sa signature paraissait encore fraîche, bien qu’elle eût utilisé un stylo à bille.
Un détail la retint. Son nom était bien écrit de sa main, mais la date avait changé. À la place de la date du jour figurait celle de son premier contrat hospitalier, huit ans auparavant. Elle reconnut immédiatement cette journée. Elle avait attendu sa mère sous la pluie après le travail, parce qu’elle voulait lui montrer son badge avant de rentrer.
La mémoire arriva entière : la voiture blanche, l’odeur du chauffage, une boîte de pâtisseries glissée sur le siège. Puis une sensation moins précise, celle de se savoir regardée par quelqu’un qui attendait qu’elle aille au bout du souvenir.
Ana posa le sachet face contre le bureau. Elle parla à voix haute, pour le simple bruit de sa propre voix.
— Je suis à la réception. Il est cinq heures trois. Il pleut dehors.
Dans le plafond, une chaise racla doucement le sol.
5. Le cahier des veilleurs
Le propriétaire revint en fin de matinée. Il écouta Ana comme on écoute une facture imprévue, en pinçant les lèvres. Il proposa de faire vérifier le standard. Quand elle parla de la porte, il lui conseilla quelques jours de repos.
— Vous cherchez quelqu’un pour la nuit depuis combien de temps ? demanda-t-elle.
Il se leva avant de répondre.
Malik attendit qu’il soit parti pour sortir un vieux cahier du tiroir des objets trouvés. La couverture portait le mot « Transmission ». Les premières pages contenaient des remarques ordinaires : ampoule à remplacer, fuite dans la trois, taxi réservé à cinq heures. Puis, entre deux dates espacées de six mois, une écriture différente avait noté : « Ne lui donnez pas un nom. »
Plus loin : « Ne dites pas qu’il n’y a personne. »
Et encore : « Si vous voyez une clé supplémentaire, ne cherchez pas la porte. »
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Malik passa une main sur son visage.
— Parce que je n’ai jamais rien vu. Les autres partaient. Je croyais qu’ils se racontaient la même histoire. Je n’avais pas envie d’y croire.
Ana feuilleta jusqu’à la dernière page remplie. L’ancien veilleur, celui de la prétendue plaisanterie, y avait écrit une adresse et un prénom : Madeleine. Elle habitait à cinq rues de l’hôtel.
Madeleine ouvrit avec la chaîne de sécurité encore engagée. Elle avait près de quatre-vingts ans, des yeux très clairs et une radio allumée si fort qu’Ana dut répéter le nom de l’hôtel.
— Vous avez répondu ? demanda la vieille femme.
— Non.
La chaîne glissa. Madeleine la laissa entrer.
6. Ce qu’on laisse dehors
La dix-neuvième chambre avait existé autrefois. Une petite pièce aménagée sous les combles pour les employés saisonniers. Après un incendie, on avait supprimé l’accès et refait le dernier palier. Madeleine y avait travaillé comme femme de chambre. Elle se souvenait d’une nuit de neige, bien avant les travaux, où une voyageuse était arrivée avec une valise trop légère.
L’hôtel était complet. Le directeur l’avait laissée attendre dans le hall, puis avait fermé son bureau. Madeleine avait demandé si l’on pouvait préparer la petite chambre du haut. Il avait répondu qu’elle n’existait pas pour les clients.
— Elle est partie ?
Madeleine regarda sa radio.
— Je ne sais pas. Le matin, son manteau était encore là. Personne n’a voulu appeler qui que ce soit. On m’a dit de le mettre aux objets trouvés.
— Et depuis, elle appelle ?
— Je n’ai pas dit que c’était elle.
Le silence qui suivit sembla absorber le bruit de la radio.
Madeleine expliqua qu’elle avait répondu une seule fois. On lui avait demandé : « Qui manque ? » Elle avait prononcé le prénom de sa sœur, morte depuis dix ans. Pendant les semaines suivantes, elle avait entendu cette sœur l’appeler dans toutes les pièces où elle se trouvait seule. La voix lui demandait toujours d’ouvrir une porte.
— Ce qui attend là-haut emprunte ce que vous lui donnez. Un nom, une absence, une inquiétude. Ne lui donnez rien.
Ana ne savait pas si elle écoutait un souvenir ou une peur entretenue pendant des décennies. Elle demanda pourquoi Madeleine gardait le son si fort.
— Parce que ma sœur avait une toute petite voix.
7. Une histoire avec des trous
Ana demanda si l’on avait retrouvé le nom de la voyageuse. Madeleine répondit que le registre de cette époque avait disparu pendant les travaux. Elle se souvenait d’un manteau brun et d’une valise claire, mais ne pouvait garantir ni l’âge de la femme ni la couleur de ses cheveux.
— Vous l’avez vue partir du hall ?
— Non.
— Alors elle a pu sortir pendant que vous travailliez.
— Oui.
La simplicité de la réponse déstabilisa Ana. Elle s’attendait à une vieille femme défendant son histoire jusque dans les détails les plus fragiles. Madeleine semblait au contraire retirer tout ce dont elle n’était pas certaine.
— La femme, le manteau, la chambre, reprit-elle, c’est ce qu’on s’est raconté pour donner un début à quelque chose. Peut-être que ça n’a aucun rapport. Ce que je sais, c’est la voix de ma sœur. Le reste, je ne veux pas vous le vendre comme une explication.
Elle sortit d’une boîte plusieurs lettres d’anciens veilleurs. Certains avaient entendu une personne morte, d’autres une personne vivante. L’un racontait avoir reconnu sa propre voix derrière une porte alors qu’il tenait encore le combiné. Tous avaient reçu la même question, formulée différemment : qui attendait-on ? Qui voulait-on faire entrer ? Qui manquait à l’appel ?
Ana lut la lettre d’un homme appelé Laurent. Elle datait de neuf ans. Il avait répondu que personne ne manquait. Pendant trois jours, les clients l’avaient appelé par un autre prénom. Le logiciel de paie affichait un nom qui n’était pas le sien. Sur une photographie du personnel, son visage était resté net, mais personne ne pouvait dire qui il était.
— Il est devenu quoi ?
— Il m’a écrit une autre fois, dit Madeleine. Je n’ai pas gardé l’enveloppe.
Elle le disait trop vite. Ana le remarqua, mais n’insista pas. Dans le couloir de l’appartement, un parquet craqua. Madeleine monta le son de la radio d’un cran sans regarder vers la porte.
— Vous avez pensé à quitter cet appartement ?
— Oui. Trois fois.
Ana comprit qu’il ne s’agissait pas de la réponse à sa question. Ou qu’il s’agissait précisément de la réponse qu’elle aurait préféré ne pas recevoir.
8. Le nom sur la liste
Elle passa à l’hôtel avant sa dernière nuit pour récupérer ses affaires. Malik avait imprimé le planning des six derniers mois. Neuf personnes avaient occupé le poste de nuit. Certaines n’étaient restées qu’une semaine. Le propriétaire invoquait le manque de fiabilité des employés, les transports, les contraintes familiales.
En bas d’une feuille, un nom avait été barré : Laurent Morel.
— Celui-là, c’était quand ? demanda Ana.
— Je ne le connais pas. Une erreur du logiciel, probablement. Il revient sur les modèles.
Ana montra la photographie de la lettre. Malik lut la date, puis le planning. Il posa les feuilles et resta silencieux assez longtemps pour qu’elle cesse d’attendre une plaisanterie.
Ils téléphonèrent au service de maintenance du standard. Le technicien expliqua que le numéro dix-neuf figurait toujours dans la configuration ancienne, mais qu’aucun poste physique ne lui était relié selon le dernier plan. Il pouvait désactiver l’extension à distance. Malik le lui demanda.
À dix-huit heures dix, l’écran du comptoir afficha « poste supprimé ».
Ana sentit un soulagement disproportionné. Elle avait oublié qu’une anomalie pouvait parfois se résoudre par une procédure banale. Malik lui proposa de boire quelque chose avant de partir. Elle accepta et, pendant vingt minutes, ils parlèrent du prix des loyers, de la fatigue et de la manière dont son fils prononçait le mot hélicoptère.
Lorsqu’elle revint chercher son sac, le téléphone était décroché. Le combiné reposait bien droit sur le cahier, comme si quelqu’un l’avait posé pour prendre une note.
Un souffle en sortait.
Ana n’approcha pas l’oreille. Elle remit le combiné sur son support à l’aide d’un torchon, sans savoir pourquoi elle évitait de le toucher. Dans le cahier, sur la page blanche qu’elle avait ouverte en arrivant, une phrase occupait toute la largeur.
« Vous avez supprimé le numéro. Pas la chambre. »
Elle appela le propriétaire devant Malik et lui annonça qu’elle partait. C’est alors qu’il promit de revenir à une heure, et qu’elle commit ce petit arrangement avec elle-même : quelques heures de plus, pour les clients, puis ce serait fini.
9. La relève
Le propriétaire roulait vers l’hôtel. Malik était rentré s’occuper de son fils. Ana pouvait partir, bien sûr, mais huit chambres étaient occupées. Elle connaissait trop bien le poids d’un bâtiment laissé sans personne pour décider quoi faire lorsqu’une alarme retentit.
Elle accepta de rester jusqu’à une heure. Elle garda la porte du bureau ouverte et toutes les lumières du hall allumées. Le cahier était posé près du téléphone. À vingt-trois heures, elle compta les clés : dix-huit.
À vingt-trois heures cinquante-neuf, dix-neuf.
La nouvelle clé pendait au dernier crochet, là où se trouvait habituellement celle du jardin. Elle portait un ruban bleu. Ana reconnut ce ruban avant même d’admettre qu’elle le reconnaissait : elle en attachait un semblable au guidon de sa bicyclette lorsqu’elle était enfant.
Le téléphone sonna à minuit deux. L’écran n’indiquait pas dix-neuf. Il affichait le numéro de sa mère.
Ana sentit ses jambes se dérober. Sa mère était morte trois ans auparavant. Le numéro était encore enregistré dans son téléphone personnel, mais pas dans le standard de l’hôtel. La sonnerie continua. Au cinquième appel, elle s’arrêta.
Une voix vint de l’escalier.
— Ana, j’ai oublié mes clés.
C’était exactement sa voix. Ni une imitation lointaine ni un souvenir déformé. La même fatigue douce au bout de la phrase, le même souffle avant son prénom.
Ana posa les deux mains sur le comptoir. Elle regarda la porte d’entrée, les phares d’une voiture passant dans la rue, l’affiche des petits déjeuners. Elle nomma ces choses dans sa tête pour rester à leur côté.
— Tu ne vas pas me laisser dehors ?
Une marche craqua.
Dans le cahier, une phrase attira son regard : « Ne dites pas qu’il n’y a personne. » Elle comprit alors que refuser l’appel n’était peut-être pas la même chose que nier ce qui s’était passé. Elle ignorait qui avait attendu autrefois dans le hall. Elle ignorait ce qui avait pris sa place. Mais quelqu’un avait été oublié, et chaque veilleur continuait de tenir seul la porte fermée.
Elle prit le téléphone de service sans décrocher la ligne interne et appela Malik depuis son portable. Il répondit au troisième appel.
— Parle-moi, dit-elle. Ne t’arrête pas.
Il lui parla de son fils endormi, des pâtes qu’il avait trop cuites, d’un dessin animé dont il ne comprenait pas les personnages. Ana répétait certaines phrases. La voix de l’escalier changea. Elle devint celle de Malik, puis la sienne.
— Raccroche, disait-elle. Ce n’est pas lui.
Ana regarda l’écran de son téléphone. Elle entendait un enfant tousser au loin, une chaise grincer, la vie ordinaire d’un appartement. Elle s’accrocha à ces imperfections jusqu’à ce que des phares éclairent enfin les vitres du hall.
10. Le dernier appel
Avant l’arrivée du propriétaire, il y eut un instant dont Ana ne parla jamais complètement à Malik. La voix dans l’escalier s’était tue. À travers le téléphone, elle entendait son ami ouvrir une fenêtre parce que l’appartement était trop chaud. Son fils demanda à qui il parlait.
— À Ana. Elle travaille avec moi.
La petite voix répondit quelque chose qu’Ana ne comprit pas. Malik demanda de répéter. L’enfant dit, distinctement cette fois :
— Alors pourquoi elle est dans le couloir ?
Ana ferma les yeux. À l’autre bout, Malik cessa de bouger. Elle entendit un froissement, comme s’il prenait son fils contre lui.
— Ne raccroche pas, dit-elle.
Il murmura qu’il n’allait pas raccrocher. Ils restèrent ainsi, reliés par un téléphone, chacun écoutant une porte différente. Ana ne savait plus si elle lui avait demandé de l’aider ou si elle avait invité quelque chose chez lui en prononçant son nom.
— Dis-moi ce que tu vois, demanda-t-elle.
Malik décrivit le canapé, les baskets de son fils, la lampe posée de travers. Ana fit la même chose avec le hall. Ils se donnaient des choses qui avaient une forme, une place, une existence qu’ils pouvaient vérifier. Lorsqu’une voix frappa derrière la porte de Malik, il ne répondit pas. Son fils demanda s’il pouvait chanter. Ils le laissèrent chanter une chanson dont il oubliait la moitié des paroles.
La voix du couloir essaya de suivre.
Elle connaissait les paroles que l’enfant avait oubliées.
Malik se mit à rire, un rire presque sanglotant. Il comprit en même temps qu’Ana que l’erreur du petit garçon était ce qui les tenait encore à distance de l’imitation. Ils reprirent tous les trois la mauvaise version, volontairement. Ana chanta des phrases absurdes, Malik inventa des rimes, l’enfant protesta parce qu’ils faisaient n’importe quoi.
Quand les phares du propriétaire traversèrent le hall, la chanson continuait. Ana n’attendit pas d’entendre si l’autre voix s’était arrêtée.
11. Le registre rendu
Le propriétaire la trouva assise derrière le comptoir, toujours en ligne. Il voulut monter vérifier les étages. Ana inscrivit son adresse au dos du cahier, pour que le prochain veilleur ne doive pas chercher seul. Elle lui remit le cahier, la clé au ruban et sa carte d’accès, puis sortit sans attendre son jugement.
Deux jours plus tard, Malik lui annonça qu’il avait démissionné. L’hôtel ferma pour des travaux dont personne ne précisa la nature. Ana ne retourna pas voir Madeleine. Elle trouva un poste de jour dans une petite bibliothèque.
Avant de commencer à la bibliothèque, Ana reçut un appel du technicien qui avait désactivé l’extension. Il voulait savoir qui avait remis le poste en service. Elle répondit qu’elle avait quitté l’hôtel et demanda s’il pouvait poser la question au propriétaire.
— Il me renvoie vers vous. L’intervention est enregistrée à votre nom.
Elle lui dit qu’elle n’avait aucun accès à cette configuration. Il sembla la croire. Il parlait de comptes partagés, de mots de passe restés sur un papier, de procédures négligées. Ana l’écouta jusqu’au bout parce qu’elle avait besoin de ces explications-là, même lorsqu’elles ne suffisaient pas.
Le lendemain, une enveloppe contenant son dernier bulletin de salaire arriva. Avec lui, le propriétaire avait renvoyé le sachet des objets trouvés. Il était toujours vide. Sur l’étiquette, sa signature avait disparu. La date du premier jour à l’hôpital restait parfaitement lisible.
Ana sortit une photographie prise ce jour-là. Sa mère y souriait près de la voiture blanche. Elle regarda le visage longtemps, jusqu’à ressentir de nouveau la douceur du souvenir, séparée de la voix entendue dans l’escalier. Elle refusa que cette nuit lui prenne aussi les choses qu’elle avait aimées.
Elle ne brûla pas le sachet. Elle n’inventa pas de rite. Elle le plaça dans une boîte fermée, avec les photographies des pages du cahier, puis écrivit sur une feuille ce dont elle était certaine : les heures, les appels, les paroles de Malik. À côté, elle laissa une colonne pour ce qu’elle ne savait pas.
La première colonne tenait sur deux pages. La seconde resta presque vide, parce qu’il aurait fallu une autre manière de mesurer tout ce qui pouvait s’y trouver.
Le soir, elle appela une amie dont elle avait négligé les messages pendant des mois. Elles parlèrent d’abord de travail, puis de fatigue. Ana raconta qu’elle avait eu peur. Elle ne raconta pas encore de quoi. Son amie ne demanda pas de preuve avant de lui proposer de venir dîner.
12. Une chambre disponible
Les premières semaines à la bibliothèque, chaque téléphone la faisait sursauter. Puis la peur s’apaisa. Elle conserva l’habitude d’appeler quelqu’un lorsqu’elle se sentait seule, même sans bonne raison.
À l’automne, une brochure publicitaire arriva dans sa boîte aux lettres. L’hôtel des Tilleuls avait rouvert. Sur la photographie, le hall brillait de lampes neuves. Une offre annonçait dix-huit chambres entièrement rénovées.
Ana allait jeter le dépliant lorsqu’elle remarqua le miroir derrière la réception. Dix-huit clés étaient accrochées au mur. Dans le miroir, il y en avait dix-neuf.
Au-dessous de la photographie, une phrase manuscrite avait été ajoutée au stylo bleu.
« Cette fois, nous avons gardé votre chambre. »
Elle porta le dépliant jusqu’à la bibliothèque, puis le posa dans une enveloppe sans le montrer à personne. À midi, elle appela Malik. Son fils allait bien. Il avait changé la fin de la chanson et la chantait maintenant à l’école, où les autres enfants trouvaient sa version plus drôle.
Ana faillit parler de la brochure. Elle pensa au nom prononcé dans un combiné, à l’enfant qui avait vu quelqu’un dans le couloir. Elle demanda seulement si les nuits étaient calmes.
— Oui, dit Malik. Depuis qu’on a déménagé.
— Vous avez déménagé ?
— Au mois de juin. Je te l’avais dit.
Elle en était certaine : il ne le lui avait jamais dit. Pourtant, avant même qu’il donne sa nouvelle adresse, elle la connaissait. Le numéro, l’étage, la porte au fond du palier. Elle voyait parfaitement l’endroit, éclairé par une lampe qu’elle n’avait jamais vue.
Dans la poche de son manteau, quelque chose de froid toucha sa main.
Ana la retira sans regarder. Elle demanda à Malik de lui raconter sa matinée. N’importe quoi. Les courses, le bus, le temps qu’il faisait. Et de ne surtout pas s’arrêter.
Fin