1. Dix-huit clés
Le premier soir, Ana compta les clés trois fois. Dix-huit doubles, sous dix-huit étiquettes de cuivre. Les clients emportaient les originaux ; ces clés-là devaient rester derrière le comptoir. Sur un crochet à part pendait celle du jardin, grosse et noire. Le propriétaire exigeait un inventaire à chaque relève. Il avait aussi laissé une liste de consignes : fermer le jardin à vingt-deux heures, vérifier la chaudière, ne pas laisser le chat entrer dans la cuisine.
La dernière ligne était écrite au crayon : « Si le dix-neuf appelle après minuit, ne répondez pas. »
Ana montra la feuille à Malik, le réceptionniste de jour. Il soupira.
— Une blague de l’ancien veilleur. Il s’ennuyait.
— Elle marche ?
— Tu me diras demain.
Il lui tendit son badge. Elle le fixa de travers à son gilet, remit l'épingle, se piqua le pouce. Malik trouva un pansement dans le tiroir. Sous le plastique, son prénom paraissait minuscule : ANA. Elle était venue ici précisément pour qu'on ne lui demande rien d'autre.
L’hôtel des Tilleuls accueillait surtout des représentants et des familles en visite à l’hôpital voisin. Il n’avait rien d’un château isolé. Une pharmacie faisait face à l’entrée et le dernier bus passait sous les fenêtres à vingt-trois heures quarante. Cette banalité plaisait à Ana. Après deux années à travailler dans un service d’urgence, elle désirait des nuits où la pire nouvelle serait un radiateur froid.
À vingt-trois heures cinquante-huit, elle prépara du thé. À minuit deux, le téléphone sonna.
L’écran indiquait : 19.
Elle resta immobile, la bouilloire à la main. La sonnerie s’arrêta au quatrième appel. Une seconde plus tard, l’imprimante du comptoir s’éveilla et fit sortir une feuille blanche. Ana la retourna. Au dos, en petites lettres grises, figurait une phrase : « Il faut laisser sonner jusqu’au bout. »
Elle vérifia le bac de l’imprimante, le journal des appels et la porte du bureau. Tout était normal. À six heures, lorsqu’elle raconta l’incident à Malik, il ne sourit pas.
— Elle n’est pas reliée au réseau, dit-il en montrant l’imprimante. On attend le technicien depuis mardi.
2. Le client du petit déjeuner
Ana ne partit pas immédiatement. À sept heures, un client descendit avec une chemise mal boutonnée et demanda si quelqu’un avait retrouvé son écharpe. Elle lui montra le panier derrière le comptoir. L’homme y chercha quelques secondes, puis sortit une longue bande de laine grise.
— Elle était dans le couloir, dit-il. J’ai cru que la dame la rapporterait.
— Quelle dame ?
— Celle de la réception. Cette nuit. Elle m’a ouvert la porte du jardin.
Ana regarda Malik. Il venait seulement d’arriver. Elle demanda à quelle heure. Le client consulta son téléphone, retrouva un appel passé à sa femme et répondit : minuit six. Il était sorti fumer. Une employée lui avait montré où se trouvait le cendrier, puis l’avait attendu pour refermer.
— Elle vous ressemblait, ajouta-t-il. Je vous ai prises pour des sœurs.
Il paya un café et s’installa près de la fenêtre. Ana aurait voulu l’interroger encore, mais la question de l’âge, de la tenue ou de la voix aurait rendu visible une peur qu’elle n’était pas prête à partager. Elle demanda seulement si l’employée portait un badge.
— Je n’ai pas lu. Il était à l'envers. Elle savait que j’étais dans la douze.
Ana baissa les yeux vers son propre badge. Il était dans le bon sens.
Le jardin avait été fermé à vingt-deux heures. Ana en était certaine. Elle avait dû forcer sur le verrou dont le bois gonflé gênait la course. La clé pendait maintenant au tableau, exactement à sa place.
Malik proposa de regarder les caméras. Le système n’enregistrait que l’entrée principale et le comptoir, pas les chambres ni le jardin. À minuit six, on voyait le client descendre. Il s’arrêtait au pied de l’escalier et parlait à quelqu’un hors du champ. Ana était assise à la réception, visible de profil. Elle regardait fixement le téléphone.
— Il parle tout seul, dit Malik.
— Il attend une réponse.
Sur l’écran, le client sourit et inclina légèrement la tête. Puis il disparut vers le jardin. Ana rembobina. Au moment où l’homme souriait, elle-même tournait le visage vers l’escalier. Elle n’avait aucun souvenir de ce geste.
Ils conservèrent l’extrait. Aucun des deux ne prononça le mot plaisanterie. Ana rentra chez elle en plein jour et laissa la radio allumée pendant qu’elle dormait, sans savoir encore qu’une autre femme avait pris la même habitude depuis très longtemps.
3. Le couloir
Ana revint le lendemain avec la ferme intention de ne pas se laisser impressionner. Elle avait dormi cinq heures. Dans la lumière de sa cuisine, l’histoire lui avait paru ridicule. Un téléphone pouvait mal fonctionner. Quelqu’un avait glissé une feuille dans une imprimante. Deux coïncidences ne formaient pas un mystère.
À vingt et une heures, une cliente demanda une couverture supplémentaire. Ana monta au deuxième étage. Elle passa devant la seize, la dix-sept et la dix-huit. Le couloir s’achevait sur une fenêtre ouvrant au-dessus du jardin.
La fenêtre avait disparu.
À sa place se trouvait une porte étroite, peinte du même blanc jauni que les autres. Un chiffre de cuivre brillait à hauteur de son visage : 19.
Ana recula d’un pas. Elle regarda derrière elle, compta les portes, revint sur ses pas et retrouva la cliente de la seize qui attendait dans l’embrasure. Elle lui tendit la couverture sans réussir à parler.
— Vous avez entendu aussi ? demanda la femme.
— Quoi ?
— Quelqu’un qui déplace une chaise. Au-dessus. Mais on est au dernier étage, n’est-ce pas ?
Ana dit qu’elle allait vérifier la lingerie. Elle ne retourna pas au fond du couloir. En bas, elle consulta le plan d’évacuation : derrière la dix-huit, la fenêtre était clairement dessinée. Elle prit le plan avec son téléphone, puis remonta pour photographier la porte.
Il n’y avait plus de porte. Seulement une vitre froide sur laquelle sa lampe se reflétait.
À minuit deux, le téléphone sonna. Ana le regarda sans bouger. Quatre sonneries, puis une cinquième, plus longue. L’écran s’éteignit. L’imprimante resta silencieuse.
Sous le comptoir, quelque chose frappa trois fois.
4. La clé froide
Les coups sous le comptoir ne se répétèrent pas. Ana se leva, recula jusqu’à la porte et attendit. Le hall était si calme qu’elle entendait la vibration du réfrigérateur dans le petit salon. Elle appela le numéro de Malik. Il ne répondit pas. Elle hésita à joindre les secours, puis se demanda comment expliquer qu’un meuble venait de frapper à sa propre porte.
Elle prit la lampe de sécurité et éclaira l’espace sous la réception. Une boîte d’enveloppes, deux rouleaux de papier, un radiateur électrique débranché. Rien qui puisse produire ce bruit. Au fond, contre la plinthe, une clé était posée sur un morceau de tissu bleu.
Elle ne la toucha pas. Elle la photographia, puis alla chercher une pince dans le tiroir de maintenance. La clé était plus longue que celles des chambres rénovées. Son anneau portait une petite étiquette sans numéro. Sur une face, quelqu’un avait gravé une barre verticale ; sur l’autre, une boucle presque fermée.
Ensemble, les deux marques pouvaient former dix-neuf. Séparées, elles ne désignaient rien.
Ana enferma la clé dans un sachet destiné aux objets trouvés. Elle écrivit l’heure, le lieu, sa signature. Ce geste familier la calma. À l’hôpital, noter exactement ce qu’on observait évitait parfois de céder à ce qu’on imaginait.
À cinq heures, le sachet était vide.
Elle vérifia la fermeture, intacte. La clé n’avait pas glissé derrière le tiroir. Personne n’était venu au comptoir. Sur l’étiquette, l’encre de sa signature paraissait encore fraîche, bien qu’elle eût utilisé un stylo à bille.
Un détail la retint. Son nom était bien écrit de sa main, mais la date avait changé. À la place de la date du jour figurait celle de son premier contrat hospitalier, huit ans auparavant. Elle reconnut immédiatement cette journée. Elle avait attendu sa mère sous la pluie après le travail, parce qu’elle voulait lui montrer son badge avant de rentrer.
La mémoire arriva entière : la voiture blanche, l’odeur du chauffage, une boîte de pâtisseries glissée sur le siège. Puis une sensation moins précise, celle de se savoir regardée par quelqu’un qui attendait qu’elle aille au bout du souvenir.
Ana posa le sachet face contre le bureau. Elle parla à voix haute, pour le simple bruit de sa propre voix.
— Je suis à la réception. Il est cinq heures trois. Il pleut dehors.
Dans le plafond, une chaise racla doucement le sol.
5. Le cahier des veilleurs
Le propriétaire revint en fin de matinée. Il écouta Ana comme on écoute une facture imprévue, en pinçant les lèvres. Il proposa de faire vérifier le standard. Quand elle parla de la porte, il lui conseilla quelques jours de repos.
— Vous cherchez quelqu’un pour la nuit depuis combien de temps ? demanda-t-elle.
Il se leva avant de répondre.
Malik attendit qu’il soit parti pour sortir un vieux cahier du tiroir des objets trouvés. La couverture portait le mot « Transmission ». Les premières pages contenaient des remarques ordinaires : ampoule à remplacer, fuite dans la trois, taxi réservé à cinq heures. Puis, entre deux dates espacées de six mois, une écriture différente avait noté : « Ne lui donnez pas un nom. »
Plus loin : « Ne dites pas qu’il n’y a personne. »
Et encore : « Si vous voyez une clé supplémentaire, ne cherchez pas la porte. »
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Malik passa une main sur son visage.
— Parce que je n’ai jamais rien vu. Les autres partaient. Je croyais qu’ils se racontaient la même histoire. Je n’avais pas envie d’y croire.
Ana feuilleta jusqu’à la dernière page remplie. L’ancien veilleur, celui de la prétendue plaisanterie, y avait écrit une adresse et un prénom : Madeleine. Elle habitait à cinq rues de l’hôtel.
Madeleine ouvrit avec la chaîne de sécurité encore engagée. Elle avait près de quatre-vingts ans, des yeux très clairs et une radio allumée si fort qu’Ana dut répéter le nom de l’hôtel.
— Vous avez répondu ? demanda la vieille femme.
— Non.
La chaîne glissa. Madeleine la laissa entrer.
6. Ce qu’on laisse dehors
La dix-neuvième chambre avait existé autrefois. Une petite pièce aménagée sous les combles pour les employés saisonniers. Après un incendie, on avait supprimé l’accès et refait le dernier palier. Madeleine y avait travaillé comme femme de chambre. Elle se souvenait d’une nuit de neige, bien avant les travaux, où une voyageuse était arrivée avec une valise trop légère.
L’hôtel était complet. Le directeur l’avait laissée attendre dans le hall, puis avait fermé son bureau. Madeleine avait demandé si l’on pouvait préparer la petite chambre du haut. Il avait répondu qu’elle n’existait pas pour les clients.
— Elle est partie ?
Madeleine regarda sa radio.
— Je ne sais pas. Le matin, son manteau était encore là. Personne n’a voulu appeler qui que ce soit. On m’a dit de le mettre aux objets trouvés.
— Et depuis, elle appelle ?
— Je n’ai pas dit que c’était elle.
Le silence qui suivit sembla absorber le bruit de la radio.
Madeleine expliqua qu’elle avait répondu une seule fois. On lui avait demandé : « Qui manque ? » Elle avait prononcé le prénom de sa sœur, morte depuis dix ans. Pendant les semaines suivantes, elle avait entendu cette sœur l’appeler dans toutes les pièces où elle se trouvait seule. La voix lui demandait toujours d’ouvrir une porte.
— Ce qui attend là-haut emprunte ce que vous lui donnez. Un nom, une absence, une inquiétude. Ne lui donnez rien.
Ana ne savait pas si elle écoutait un souvenir ou une peur entretenue pendant des décennies. Elle demanda pourquoi Madeleine gardait le son si fort.
— Parce que ma sœur avait une toute petite voix.
Ana regarda la chaîne de la porte, puis les trois verrous ajoutés au chambranle.
— Et la radio l'empêche d'entrer ?
Madeleine secoua la tête.
— La radio m'empêche de répondre. C'est tout ce que j'ai trouvé.
7. Une histoire avec des trous
Ana demanda si l’on avait retrouvé le nom de la voyageuse. Madeleine répondit que le registre de cette époque avait disparu pendant les travaux. Elle se souvenait d’un manteau brun et d’une valise claire, mais ne pouvait garantir ni l’âge de la femme ni la couleur de ses cheveux.
— Vous l’avez vue partir du hall ?
— Non.
— Alors elle a pu sortir pendant que vous travailliez.
— Oui.
Ana attendit la suite. Madeleine frottait du pouce une trace sur l’accoudoir.
— C’est ce que vous pensez ? demanda Ana. Qu’elle est partie ?
— Certains jours.
— Et les autres ?
Madeleine leva les yeux vers la radio. L’animateur annonçait un disque ; pendant la courte pause avant la musique, elles entendirent un robinet chez le voisin.
— Les autres, je revois son manteau. Je l’ai plié moi-même.
Elle sortit d’une boîte plusieurs lettres d’anciens veilleurs. Certains avaient entendu une personne morte, d’autres une personne vivante. L’un racontait avoir reconnu sa propre voix derrière une porte alors qu’il tenait encore le combiné. Tous avaient reçu la même question, formulée différemment : qui attendait-on ? Qui voulait-on faire entrer ? Qui manquait à l’appel ?
Ana lut la lettre d’un homme appelé Laurent. Elle datait de neuf ans. Il avait répondu que personne ne manquait. Pendant trois jours, les clients l’avaient appelé par un autre prénom. Le logiciel de paie affichait un nom qui n’était pas le sien. Sur une photographie du personnel, son visage était resté net, mais personne ne pouvait dire qui il était.
— Il est devenu quoi ?
— Il m’a écrit une autre fois, dit Madeleine. Je n’ai pas gardé l’enveloppe.
Elle le disait trop vite. Ana le remarqua, mais n’insista pas. Dans le couloir de l’appartement, un parquet craqua. Madeleine monta le son de la radio d’un cran sans regarder vers la porte.
— Vous avez pensé à quitter cet appartement ?
— Oui. Trois fois.
Ana comprit qu’il ne s’agissait pas de la réponse à sa question. Ou qu’il s’agissait précisément de la réponse qu’elle aurait préféré ne pas recevoir.
8. Le nom sur la liste
Elle passa à l’hôtel avant sa dernière nuit pour récupérer ses affaires. Malik avait imprimé le planning des six derniers mois. Neuf personnes avaient occupé le poste de nuit. Certaines n’étaient restées qu’une semaine. Le propriétaire invoquait le manque de fiabilité des employés, les transports, les contraintes familiales.
En bas d’une feuille, un nom avait été barré : Laurent Morel.
— Celui-là, c’était quand ? demanda Ana.
— Je ne le connais pas. Une erreur du logiciel, probablement. Il revient sur les modèles.
Ana montra la photographie de la lettre. Malik lut la date, puis le planning. Il posa les feuilles et resta silencieux assez longtemps pour qu’elle cesse d’attendre une plaisanterie.
Ils téléphonèrent au service de maintenance du standard. Le technicien expliqua que le numéro dix-neuf figurait toujours dans la configuration ancienne, mais qu’aucun poste physique ne lui était relié selon le dernier plan. Il pouvait désactiver l’extension à distance. Malik le lui demanda.
À dix-huit heures dix, l’écran du comptoir afficha « poste supprimé ».
Ana sentit un soulagement disproportionné. Elle avait oublié qu’une anomalie pouvait parfois se résoudre par une procédure banale. Malik lui proposa de boire quelque chose avant de partir. Elle accepta et, pendant vingt minutes, ils parlèrent du prix des loyers, de la fatigue et de la manière dont son fils prononçait le mot hélicoptère.
Lorsqu’elle revint chercher son sac, le téléphone était décroché. Le combiné reposait bien droit sur le cahier, comme si quelqu’un l’avait posé pour prendre une note.
Un souffle en sortait.
Ana n’approcha pas l’oreille. Elle remit le combiné sur son support à l’aide d’un torchon, sans savoir pourquoi elle évitait de le toucher. Dans le cahier, sur la page blanche qu’elle avait ouverte en arrivant, une phrase occupait toute la largeur.
« Vous avez supprimé le numéro. Pas la chambre. »
Elle appela le propriétaire devant Malik et lui annonça qu’elle partait. C’est alors qu’il promit de revenir à une heure, et qu’elle commit ce petit arrangement avec elle-même : quelques heures de plus, pour les clients, puis ce serait fini.
9. La relève
Le propriétaire roulait vers l’hôtel. Malik était rentré s’occuper de son fils. Ana pouvait partir, bien sûr, mais huit chambres étaient occupées. Elle connaissait trop bien le poids d’un bâtiment laissé sans personne pour décider quoi faire lorsqu’une alarme retentit.
Elle accepta de rester jusqu’à une heure. Elle garda la porte du bureau ouverte et toutes les lumières du hall allumées. Le cahier était posé près du téléphone. À vingt-trois heures, elle compta les clés : dix-huit.
À vingt-trois heures cinquante-neuf, une clé supplémentaire.
Elle pendait au crochet du jardin, devant la grosse clé noire. Elle portait un ruban bleu. Ana reconnut ce ruban avant même d’admettre qu’elle le reconnaissait : elle en attachait un semblable au guidon de sa bicyclette lorsqu’elle était enfant. Les marques gravées sur les deux faces étaient celles de la clé disparue du sachet.
Le téléphone sonna à minuit deux. L’écran n’indiquait pas dix-neuf. Il affichait le numéro de sa mère.
Ana sentit ses jambes se dérober. Sa mère était morte trois ans auparavant. Le numéro était encore enregistré dans son téléphone personnel, mais pas dans le standard de l’hôtel. La sonnerie continua. Au cinquième appel, elle s’arrêta.
Une voix vint de l’escalier.
— Ana, j’ai oublié mes clés.
C’était exactement sa voix. Ni une imitation lointaine ni un souvenir déformé. La même fatigue douce au bout de la phrase, le même souffle avant son prénom.
Ana posa les deux mains sur le comptoir. Elle regarda la porte d’entrée, les phares d’une voiture passant dans la rue, l’affiche des petits déjeuners. Elle nomma ces choses dans sa tête pour rester à leur côté.
— Tu ne vas pas me laisser dehors ?
Une marche craqua.
Le cahier était ouvert sous sa main. « Ne dites pas qu’il n’y a personne. » Elle chercha la ligne suivante, mais son ombre couvrait les mots. Une autre marche craqua. Elle n’osa pas se pencher pour déplacer la lampe.
Elle laissa le téléphone de service sur son socle et appela Malik avec son portable. Il répondit au troisième appel.
— Parle-moi, dit-elle. Ne t’arrête pas.
Il lui parla de son fils endormi, des pâtes qu’il avait trop cuites, d’un dessin animé dont il ne comprenait pas les personnages. Ana répétait certaines phrases. La voix de l’escalier changea. Elle devint celle de Malik, puis la sienne.
— Raccroche, disait-elle. Ce n’est pas lui.
Ana regarda l’écran de son téléphone. Elle entendait un enfant tousser au loin, une chaise grincer, la vie ordinaire d’un appartement. Elle s’accrocha à ces imperfections jusqu’à pouvoir desserrer les doigts du comptoir.
10. De chaque côté de la porte
Dans l'appartement de Malik, son fils venait de se réveiller. Ana entendit ses pieds nus sur le parquet, puis une question que Malik lui fit répéter.
— Pourquoi Ana est dans le couloir ?
Le réceptionniste ne répondit plus. Il y eut un choc sourd, le bruit du téléphone qu'on rattrape, puis son souffle tout près du micro.
— Il a regardé par le judas.
Ana chercha ce qu'elle avait dit depuis le début de l'appel. Son nom ? L'adresse ? Avait-elle demandé à entrer ? À force de retenir ses mots, elle ne savait même plus lesquels elle avait prononcés.
— Éloigne-le de la porte.
— Elle a ton gilet.
Le ton de Malik la fit se lever. Il ne cherchait pas à la rassurer. Il voyait quelqu'un.
— Je suis à l'hôtel. Tu m'entends ?
— Oui.
— Mon gilet est sur moi.
À l'autre bout, une sonnette retentit. Ana l'entendit dans le téléphone, puis de nouveau hors du combiné, avec un décalage minuscule. Elle mit plusieurs secondes à comprendre : le second son venait de l'escalier de l'hôtel. Quelqu'un, là-haut, reproduisait ce qu'elle entendait chez Malik.
Elle écarta le portable de son oreille. La respiration de son collègue continua dans les étages.
— Ana ?
Les deux voix avaient parlé ensemble.
Elle vérifia le haut-parleur : il était désactivé. Elle toucha maladroitement plusieurs icônes, éloigna encore le téléphone. La voix continuait en haut de l'escalier.
— Va dans une pièce qui ferme, dit-elle. Avec ton fils. Appelle les secours depuis un autre appareil si tu peux. Dis qu'il y a quelqu'un devant chez toi.
— Et toi ?
La question la retint plus que toutes les voix. Elle regarda la vitrine de la pharmacie. Le pharmacien de garde y avait laissé une petite lampe allumée. Vingt mètres, peut-être vingt-cinq, entre deux lieux où quelqu'un travaillait encore.
— Je vais sortir.
— Alors sors maintenant.
Ana avait passé une heure à attendre qu'on lui donne cette permission. Elle prit son sac. Le combiné du standard se souleva de son socle et retomba. Elle ne s'arrêta pas. Dans l'escalier, sa mère dit son prénom avec une colère parfaitement reconnaissable, cette colère rare qui avait toujours précédé les larmes.
Ana atteignit la porte vitrée.
Le verrou était tiré.
Elle ne l'avait pas fermé. Elle prit la clé de l'entrée dans la poche de son gilet, manqua la serrure, recommença. Sa main tremblait tellement que le métal tinta contre la plaque. À l'autre bout de la ligne, Malik parlait à son fils. Il lui demandait de mettre ses chaussures. Pas les lacets, les autres.
La clé tourna enfin.
Un moteur s'arrêta au bord du trottoir. Le propriétaire descendit de sa voiture, encore en communication, et fit signe à Ana de lui ouvrir. Elle recula juste assez pour le laisser passer. Il avait un vrai manteau mouillé, de la boue sur une chaussure et cette façon de regarder sa montre qu'elle détestait déjà.
— Qu'est-ce que vous faites avec votre sac ?
Elle lui mit la clé de l'entrée dans la main.
— Il y a huit chambres occupées. Le tableau des doubles est derrière vous. Je pars.
Il voulut lui prendre le bras. Elle se dégagea, descendit les deux marches et traversa sans vérifier si une voiture arrivait. Le pharmacien la vit frapper au volet. Il lui ouvrit la petite porte de côté.
— Restez là une minute, s'il vous plaît, dit-elle.
Il repoussa une caisse pour lui donner une chaise. Ana entendit enfin Malik dire que quelqu'un décrochait son autre téléphone. Elle resta en ligne pendant qu'il donnait son adresse. Il n'employa ni le mot fantôme ni le nom d'Ana. Il dit qu'une femme insistait devant sa porte, qu'il était seul avec son enfant et qu'il ne voulait pas ouvrir.
Le pharmacien posa un verre d'eau devant elle. Ana le prit à deux mains. De l'autre côté de la rue, le propriétaire se tenait derrière la vitre de l'hôtel. Il semblait parler à quelqu'un à côté de lui.
Elle ne voyait personne.
11. Quatre minutes
Lorsque les agents arrivèrent chez Malik, le palier était vide. Une voisine avait entendu la sonnette. Elle n'avait pas ouvert non plus. Le réceptionniste passa le reste de la nuit chez sa sœur avec son fils. Ana les y rejoignit au matin.
Ils burent du café dans une cuisine trop chaude. Le garçon mangeait des céréales à même la boîte, autorisé exceptionnellement à regarder des dessins animés avant l'école. Malik avait retiré ses chaussures ; une marque rouge barrait son front, à l'endroit où il s'était appuyé contre la porte de la chambre en attendant les agents.
— Tu l'as vue combien de temps ? demanda Ana.
— Trois secondes. Peut-être moins.
— Elle ressemblait vraiment à moi ?
Il posa sa tasse.
— Elle te ressemblait assez pour que je mette la main sur le verrou.
Ana pensa au client du jardin. Elle avait voulu croire qu'une personne effrayée pouvait en confondre deux autres. Maintenant, elle regardait un ami qui avait presque ouvert sa porte à cause d'elle.
— Et pourquoi tu ne l'as pas ouvert ?
— Ton badge. Elle l'avait mis à l'envers.
Il ne sourit pas en le disant. Ce détail dérisoire était tout ce qui s'était trouvé entre son fils et la femme du palier.
Ils démissionnèrent le même jour. Le propriétaire parla de fatigue, de panique partagée, d'une employée dont les antécédents médicaux l'inquiétaient. Ana le laissa finir, puis demanda une copie des enregistrements de la réception. Elle voulait les transmettre avec sa déposition. À ce mot, il devint beaucoup moins bavard.
Il envoya les images deux jours plus tard.
La caméra ne prenait pas la rue entière. On distinguait le comptoir, les deux premières marches et, dans la porte vitrée, une portion du trottoir. Ana regarda la séquence avec Malik, à la table de sa sœur. Le son manquait, comme sur les autres extraits.
À zéro heure cinquante-six, Ana était derrière le comptoir, téléphone contre l'oreille.
À zéro heure cinquante-sept, elle se levait et prenait son sac.
À zéro heure cinquante-huit, elle ouvrait la porte.
Ils se penchèrent tous les deux vers l'écran.
La voiture du propriétaire n'était pas là.
Ana sortait seule. La porte revenait lentement dans son cadre. À travers la vitre, on la voyait traverser, puis disparaître vers la pharmacie.
— L'heure de la caméra est fausse, dit Malik.
Il avança la vidéo. Quatre minutes plus tard, la voiture se gara. Le propriétaire descendit, chercha ses clés et entra dans l'hôtel. Il passa derrière le comptoir, posa son téléphone, retira son manteau.
Personne ne l'avait attendu. Personne ne lui avait remis la clé.
Ana demanda de revenir au moment de sa sortie. Elle se souvenait de tout : les boutons du manteau, sa manche serrée dans une main, la boue sur une chaussure. Elle pouvait encore sentir les doigts sur son bras.
Sur l'image, elle tendait bien la main à quelqu'un.
Mais le propriétaire n'était pas arrivé.
Malik arrêta la lecture. Il lui proposa d'appeler la police avec ce nouvel élément. Elle hocha la tête. Ils envoyèrent le fichier entier, sans le découper, avec les heures de leurs appels. Ana demanda aussi au pharmacien s'il avait une caméra. Il lui répondit qu'elle ne filmait que l'intérieur.
Il avait toutefois conservé un souvenir très précis de cette nuit.
— Votre collègue est venue vous chercher, dit-il.
— Quelle collègue ?
— Celle qui a frappé après vous. Vous aviez fini par vous assoupir sur la chaise. Je lui ai dit de revenir dans la journée.
Ana regarda Malik. Il l'entendait, lui aussi, à travers le haut-parleur.
— Elle vous a donné son nom ?
Le pharmacien réfléchit.
— Non. Elle m'a dit que vous aviez échangé vos badges.
12. Le prénom
L'hôtel ferma pendant trois semaines. Des artisans entrèrent avec des rouleaux de moquette ; les chambres furent repeintes. Une annonce proposa le poste de nuit avec un salaire un peu supérieur au précédent.
Ana n'y répondit pas. Elle travaillait désormais à la bibliothèque municipale, à l'accueil et au rangement. Elle aimait les fins de journée où plusieurs collègues partaient ensemble, après avoir vérifié les fenêtres. Aucun d'eux ne trouvait étrange qu'elle attende pour sortir.
Avec Malik, elle avait établi une précaution qu'ils ne racontaient à personne. Quand l'un appelait l'autre, ils se retrouvaient si possible dans un lieu fréquenté. Ils ne se contentaient plus d'une voix. Ce n'était pas une règle capable de les protéger de tout ; c'était une façon de continuer à se voir.
Ils rencontrèrent Madeleine un dimanche. Ana lui raconta les quatre minutes et la pharmacie. La vieille femme resta longtemps à regarder ses mains.
— Laurent aussi disait qu'il avait réussi à partir.
Elle se leva, ouvrit la boîte des lettres et retrouva celle qu'elle avait prétendu ne plus avoir. Elle la posa devant eux. L'écriture était serrée, presque illisible dans le bas de la page.
Laurent avait été arrêté en entrant chez lui. Sa femme avait appelé la police : un inconnu possédait ses clés et refusait de quitter le vestibule. Son mari, disait-elle, était déjà rentré. Il l'attendait dans la cuisine.
Madeleine ne leur demanda pas de la croire. Elle ne leur offrit aucune solution. Elle leur donna les lettres, parce qu'Ana avait encore quelqu'un pour les lire avec elle.
À l'automne, le propriétaire envoya enfin le solde du salaire. Dans l'enveloppe se trouvait son badge, accompagné d'un mot : « Retrouvé derrière le comptoir. » L'épingle avait la même torsion. Une minuscule tache brune subsistait près du fermoir, là où elle s'était piqué le premier soir.
Elle le posa sur la table de la cuisine.
Puis elle alla chercher son ancien gilet.
Elle avait gardé ses vêtements de travail au fond d'un sac, sans les laver, sans pouvoir se résoudre à les jeter. Le badge y était toujours fixé, côté nom contre le tissu.
Ana le détacha. Elle posa les deux petits rectangles côte à côte.
Celui de l'enveloppe portait la tache de sang. L'autre était propre.
Elle essaya de retrouver l'instant où elle l'avait retourné. Le premier soir, Malik lui avait donné un pansement. Le troisième, une main l'avait retenue avant de la laisser sortir. Entre les deux, elle se souvenait d'avoir dit son prénom tant de fois. À des clients. Dans son téléphone. Pour se rassurer, à cinq heures trois, derrière le comptoir.
Son portable vibra.
Malik lui demandait si elle venait dîner vendredi. Son fils avait invité une camarade ; sa sœur serait là aussi. Ana commença à répondre, effaça, reprit. Elle allait écrire qu'il fallait qu'ils se voient tout de suite lorsqu'un appel interrompit le message.
Le numéro de l'hôtel.
Elle regarda longtemps l'écran. Puis elle décrocha.
Une femme pleurait sans bruit, respirant par petites secousses. Ana reconnut la façon dont elle retenait son souffle pour que personne, aux urgences, ne l'entende pleurer dans le vestiaire.
— Vous êtes qui ? demanda-t-elle.
— Tu le sais.
Ana ne regardait plus que les deux badges.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
À l'autre bout, une chaise racla le sol.
— Rentre, dit sa voix. Tu as pris ma vie.
Fin



