Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
ThrillerLe destinataire n’était pas là. Ceux qui la suivaient, si.

La boîte à biscuits du passage Neuf

Ysée doit remettre une boîte à une cliente dans un passage du centre-ville. Derrière la porte, le local est vide. Deux hommes suivent bientôt son sac jaune, et son employeur connaît leurs prénoms. La livraison devient une course à travers les rues qu’elle croyait connaître.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

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Les chapitres de cette histoire
  1. 1. L’homme qui changeait de vitrine
  2. 2. La porte quatre
  3. 3. Derrière le rideau
  4. 4. Le visage connu
  5. 5. Les gens dans le miroir
  6. 6. Les biscuits qui restaient
  7. 7. La seconde feuille

1. L’homme qui changeait de vitrine

La première fois, Ysée le remarqua devant un magasin de téléphones. La deuxième, il examinait des chaussures pour enfants. À la troisième vitrine, un établissement funéraire, elle cessa de croire qu’ils faisaient les mêmes courses. L’homme portait un bonnet blanc malgré la douceur du matin et gardait les mains dans les poches de sa veste grise.

Ysée ralentit. Il ralentit aussi, avec une maladresse qui rendit la coïncidence encore moins crédible. Dans son sac jaune, une boîte métallique cogna contre sa hanche. Elle changea le sac d’épaule et continua vers la place du Marché, où les marchands terminaient d’installer leurs étals. Il était neuf heures vingt-huit. Elle avait pris le colis vingt et une minutes plus tôt.

Arno le lui avait remis dans la petite cour de leur agence, entre une caisse de catalogues et deux sacs de costumes. Une boîte à biscuits rectangulaire, décorée de fleurs jaunes, fermée par un ruban adhésif transparent. Il l’avait enveloppée dans du papier brun et inscrite à la main sur la feuille de tournée. Livraison urgente, passage Neuf, porte quatre, à madame Morel. Le destinataire devait donner un code à quatre chiffres : huit, zéro, quatre, un.

Il avait ajouté une seconde feuille au-dessous, pour la prise en charge. Ysée avait signé à l’endroit indiqué, comme pour les autres colis, et réclamé son exemplaire. Arno avait tapoté l’imprimante éteinte : il le lui donnerait au retour. Elle avait photographié les instructions de tournée avec son téléphone, surtout pour ne pas confondre les chiffres du code.

Ysée travaillait pour lui depuis sept mois. Ils se connaissaient depuis l’école, avaient perdu contact puis s’étaient retrouvés quand elle avait cherché un emploi. Il possédait trois vélos de livraison, une camionnette et assez d’optimisme pour remplacer parfois les pièces qui manquaient. Elle effectuait surtout les courses du centre à pied. Le travail était irrégulier, mais Arno payait à l’heure et lui avait laissé choisir ses matinées. Cela avait compté.

— Ne la secoue pas trop, avait-il dit.

— Tu livres de la nitroglycérine ?

— Des choses qui valent mieux que nos salaires.

Elle avait cru à une plaisanterie sur des biscuits de luxe. Il avait ajouté qu’il passerait lui-même dans le quartier plus tard. En quittant la cour, elle avait vu sa camionnette blanche partir dans la direction opposée.

Maintenant, l’homme au bonnet approchait. Il lui fit un signe, comme s’ils s’étaient déjà parlé.

— Vous venez du passage Neuf ?

Elle ne répondit pas. Il désigna le sac.

— On vous attendait. Il y a eu une erreur de porte.

Ysée se plaça près d’un marchand qui déballait des pommes. Elle demanda le code. L’homme lui donna deux chiffres, s’arrêta et sourit.

— Vous n’allez pas nous compliquer la matinée pour une boîte.

Cette fois, elle regarda ses mains. Il venait de les sortir de ses poches.

2. La porte quatre

Le passage Neuf reliait la rue des Cordes, à l’ouest, à la place du Marché, à l’est. Ysée y était entrée du côté des Cordes, avait longé trois devantures et trouvé la porte quatre sous une verrière sale. Une feuille scotchée à la vitre annonçait un ancien atelier de reliure. Derrière, la pièce était vide. Il restait des marques claires aux murs, là où des étagères avaient été enlevées.

Elle avait sonné, attendu, puis demandé à la femme qui nettoyait la boutique voisine si madame Morel travaillait là. La femme avait secoué la tête.

— Ils sont partis il y a trois semaines. Je ne sais pas ce qui va venir.

Ysée avait appelé Arno. Il s’était étonné, puis lui avait demandé de patienter. Une erreur de numéro, probablement. Elle devait ressortir du passage et l’attendre sur la place. Pendant cet appel, l’homme au bonnet blanc s’était arrêté sous la verrière, à plusieurs mètres. Elle l’avait remarqué sans lui accorder d’importance.

Sur la place, il se trouvait désormais assez près pour toucher son sac. Ysée recula contre l’étal.

— Donnez-moi le nom de l’expéditeur, dit-elle.

— Arno.

Cela l’arrêta. Le marchand de pommes leva les yeux, puis reprit son déballage. L’homme en profita pour tendre la main vers la sangle. Ysée la retint.

— Je l’appelle.

— Vous l’avez déjà fait.

Elle sortit son téléphone. L’homme saisit son poignet, sans violence spectaculaire, avec la précision désagréable de quelqu’un qui avait décidé que la conversation était terminée. Ysée tira brusquement son bras. Le téléphone heurta le bord de l’étal et tomba sur les pavés. Le marchand cria. L’homme lâcha prise, surpris par le bruit plus que par sa résistance.

Ysée ramassa l’appareil. L’écran s’était fendu et restait noir. Elle glissa le téléphone dans sa poche et partit entre deux rangées d’étals, sans attendre qu’on lui explique encore une erreur d’adresse. Derrière elle, le marchand interpella l’inconnu. Il ne le retint pas longtemps, mais suffisamment pour lui donner quelques mètres.

Elle connaissait les sorties de la place. Au nord, la rue Bellay remontait vers le jardin du musée ; au sud, une rue étroite conduisait aux anciens ateliers textiles. Elle choisit le sud. Les magasins y ouvraient tôt et elle avait travaillé deux ans dans un atelier de costumes. Elle y trouverait quelqu’un.

Un second homme apparut à l’angle, très grand, vêtu d’une veste noire. Il regarda le sac jaune avant de regarder son visage. Ysée tourna immédiatement dans une allée latérale, avec la certitude froide qu’ils s’étaient réparti les sorties.

3. Derrière le rideau

Au fond de l’allée, un rideau métallique montait avec un grondement lent. Ysée se glissa dessous et se retrouva face à Marcel, le marchand de tissus qui livrait autrefois son atelier de costumes. Il tenait son café contre la poitrine.

— Fermez. S’il vous plaît.

Il regarda derrière elle et posa la tasse. La silhouette noire venait d’entrer dans la cour. Marcel appuya sur la commande ; le rideau s’arrêta, puis redescendit. Ysée recula jusqu’à sentir un rouleau de tissu dans son dos.

Un pied apparut sous le métal et se retira. Quelqu’un frappa.

— C’est une erreur !

Marcel ne répondit pas. Il la conduisit au téléphone fixe. Avant qu’elle ait composé un numéro, son propre appareil vibra : l’écran était noir, mais elle réussit à décrocher en tâtonnant.

— Tu es où ? demanda Arno.

Elle parla trop vite du bonnet, du poignet saisi, de l’autre homme. Il jura.

— Je viens. Ne donne rien à Milan.

— Qui ?

— Le type au bonnet. C’est un intermédiaire. Je vais régler ça.

Elle regarda Marcel, qui attendait à côté du comptoir. Arno connaissait le prénom de l’homme. Il n’avait pas demandé ce qu’il voulait ni même si elle avait encore le colis.

— Rue des Teinturiers, dit-elle.

— À quel numéro ?

Elle raccrocha sans répondre, puis appela la police avec le fixe. Donner l’adresse lui demanda plusieurs essais : elle connaissait ce magasin depuis des années, mais ne s’était jamais intéressée au chiffre au-dessus de la porte.

Marcel tira le verrou donnant sur la cour. Il revint avec un tabouret qu’Ysée n’eut pas le temps de prendre. Une vitre éclata dans la réserve.

Le commerçant resta une seconde immobile. Puis il lui saisit le coude.

— Devant. On sort devant.

Ils passèrent entre les rouleaux. Ysée entendit des pas derrière la porte intérieure, un choc contre le bois. Elle serrait si fort la sangle de son sac que ses doigts commençaient à lui faire mal.

4. Le visage connu

Dans la rue, Marcel cria qu’on cambriolait sa boutique. Deux passants s’arrêtèrent ; l’un sortit son téléphone, l’autre retint son chien par le collier. À travers la vitrine, Ysée vit l’homme en noir regarder le groupe, puis reculer dans le magasin.

Une camionnette blanche s’arrêta brusquement près d’eux.

— Monte ! cria Arno.

Elle fit un pas vers lui avant de se rappeler ce qu’il avait dit. Il était sorti, le manteau mal boutonné, les mains tendues vers le sac. Ces mains avaient porté son vieux réfrigérateur et attendu les siennes, un soir, pour la hisser hors d’un fossé où sa voiture s’était arrêtée. Elle eut envie de lui donner la boîte avec tout le reste : les hommes, la peur, les décisions qu’elle ne savait plus prendre.

À la place, elle arracha le papier brun.

— Pas ici, dit-il.

Le ruban résista. Elle le déchira avec l’ongle et ouvrit le couvercle. Six pochettes de velours entouraient un paquet de biscuits. Un bracelet lourd glissa dans sa paume ; une étiquette de bijouterie pendait au fermoir.

— Tu m’as envoyée avec ça ?

— Ce n’était pas censé…

— Toute seule ?

Il regarda les gens derrière elle. Marcel s’était rapproché.

— Je suis son employeur, lui dit Arno. Merci, je vais l’accompagner pour sa déposition.

— Ils viennent ici.

Arno tourna la tête vers le bout de la rue. Ysée referma la boîte. Elle voulait encore qu’il lui demande si elle avait mal au poignet, qu’il s’occupe une seule fois d’elle avant de regarder ce sac.

L’homme en noir sortit de la boutique. Arno se plaça devant Ysée.

— Brice, pas ici.

Elle recula. Il connaissait les deux.

À côté du magasin, une coiffeuse avait ouvert sa porte en entendant les cris. Marcel poussa Ysée vers elle et les passants suivirent. Arno tenta d’entrer aussi ; le commerçant lui barra le passage pendant que la coiffeuse fermait le verrou.

Dans le salon, trois clientes se levèrent sous leurs capes noires. Un sèche-cheveux continuait à souffler sur un fauteuil vide. La coiffeuse le coupa, montra une place loin de la vitrine et demanda à Ysée si elle avait besoin de s’asseoir.

Elle ne sentit ses genoux céder qu’une fois le fauteuil derrière elle.

5. Les gens dans le miroir

Marcel rappelait les policiers pour préciser qu’ils étaient deux portes plus loin. Dans le miroir, Ysée voyait Arno près de la camionnette, entre les deux hommes. Le bonnet blanc parlait vite. Brice gardait les yeux sur le salon.

Le téléphone d’Ysée vibra. Arno leva le sien derrière la vitre.

Elle décrocha.

— Écoute. Ils pensent que je les ai doublés. J’avais un autre acheteur. La femme n’est pas venue.

— Morel ?

— C’est le nom qu’elle avait donné.

— Tu savais que l’atelier était vide ?

— C’était un point de rendez-vous.

Ysée revit la porte quatre, les traces des étagères, sa propre main appuyée sur la sonnette. Il l’avait laissée attendre là pendant qu’il cherchait une explication.

— Pourquoi tu m’as choisie ?

Il parla de la tournée, de son sac, des gens qui n’auraient aucune raison de se méfier d’une livreuse. Elle le laissa aller jusqu’au bout ; c’était difficile, mais elle voulait l’entendre le dire.

— Les bijoux, ils sont volés ?

— J’ai pas demandé de facture, Ysée.

Derrière lui, Milan frappait du plat de la main sur la camionnette. Arno s’éloigna d’un pas et baissa la voix.

— Il faut que tu me les rendes. Je peux encore arranger ça.

Elle regarda son poignet, marqué de rouge, puis la boîte posée sur ses genoux.

— Non.

Elle raccrocha. La coiffeuse lui toucha brièvement l’épaule sans lui demander ce qu’elle venait d’entendre.

Brice essaya la poignée. Le premier coup fit vibrer toute la porte. Les clientes reculèrent, emportant leurs sacs et leurs vêtements avec une précipitation silencieuse. Une mère prit son petit garçon dans ses bras.

Ysée voulut se lever. Son sac glissa, le couvercle s’ouvrit et les pochettes se répandirent au pied du fauteuil. Deux biscuits se cassèrent près d’une roue. Elle se baissa pour ramasser, furieuse contre ses doigts qui tremblaient, et vit dans le miroir une lame briller contre le manteau d’Arno.

Milan le tenait près de la camionnette. Arno avait cessé de bouger.

— Le couteau, dit-elle à Marcel. Il a un couteau.

Le commerçant transmit l’information. Ysée restait accroupie, une pochette dans chaque main. Elle revoyait Arno enfant, lui partageant un gâteau écrasé dans le car scolaire. Elle aurait voulu ne plus tenir à lui du tout ; la peur qu’on lui fasse mal venait s’ajouter à celle qu’il avait mise dans sa matinée.

Une sirène monta depuis le carrefour. Milan laissa Arno et fit signe à Brice vers le passage latéral. Ysée indiqua à Marcel où ce passage débouchait, puis demeura derrière le comptoir avec les autres.

Arno les suivit. Elle le vit glisser, se rattraper au mur et repartir. Il aurait pu rester devant le salon. Elle conserva longtemps cette image, son manteau ouvert et cette course vers les deux hommes.

Les policiers arrivèrent. Les bruits de poursuite passèrent hors de leur vue ; personne ne tenta d’aller regarder. Quand un agent entra, Ysée se mit à lui raconter la matinée depuis le commencement. Il lui demanda d’abord combien d’hommes elle avait vus et où se trouvait la boîte.

Elle la lui remit en expliquant que les pochettes étaient tombées. Sa voix s’arrêta au milieu d’une phrase. La coiffeuse lui apporta de l’eau ; elle dut tenir le verre à deux mains.

Par la vitrine, elle aperçut Arno ramené entre deux policiers. Il chercha son regard. Elle resta assise.

6. Les biscuits qui restaient

La suite se déroula dans des pièces où les heures perdaient leur netteté. Ysée donna sa version, recommença pour préciser un trajet, se souvint d’une phrase au moment où on lui demandait une couleur. Les messages et les appels de son téléphone abîmé pourraient être examinés plus tard. Pour l’instant, elle avait surtout sa mémoire et les autres témoins de la matinée.

On lui confirma que les trois hommes avaient été interceptés. Les bijoux provenaient d’un vol commis quelques jours auparavant. Leur identification demanderait des vérifications détaillées ; l’étiquette du bracelet avait permis de joindre rapidement la boutique concernée. Elle n’apprit pas tout du rôle de chacun ce jour-là. Arno avait reconnu une partie des faits au téléphone avec elle, mais elle ne pouvait pas décider que cette version contenait tout ce qu’il avait fait.

Sa sœur vint la chercher en fin d’après-midi. Elle avait apporté un gilet, un chargeur inutile et un paquet de biscuits. Ysée se mit à rire avant de pouvoir expliquer pourquoi. Sa sœur la regarda, hésita, puis posa le paquet sur la banquette arrière sans l’ouvrir.

Elles rentrèrent par une autre partie de la ville. Ysée reconnut pourtant une enseigne, un carrefour, l’arrêt où elle descendait pour l’agence. Elle avait l’impression que chaque lieu pouvait désormais cacher une seconde version de lui-même. Sa sœur proposa de dormir chez elle. Elle accepta aussitôt, sans prétendre avoir besoin seulement d’une douche.

Le lendemain, Marcel l’appela. La vitre et la porte de réserve étaient endommagées, quelques tissus salis. Il avait fait les démarches nécessaires et n’avait pas rouvert la matinée entière. Ysée commença à s’excuser. Il l’arrêta pour lui demander si son poignet allait mieux. Puis il lui raconta qu’une cliente avait exigé ses rideaux malgré les policiers, convaincue qu’un petit contretemps ne devait pas modifier la date de son dîner.

La coiffeuse avait terminé deux coupes l’après-midi. Une autre cliente était repartie avec ses mèches sous une serviette, puis revenue le lendemain. Ces détails firent du bien à Ysée d’une manière qu’elle n’aurait pas su demander. Elle demanda à Marcel comment étaient les rideaux. Il se lança dans une explication sur une doublure trop courte, et elle put enfin écouter une histoire qui ne la concernait pas.

Elle posa son téléphone cassé sur la table de la cuisine. Un appel était encore inscrit dans sa tête, avec cette explication qu’elle aurait voulu ne pas avoir entendue : personne ne se méfierait d’une livreuse. Elle éteignit enfin l’appareil. Pour une nuit, elle n’avait plus besoin que cette voix puisse revenir.

7. La seconde feuille

Ysée ne retourna pas travailler pour Arno. L’agence suspendit son activité, et les démarches concernant ses heures dues prirent plus de temps qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle accepta quelques missions dans l’atelier de costumes où elle avait travaillé autrefois, puis chercha un emploi plus régulier. Aucun sac de bijoux n’avait amélioré son compte en banque. Son premier achat fut un téléphone d’occasion.

La police conserva l’ancien le temps des examens auxquels elle avait donné son accord. On lui demanda ce qu’elle se rappelait de ses messages, des appels, des documents de l’agence. Elle signala la photographie prise dans la cour. Elle avait presque oublié de le faire. Durant toute la fuite, l’appareil lui était apparu comme un écran noir, pas comme quelque chose qui avait encore gardé une partie de la matinée.

Quelques semaines plus tard, on lui montra un document retrouvé dans les papiers d’Arno.

Elle reconnut sa signature avant de lire le reste. Le petit trait qu’elle faisait sous son prénom dépassait légèrement de la case, comme souvent lorsqu’elle signait debout.

Au-dessus, son nom figurait dans la rubrique expéditeur.

— Ce n’est pas moi qui ai apporté la boîte, dit-elle.

— Nous vous demandons justement de nous expliquer cette feuille.

Elle rapprocha le document. Elle revit le sac de costumes à ses pieds, Arno maintenant les deux pages contre le bord du bureau, l’endroit qu’il avait désigné du doigt. La signature était la sienne. Elle ne reconnaissait pas la fonction qu’on lui donnait.

— J’ai reçu le colis pour le livrer. J’ai signé pour ça.

— Vous aviez lu cette ligne ?

— Je ne me souviens pas de l’avoir vue.

Elle voulut dire qu’il la cachait. Elle n’en était pas certaine. Il y avait eu deux feuilles, ses mains, les siennes ; elle se souvenait du stylo qui écrivait mal, pas de chaque centimètre de papier. Elle le précisa. Pour une fois, elle ne remplirait pas les blancs afin de rendre son récit plus facile à entendre.

Arno avait présenté une autre version de la livraison. Selon lui, la boîte appartenait à Ysée ; il l’avait seulement aidée à organiser la remise. Il affirmait avoir ignoré l’origine des bijoux. Sa déclaration ne réglait rien à elle seule. Il y avait les témoins, les messages, les trajets, les autres pièces à comparer. Mais il avait essayé de lui donner cette place-là.

Ysée demanda à relire sa phrase.

« Une course personnelle qu’elle m’avait demandé de lui rendre comme service. »

Elle pensa au réfrigérateur, à la voiture dans le fossé, aux soirs où il l’avait raccompagnée. Même maintenant, il utilisait un souvenir qui aurait pu être vrai.

On lui montra ensuite sa propre photographie, récupérée dans le téléphone. Les instructions de tournée, écrites par Arno, étaient nettes. La seconde feuille dépassait dans un angle : assez pour reconnaître le document, pas pour savoir ce qu’elle avait vu en signant. La photo ne disait pas tout. Elle donnait cependant un moment et une forme précise à ce qu’elle décrivait.

— La prise en charge, dit-elle. Il avait dit prise en charge.

Elle répéta les mots, puis raconta comment elle avait demandé son exemplaire. L’imprimante éteinte, le geste d’Arno, la promesse de le lui donner au retour. Elle n’avait pas inventé ces détails pour répondre à ce qu’on lui montrait. Elle les avait racontés dès sa première déposition, comme des choses ordinaires qui précédaient la peur.

En sortant, elle resta assise sur un banc avant d’appeler sa sœur.

Jusque-là, elle avait pensé qu’Arno l’avait choisie parce qu’elle pouvait traverser la ville sans attirer l’attention. C’était la première moitié de son utilité. Il avait aussi préparé un papier pour le jour où quelqu’un regarderait.

Sa sœur répondit au deuxième appel.

— Tu veux que je vienne ?

Ysée regarda les gens qui passaient. Un homme portait une veste grise. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il tourne, puis se força à regarder ailleurs.

— Oui. Mais pas parce que je peux pas rentrer. Je veux pas raconter ça toute seule à mon plafond.

Elles mangèrent ensemble le soir. Sa sœur posa les biscuits dans une assiette. Elle avait fini par comprendre qu’il n’était pas nécessaire de les bannir de la maison.

Ysée dut encore répondre à des questions. Elle apprit que des échanges d’Arno avec d’autres personnes contredisaient son récit d’une simple faveur. Elle ne connut pas aussitôt tous les éléments de l’affaire. Elle ne sut pas non plus si madame Morel avait jamais porté ce nom. Elle arrêta de chercher cette réponse sur les boîtes aux lettres chaque fois qu’elle traversait une rue nouvelle.

Arno tenta de lui faire parvenir une lettre par une connaissance commune. Ysée demanda qu’on ne la lui apporte pas. Elle nota cependant le nom de la personne et la date, puis les transmit à son avocate avec le reste. Elle ne savait pas si cette lettre contenait des excuses ou une nouvelle version. Elle n’était plus obligée de l’ouvrir pour lui faciliter la suite.

Un mois après cette seconde audition, elle retourna au salon. La coiffeuse s’appelait Nadia. Ysée avait dû le lui demander après les événements ; le matin de la fuite, elle avait confié sa vie à une femme dont elle ignorait le prénom, tandis qu’un ami d’enfance arrangeait ses phrases dehors.

Nadia lui montra la marque près du verrou, presque invisible depuis que la peinture avait été reprise. Marcel arriva avec trois cafés. Il posa le sien à la même distance du bord qu’autrefois, et Ysée lui demanda s’il n’avait pas peur de le renverser sur ses tissus.

— Depuis des années. Je continue pour entretenir le suspense.

Elle rit. Il n’attendit pas qu’elle cesse pour demander du sucre à Nadia.

Ils parlèrent de leur travail. À l’atelier de costumes, Ysée avait repris les retouches. Elle aimait pouvoir retourner une pièce, regarder l’envers, comprendre ce que maintenait chaque point. Les courses l’inquiétaient encore parfois. Elle en faisait néanmoins, avec les autres, et des jours entiers passaient sans qu’elle surveille les vitrines.

En repartant, elle traversa la place du Marché. Le vendeur de pommes la reconnut. Il voulut lui offrir un fruit, choisit le plus beau, puis en changea parce qu’il venait de voir une marque près de la queue. Cette minutie lui fit plus de bien qu’une nouvelle promesse que tout irait bien.

Elle regarda le passage Neuf. La porte quatre était toujours vide.

Son sac jaune avait été rendu, avec la sangle un peu tordue. Elle l’avait lavé, réparé et laissé plusieurs semaines dans un placard. Ce jour-là, elle l’avait repris. Il contenait une boîte de boutons, un carnet et la pomme.

À l’atelier, la costumière lui tendit la feuille des achats et un stylo.

Ysée posa le sac avant de prendre le document. Elle lut les lignes, vérifia la somme et signa. La costumière attendit sans lui dire qu’elle pouvait lui faire confiance.

Puis Ysée ouvrit la boîte.

— Ceux-là sont trop jaunes, dit la costumière.

Elle en prit un, l’approcha du tissu, changea d’avis. Elles cherchèrent ensemble la lumière de la fenêtre.

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Fin

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