1. L’homme qui changeait de vitrine
La première fois, Ysée le remarqua devant un magasin de téléphones. La deuxième, il examinait des chaussures pour enfants. À la troisième vitrine, un établissement funéraire, elle cessa de croire qu’ils faisaient les mêmes courses. L’homme portait un bonnet blanc malgré la douceur du matin et gardait les mains dans les poches de sa veste grise.
Ysée ralentit. Il ralentit aussi, avec une maladresse qui rendit la coïncidence encore moins crédible. Dans son sac jaune, une boîte métallique cogna contre sa hanche. Elle changea le sac d’épaule et continua vers la place du Marché, où les marchands terminaient d’installer leurs étals. Il était neuf heures vingt-huit. Elle avait pris le colis vingt et une minutes plus tôt.
Arno le lui avait remis dans la petite cour de leur agence, entre une caisse de catalogues et deux sacs de costumes. Une boîte à biscuits rectangulaire, décorée de fleurs jaunes, fermée par un ruban adhésif transparent. Il l’avait enveloppée dans du papier brun et inscrite à la main sur la feuille de tournée. Livraison urgente, passage Neuf, porte quatre, à madame Morel. Le destinataire devait donner un code à quatre chiffres : huit, zéro, quatre, un.
Ysée travaillait pour lui depuis sept mois. Ils se connaissaient depuis l’école, avaient perdu contact puis s’étaient retrouvés quand elle avait cherché un emploi. Il possédait trois vélos de livraison, une camionnette et assez d’optimisme pour remplacer parfois les pièces qui manquaient. Elle effectuait surtout les courses du centre à pied. Le travail était irrégulier, mais Arno payait à l’heure et lui avait laissé choisir ses matinées. Cela avait compté.
— Ne la secoue pas trop, avait-il dit.
— Tu livres de la nitroglycérine ?
— Des choses qui valent mieux que nos salaires.
Elle avait cru à une plaisanterie sur des biscuits de luxe. Il avait ajouté qu’il passerait lui-même dans le quartier plus tard. En quittant la cour, elle avait vu sa camionnette blanche partir dans la direction opposée.
Maintenant, l’homme au bonnet approchait. Il lui fit un signe, comme s’ils s’étaient déjà parlé.
— Vous venez du passage Neuf ?
Elle ne répondit pas. Il désigna le sac.
— On vous attendait. Il y a eu une erreur de porte.
Ysée se plaça près d’un marchand qui déballait des pommes. Elle demanda le code. L’homme lui donna deux chiffres, s’arrêta et sourit.
— Vous n’allez pas nous compliquer la matinée pour une boîte.
Cette fois, elle regarda ses mains. Il venait de les sortir de ses poches.
2. La porte quatre
Le passage Neuf reliait la rue des Cordes, à l’ouest, à la place du Marché, à l’est. Ysée y était entrée du côté des Cordes, avait longé trois devantures et trouvé la porte quatre sous une verrière sale. Une feuille scotchée à la vitre annonçait un ancien atelier de reliure. Derrière, la pièce était vide. Il restait des marques claires aux murs, là où des étagères avaient été enlevées.
Elle avait sonné, attendu, puis demandé à la femme qui nettoyait la boutique voisine si madame Morel travaillait là. La femme avait secoué la tête.
— Ils sont partis il y a trois semaines. Je ne sais pas ce qui va venir.
Ysée avait appelé Arno. Il s’était étonné, puis lui avait demandé de patienter. Une erreur de numéro, probablement. Elle devait ressortir du passage et l’attendre sur la place. Pendant cet appel, l’homme au bonnet blanc s’était arrêté sous la verrière, à plusieurs mètres. Elle l’avait remarqué sans lui accorder d’importance.
Sur la place, il se trouvait désormais assez près pour toucher son sac. Ysée recula contre l’étal.
— Donnez-moi le nom de l’expéditeur, dit-elle.
— Arno.
Cela l’arrêta. Le marchand de pommes leva les yeux, puis reprit son déballage. L’homme en profita pour tendre la main vers la sangle. Ysée la retint.
— Je l’appelle.
— Vous l’avez déjà fait.
Elle sortit son téléphone. L’homme saisit son poignet, sans violence spectaculaire, avec la précision désagréable de quelqu’un qui avait décidé que la conversation était terminée. Ysée tira brusquement son bras. Le téléphone heurta le bord de l’étal et tomba sur les pavés. Le marchand cria. L’homme lâcha prise, surpris par le bruit plus que par sa résistance.
Ysée ramassa l’appareil. L’écran s’était fendu et restait noir. Elle glissa le téléphone dans sa poche et partit entre deux rangées d’étals, sans attendre qu’on lui explique encore une erreur d’adresse. Derrière elle, le marchand interpella l’inconnu. Il ne le retint pas longtemps, mais suffisamment pour lui donner quelques mètres.
Elle connaissait les sorties de la place. Au nord, la rue Bellay remontait vers le jardin du musée ; au sud, une rue étroite conduisait aux anciens ateliers textiles. Elle choisit le sud. Les magasins y ouvraient tôt et elle avait travaillé deux ans dans un atelier de costumes. Elle y trouverait quelqu’un.
Un second homme apparut à l’angle, très grand, vêtu d’une veste noire. Il regarda le sac jaune avant de regarder son visage. Ysée tourna immédiatement dans une allée latérale, avec la certitude froide qu’ils s’étaient réparti les sorties.
3. Le bruit du rideau métallique
L’allée conduisait à une cour de livraison. Ysée la traversa en serrant son sac contre elle. Au fond, le rideau métallique d’un magasin de tissus montait avec un grondement lent. Elle se baissa avant qu’il soit complètement ouvert et se retrouva face à un homme qui tenait une tasse.
— Il faut que j’utilise un téléphone. Deux types me suivent.
L’homme posa sa tasse. Il regarda derrière elle, vit la silhouette noire entrer dans la cour et appuya de nouveau sur la commande du rideau. Celui-ci s’immobilisa puis commença à redescendre. Ysée recula. Un pied apparut sous le bord, se retira au bruit du moteur. De l’autre côté, quelqu’un frappa à plat sur le métal.
— C’est une erreur ! cria une voix.
Le commerçant ne répondit pas. Il s’appelait Marcel. Ysée se souvenait de lui : il livrait parfois des rouleaux à l’atelier de costumes. Elle donna son prénom. Il la reconnut après une seconde et l’entraîna vers le comptoir, où se trouvait un téléphone fixe.
Avant qu’elle compose le numéro, le sien vibra dans sa poche. L’écran demeurait noir, mais l’appel passait encore. Elle tâtonna, trouva la zone habituelle et entendit Arno.
— Tu es où ?
Elle lui raconta le poignet saisi, les deux hommes, l’appareil cassé. Il jura.
— Je viens te chercher. Ne remets rien à Milan.
— Milan ?
— Le type au bonnet. C’est un intermédiaire, il s’est trompé de livraison. Je règle ça.
Ysée regarda Marcel. Dehors, les coups avaient cessé. Un moteur démarra dans la cour, puis s’éloigna. Arno demanda l’adresse. Elle lui donna seulement la rue, pas le numéro, et raccrocha. Son ami savait le prénom de l’homme avant qu’elle l’eût décrit autrement que par son bonnet. Cela aurait pu être rassurant, quelques minutes plus tôt.
Elle appela la police avec le téléphone du magasin. Elle indiqua la tentative de prise du sac, les descriptions, le lieu où elle se trouvait. On lui demanda de rester à l’abri pendant qu’une équipe était orientée vers le secteur. Marcel tira le verrou de la porte intérieure donnant sur la cour.
— Ils n’entreront pas par là, dit-il.
Son assurance se brisa lorsqu’on entendit une vitre éclater dans la partie arrière du magasin. Il regarda la réserve, puis Ysée. Cette réserve avait une porte vitrée donnant sur une autre cour, réservée aux locataires. Des pas y résonnèrent, puis quelqu’un heurta la porte intérieure qui séparait la réserve de la boutique.
— Devant, souffla-t-il. La boutique donne devant.
Ils passèrent entre les rouleaux. Ysée entendit le verrou de la réserve céder sous un choc. Cette fois, personne ne prétendit s’être trompé de livraison.
4. Le papier brun
La façade du magasin s’ouvrait rue des Teinturiers, parallèle à l’allée par laquelle Ysée était entrée. Marcel déverrouilla la porte et la poussa dehors, puis la suivit. Un homme qui promenait son chien se retourna au bruit. Le commerçant cria qu’on cambriolait sa boutique. Deux passants s’arrêtèrent, l’un sortit son téléphone.
Ysée vit l’homme en noir apparaître derrière la vitrine. Il les regarda, évalua les témoins et recula dans les tissus. Le bonnet blanc n’était pas visible. Marcel resta avec les passants et leur demanda d’appeler aussi. Il fit signe à Ysée de se placer près d’eux. Elle avançait vers le groupe quand une camionnette blanche surgit au débouché de la rue.
Arno se gara brutalement. Il ouvrit la porte du passager avant même de couper le moteur.
— Monte !
Ysée hésita. C’était son véhicule, son visage, la voix qu’elle avait entendue chaque matin pendant des mois. Derrière, les gens regardaient toujours le magasin de tissus. Arno sortit et vint vers elle. Son manteau était mal boutonné ; il paraissait furieux plutôt qu’effrayé.
— Donne-moi ça, dit-il en tendant les mains vers le sac. Je m’en occupe.
Elle retira le sac de son épaule et le posa contre son ventre. Il croyait qu’elle allait le lui confier. Au lieu de cela, elle déchira le papier brun autour de la boîte. Arno s’arrêta net.
— Ne l’ouvre pas ici.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Des bijoux. Une livraison privée. Tu n’as pas besoin de…
Elle arracha le ruban et souleva le couvercle. Sous une serviette pliée, six petites pochettes de velours entouraient un paquet de biscuits parfaitement ordinaires. Dans la première pochette, un bracelet lourd renvoya un éclat pâle. Une étiquette au nom d’une bijouterie était restée attachée à son fermoir.
— Tu m’as envoyée seule avec ça ?
Arno regarda les passants. Il baissa la voix.
— Ce n’était pas censé se passer comme ça.
La phrase eut sur Ysée l’effet d’une porte qui se ferme. Elle remit le bracelet dans la pochette, rabattit le couvercle et recula vers Marcel. Arno essaya de prendre son bras. Elle écarta sa main avec une colère si brusque qu’il recula à son tour.
— Les policiers arrivent, dit-elle.
Il tourna la tête vers le bout de la rue. Ce mouvement, plus que tout ce qu’il venait de dire, lui donna la réponse qu’elle cherchait depuis la place du Marché.
5. Celui qui connaissait le trajet
Arno l’avait toujours raccompagnée quand elle finissait tard. Il lui avait prêté de l’argent pour faire réparer sa chaudière, accepté qu’elle échange une matinée, attendu avec elle un dépanneur sous la pluie. Ces souvenirs arrivèrent ensemble, absurdes et précis, pendant qu’il tentait de lui expliquer la boîte. Ysée aurait voulu les repousser pour voir seulement l’homme qui se tenait devant elle. Ils étaient pourtant les raisons exactes pour lesquelles elle lui avait fait confiance.
— Je devais rendre un service, dit-il. On m’a laissé une marchandise à transmettre. Milan a voulu changer les conditions.
— Quelle marchandise ? D’où elle vient ?
Il ne répondit pas. Marcel s’approcha, son téléphone à la main. Il venait de prévenir les secours du changement de façade et de confirmer l’adresse rue des Teinturiers. Arno lui sourit avec un soulagement trop rapide.
— Merci de l’avoir aidée. Je suis son employeur. Je vais l’emmener faire une déposition, elle est secouée.
— Elle peut attendre ici, répondit Marcel.
La porte du magasin claqua derrière eux. L’homme en noir sortit, seul. Il marchait maintenant calmement. Les deux passants reculèrent d’un pas ; l’un continua à filmer, l’autre parlait au téléphone. Arno se plaça devant Ysée, comme pour la protéger, puis dit à l’homme :
— Brice, pas ici.
Deux prénoms, pensa-t-elle. Il les connaissait tous les deux.
Brice sourit sans ralentir. À l’autre extrémité de la rue, Milan apparut près de la camionnette. Ils n’avaient pas fui le magasin. L’un avait traversé l’intérieur, l’autre contourné le bâtiment. Ils enfermaient maintenant le groupe entre la façade et le véhicule.
Marcel tira Ysée vers un salon de coiffure voisin dont la porte venait de s’ouvrir. La coiffeuse avait entendu les cris. Elle fit entrer les deux passants avec eux et repoussa la porte. Arno tenta de les suivre ; Marcel lui barra le passage. Milan cria quelque chose à son ancien associé. Arno se retourna, furieux.
Dans le salon, trois clientes se levèrent en même temps, encore couvertes de capes noires. La coiffeuse ferma le verrou. Ysée donna la boîte à Marcel, puis changea d’avis et la reprit. Elle n’avait aucune raison de faire porter cela à quelqu’un d’autre.
La femme lui montra un fauteuil près du mur, loin de la vitrine. Ysée s’y assit, les genoux serrés autour de son sac. Dans le grand miroir, elle voyait la rue, Arno, les deux hommes et, derrière leurs reflets, les visages des clientes. Tout le monde avait cessé de parler. On entendait seulement un sèche-cheveux que personne n’avait pensé à éteindre.
6. La femme qui n’existait pas
La coiffeuse coupa l’appareil. Marcel reprit son appel et donna le nouveau numéro de porte, deux boutiques plus loin. Le premier passant demeurait près du comptoir, téléphone levé. L’autre expliquait à une cliente qu’elle devait éloigner son petit garçon de la fenêtre. Ysée les regarda bouger autour d’elle avec une efficacité désordonnée. Elle avait toujours imaginé qu’en cas de peur, les gens crieraient davantage.
Son téléphone vibra de nouveau. Elle ne répondit pas. Une seconde plus tard, Arno frappa à la vitre et montra son propre appareil. Derrière lui, Milan parlait vite à Brice. La camionnette restait en travers d’une partie de la rue ; un conducteur klaxonna. Milan lui fit signe de repartir. Le conducteur protesta plus fort.
Ysée prit l’appel, posa l’appareil contre son oreille et attendit.
— Écoute-moi, dit Arno. Ils pensent que je les ai doublés. J’avais un autre acheteur. Tu devais simplement remettre la boîte à la bonne personne. Une femme. Elle n’est pas venue.
— Morel ?
— C’était le nom donné.
— Et l’atelier vide ?
— Un point de rencontre. Je savais qu’il n’y avait plus personne.
Elle ferma les yeux. Il avait donc entendu sa première question devant la porte quatre en sachant exactement ce qu’elle regardait. Il l’avait laissée sonner devant une pièce vide et attendre des instructions, pendant que les hommes se plaçaient autour d’elle.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu ne connaissais personne. Parce qu’on ne te suivait pas, au départ. Parce que j’ai cru que…
Il ne termina pas. Ysée comprit sans avoir besoin d’une explication supplémentaire. Sa tournée régulière, son sac de travail, son ignorance même de ce qu’elle transportait avaient été les emballages choisis autour de la boîte.
Arno reprit : il avait acheté les bijoux à bas prix pour les revendre. Il savait qu’ils avaient été volés. Il voulait gagner assez pour sortir l’agence d’une mauvaise période. Milan et Brice avaient participé au vol et réclamaient davantage depuis qu’ils avaient appris l’existence du second acheteur. Il ne leur avait pas donné sa tournée ; ils avaient surveillé le départ de l’agence.
Ysée pensa aux vitrines, à la place du Marché, au faux destinataire. Ils avaient suivi la boîte depuis la cour.
— Il faut que tu me la rendes, dit Arno. Je peux encore les calmer.
Elle regarda son reflet. Elle avait les cheveux défaits, une marque rouge au poignet et de la poussière sur le pantalon. Il lui demandait encore de travailler.
— Non, répondit-elle.
Puis elle raccrocha, et la coiffeuse lui posa une main brève sur l’épaule.
7. Le couvercle ouvert
Arno resta quelques secondes devant la vitrine, immobile. Milan le rejoignit, regarda son téléphone et comprit que la conversation avait échoué. Il lui prit le bras. Arno le repoussa. Ils se disputèrent à voix basse, avec cette proximité qui empêchait Ysée de distinguer les mots mais pas la violence de leur désaccord.
Une cliente voulut photographier l’étiquette de la pochette, comme si identifier la bijouterie pouvait résoudre immédiatement la scène. Ysée lui demanda plutôt de noter le nom sur le papier posé près de la caisse. Elle était incapable de garder toutes les informations dans sa tête. La femme écrivit d’une main sûre, puis plaça la feuille dans le sac jaune avec les pochettes.
La porte du salon vibra sous un premier coup. Brice était revenu vers eux. Il ne souriait plus. La coiffeuse recula du verrou et demanda à tout le monde de gagner l’arrière de la pièce. Marcel lui répondit que les policiers arrivaient. Sa voix tremblait maintenant, ce qui rendit la phrase moins rassurante et plus vraie.
Ysée se leva. Le sac glissa de ses genoux, heurta le pied du fauteuil et la boîte s’ouvrit. Les pochettes tombèrent sur le sol ; deux biscuits se cassèrent près d’une roue. Le petit garçon voulut se baisser. Sa mère le retint. Ysée s’agenouilla pour ramasser les objets, furieuse contre ses mains qui n’obéissaient plus à la vitesse de sa pensée.
Dans le miroir, elle vit Milan tirer Arno vers l’arrière de la camionnette. Une lame brilla une seconde dans sa main, puis disparut contre le manteau de son ancien partenaire. Arno cessa de lutter. Ysée resta figée avec une pochette entre les doigts.
Il lui avait menti, utilisée, livrée à une négociation dont elle ignorait tout. Elle venait pourtant de se souvenir de l’enfant qu’il avait été, assis près d’elle au fond d’un car scolaire, lui donnant la moitié d’un gâteau écrasé. Le souvenir ne lui indiquait pas ce qu’elle devait faire. Il ajoutait seulement une peur à la peur.
Elle se redressa et cria à Marcel ce qu’elle venait de voir. Il transmit l’information au téléphone. La coiffeuse éteignit la lumière près de la vitrine et maintint les clientes derrière le comptoir. Brice donna un second coup dans la porte.
Au bout de la rue, une sirène devint audible. Ysée crut d’abord la fabriquer avec son envie de l’entendre. Puis Milan tourna la tête et lâcha le bras d’Arno. Le bruit existait pour lui aussi.
8. La sortie qu’il restait
Brice se détacha de la vitrine. Milan lui fit un signe sec vers le passage latéral, celui qui longeait l’ancien atelier de costumes. Ysée le connaissait : il rejoignait une cour fermée par un portail sur la rue suivante. Le matin, le portail restait parfois ouvert pour les livraisons. Elle donna cette indication à Marcel, qui la transmit. Elle ne quitta pas le salon.
Arno aurait pu rester près de la camionnette. Il courut derrière Milan. Ysée le vit glisser sur le bord du trottoir, se rattraper au mur et repartir. Ce choix minuscule termina ce que les explications avaient laissé ouvert. Même maintenant, il essayait de sortir avec eux plutôt que d’attendre avec elle.
Le premier véhicule de police s’arrêta près du magasin de tissus. Un agent rejoignit la coiffeuse, un autre partit vers l’angle indiqué. Les voix dans la rue changèrent de ton. Il y eut un ordre, des pas précipités, puis un choc qu’Ysée ne vit pas. Elle pressa ses mains contre la boîte refermée, comme si elle pouvait empêcher ses genoux de trembler en écrasant le métal.
L’agent demanda qui avait appelé, combien d’hommes ils avaient vus, où se trouvait l’arme signalée. Marcel répondit en désignant les lieux. Ysée ajouta les prénoms, la camionnette, l’appel d’Arno. Elle parla trop vite. Il lui demanda de reprendre une seule chose à la fois.
La coiffeuse ouvrit la porte quand on le lui indiqua. L’air de la rue entra avec des bruits ordinaires : un moteur qui tournait, le chien du passant, une cliente qui demandait si elle pouvait prévenir son mari. Ysée aperçut Brice maintenu près du portail latéral. Milan était hors de sa vue. Arno revint entre deux policiers, un genou marqué de poussière.
Il chercha son regard. Elle eut le réflexe de se lever, puis resta assise. Elle ne savait pas ce qu’elle aurait voulu lui dire. Tout ce qui lui venait appartenait encore à leur amitié et ne pouvait plus être utilisé de la même manière.
La boîte fut prise en charge avec son contenu. Ysée insista pour signaler qu’elle l’avait ouverte, que les pochettes étaient tombées, que plusieurs personnes les avaient ramassées. Elle montra le papier portant le nom de la bijouterie. L’agent nota, sans lui reprocher d’avoir transformé le salon en scène imparfaite.
Lorsqu’elle lâcha enfin le sac jaune, elle sentit combien son épaule lui faisait mal. Depuis la place du Marché, elle l’avait porté comme si tout son corps dépendait de cette sangle. La coiffeuse lui apporta un verre d’eau. Ysée dut le tenir à deux mains pour boire.
9. Les biscuits qui restaient
La suite se déroula dans des pièces où les heures perdaient leur netteté. Ysée donna sa version, recommença pour préciser un trajet, se souvint d’une phrase au moment où on lui demandait une couleur. Les messages et les appels de son téléphone abîmé pourraient être examinés plus tard. Pour l’instant, elle avait surtout sa mémoire et les autres témoins de la matinée.
On lui confirma que les trois hommes avaient été interceptés. Les bijoux provenaient d’un vol commis quelques jours auparavant. Leur identification demanderait des vérifications détaillées ; le nom trouvé sur l’étiquette avait permis de joindre rapidement la boutique concernée. Elle n’apprit pas tout du rôle de chacun ce jour-là. Arno avait reconnu une partie des faits au téléphone avec elle, mais elle ne pouvait pas décider que cette version contenait tout ce qu’il avait fait.
Sa sœur vint la chercher en fin d’après-midi. Elle avait apporté un gilet, un chargeur inutile et un paquet de biscuits. Ysée se mit à rire avant de pouvoir expliquer pourquoi. Sa sœur la regarda, hésita, puis posa le paquet sur la banquette arrière sans l’ouvrir.
Elles rentrèrent par une autre partie de la ville. Ysée reconnut pourtant une enseigne, un carrefour, l’arrêt où elle descendait pour l’agence. Elle avait l’impression que chaque lieu pouvait désormais cacher une seconde version de lui-même. Sa sœur proposa de dormir chez elle. Elle accepta aussitôt, sans prétendre avoir besoin seulement d’une douche.
Le lendemain, Marcel l’appela. La vitre et la porte de réserve étaient endommagées, quelques tissus salis. Il avait fait les démarches nécessaires et n’avait pas rouvert la matinée entière. Ysée commença à s’excuser. Il l’arrêta pour lui demander si son poignet allait mieux. Puis il lui raconta qu’une cliente avait exigé ses rideaux malgré les policiers, convaincue qu’un petit contretemps ne devait pas modifier la date de son dîner.
La coiffeuse avait terminé deux coupes l’après-midi. Une autre cliente était repartie avec ses mèches sous une serviette, puis revenue le lendemain. Ces détails firent du bien à Ysée d’une manière qu’elle n’aurait pas su demander. La matinée n’avait pas occupé toute la vie de ceux qui l’avaient aidée. Ils ne l’attendaient pas pour rester des personnes entières.
Elle posa son téléphone cassé sur la table de la cuisine. Un appel était encore inscrit dans sa tête, avec une phrase qu’elle aurait voulu ne pas avoir entendue : parce que tu ne connaissais personne. Elle éteignit enfin l’appareil. Pour une nuit, elle n’avait plus besoin que cette voix puisse revenir.
10. Le nom sur le bon de livraison
Ysée ne retourna pas travailler pour Arno. L’agence suspendit son activité, et les démarches concernant ses heures dues prirent plus de temps qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle accepta quelques missions dans l’atelier de costumes où elle avait travaillé autrefois, puis chercha un emploi plus régulier. Aucun sac de bijoux n’avait amélioré son compte en banque. Son premier achat fut un téléphone d’occasion, dont elle vérifia longtemps le numéro avant de le communiquer.
Elle dut encore témoigner et revoir certaines pièces du dossier. Milan et Brice avaient surveillé le départ de la boîte, espérant reprendre la marchandise avant sa remise à l’acheteuse qu’Arno leur cachait. Le passage Neuf avait été choisi pour son local vide et ses deux sorties. La femme attendue ne s’était pas présentée. Cette absence avait suffi à laisser Ysée au milieu d’une transaction dont chaque autre participant connaissait une partie.
Arno tenta de lui faire parvenir une lettre par une connaissance commune. Elle demanda qu’on ne la lui transmette pas pour le moment. Elle ne savait pas si elle voudrait la lire un jour. Le souvenir de ses services, de ses plaisanteries, de ses gestes anciens restait là ; elle n’avait pas trouvé un interrupteur capable de rendre toute leur histoire fausse. Elle savait seulement qu’elle ne lui confierait plus la suite.
Un mois après les faits, elle passa au salon remercier la coiffeuse. La vitre portait encore une petite marque près du verrou. Les fauteuils avaient repris leur place. Marcel vint de la boutique voisine avec trois cafés. Ils parlèrent de la rue, d’un stationnement mal organisé et d’une cliente qui changeait chaque année de couleur en affirmant vouloir rester discrète.
En repartant, Ysée traversa la place du Marché. Le marchand de pommes la reconnut et lui demanda si tout allait. Elle répondit que certaines choses allaient mieux. Il glissa une pomme dans son sac, puis en retira une autre qui était abîmée : il n’allait pas lui faire un cadeau médiocre sous prétexte d’émotion.
Elle sourit, prit la pomme et regarda la sortie du passage Neuf. La porte quatre était toujours vide. Au-dessus, la verrière renvoyait une lumière presque blanche.
Dans son sac, elle transportait une petite boîte de boutons pour l’atelier. Elle l’avait préparée elle-même, étiquetée elle-même et inscrite sur un bon avec son propre nom. Quand elle atteignit la destination, la costumière ouvrit la porte et lui demanda ce qu’elle apportait.
Ysée souleva le couvercle.
— Voilà, dit-elle. Tu peux regarder.
Fin