Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
HorreurLa piste est vide. Quelqu’un finit encore son tour.

Ce qui dort dans la glace

Maud vient préparer la fermeture d’une vieille patinoire. Sous la glace, elle entend des lames qui continuent de tourner. Quand son collègue se met à répéter des pas malgré lui, le gardien doit révéler ce que ses cassettes masquaient depuis des années.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

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Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Le tour de trop
  2. 2. La mauvaise musique
  3. 3. Le quatrième pas
  4. 4. Le visage sous les lignes
  5. 5. Une collection de gestes
  6. 6. Le morceau détaché
  7. 7. Celui qu’elle connaissait déjà
  8. 8. La sortie qu’il avait préparée
  9. 9. Une nuit sans gardien
  10. 10. La pièce conservée

1. Le tour de trop

La patinoire était vide depuis dimanche, mais quelqu’un finissait encore un tour de piste.

Maud l’entendit dès qu’elle poussa la porte réservée au personnel : trois glissements rapides, un frottement plus long, puis le bruit d’une lame qui reprenait appui. Elle avait rendez-vous avec le gardien pour préparer les travaux. Les casiers étaient ouverts, les affiches de fin de saison décrochées. Sur la glace, aucune silhouette.

Elle avança jusqu’à la barrière. Le bruit passa devant elle et poursuivit sa courbe. Il venait d’en dessous.

— Les tuyaux travaillent, dit une voix derrière son dos.

Éloi portait son manteau malgré la chaleur de juin. Il avait gardé cette patinoire pendant trente et un ans et devait remettre ses clés le soir même. Maud, chargée de la remise en état des équipements, connaissait assez les installations pour savoir qu’une canalisation ne parcourait pas un ovale en accélérant dans les virages.

Le gardien changea une cassette dans un appareil posé près de la régie. Une musique ancienne emplit le bâtiment, avec des fluctuations de vitesse et des coupures très brèves. Le patineur invisible disparut sous une batterie mal enregistrée.

— Le système sonore sera remplacé, annonça Maud.

Éloi la regarda comme si elle avait parlé d’abattre un mur porteur.

Elle lui présenta le planning : inventaire, mise à l’arrêt, fonte complète, inspection de la dalle, travaux. Aucune séance publique ne reprendrait avant septembre. L’installation avait été conservée froide toute l’année jusque-là, même pendant les fermetures ; désormais, on corrigerait cette dépense aberrante.

Éloi demanda seulement à être présent pour l’arrêt. Il avait déjà transmis toutes ses remarques, dit-il, dans un cahier que personne n’avait lu jusqu’au bout. Maud promit de le consulter. Elle voulait une coopération paisible, pas une bataille avec un homme qui avait passé ici une moitié de sa vie.

Le patineur fit entendre trois glissements sous un passage plus calme de la musique. Puis le frottement long. Puis la reprise d’appui.

Maud regarda les traces près du but. Une ligne pâle se dessina sous la surface, à contre-sens des marques anciennes. Elle s’interrompit exactement à leur hauteur.

— Vous avez entendu ? demanda-t-elle.

Éloi posa la main sur la barrière. Il tapota deux fois le bois, puis une troisième fois après un intervalle différent.

Sous la glace, quelqu’un essaya de lui répondre.

2. La mauvaise musique

Djibril arriva à neuf heures avec les caisses de mesure et le chariot de transport. Il travaillait avec Maud depuis deux ans. Il était le seul de leur petite équipe à aimer patiner, ce qui l’avait désigné d’office pour toutes les plaisanteries sur le chantier. Il entra en sifflant et s’arrêta à la première note de la cassette.

— C’est une punition prévue dans le contrat ?

Éloi ne sourit pas. Il lui demanda de ne pas siffler toujours la même phrase.

La régie sentait le plastique tiède. Des dizaines de cassettes y occupaient deux tiroirs. Aucune n’était étiquetée par artiste. Les boîtiers portaient des durées, des traits et parfois la mention « trop régulier ». Maud trouva enfin le cahier du gardien. Les premières pages listaient des ampoules, des interventions, des anomalies d’humidité. Plus loin, les phrases devenaient incompréhensibles.

Ne pas laisser finir les séries.

Ne pas chercher d’où ça vient avec le pied.

Ce qui répond n’est pas une personne.

Elle releva la tête. Éloi fixait les haut-parleurs plutôt que la glace.

— Qu’est-ce qui s’est passé ici ?

Le vieil homme dit que les bâtiments vieillissaient mal et que chacun finissait par développer ses habitudes. Il voulait toujours assister à l’arrêt. Maud lui répondit qu’elle ne pouvait pas travailler avec des allusions. Si un équipement présentait un danger, elle avait besoin de faits.

Il ouvrit la bouche. Djibril l’appela depuis le vestiaire : une partie des éclairages s’était éteinte. Maud alla examiner le tableau avec lui. Pendant cette vérification, la cassette arriva en fin de bande.

Le silence fut instantané, massif. Il ne ressemblait pas à l’absence de musique. On aurait dit que quelqu’un venait de fermer un couvercle sur tout le bâtiment.

Djibril fit trois pas pour rejoindre la porte. Ses semelles claquèrent sur la dalle. Il s’arrêta. Trois autres pas résonnèrent sous eux, un peu plus lents.

Il regarda Maud et leva son pied droit. Le bruit recommença, exactement identique cette fois.

Éloi entra en courant dans le vestiaire. Il jeta son manteau par terre et frappa la porte avec la paume, sans rythme apparent. Les pas souterrains hésitèrent. À la régie, il fallut de longues secondes pour retourner la cassette.

Lorsque la musique revint, Djibril avait laissé son pied en l’air. Sa jambe tremblait. Il ne parvenait plus à la poser où il le voulait.

3. Le quatrième pas

Maud tira une chaise vers lui. Djibril essaya de s’asseoir, mais son genou se déplia et le força à avancer. Il fit trois pas, puis un quatrième trop long, comme s’il enjambait un obstacle invisible. Son pied droit revint aussitôt en arrière. La séquence recommença.

— Je ne fais pas ça, dit-il.

Il parlait distinctement, sans faiblesse du visage ni confusion apparente. Maud appela les secours en décrivant le trouble soudain, leur adresse et l’accès au bâtiment. Elle ne parla pas d’un patineur sous la glace. Elle avait besoin d’une équipe qui vienne, pas d’une discussion sur ce qu’elle croyait entendre.

Éloi voulut soulever Djibril sous les bras. Maud l’aida. Les jambes continuèrent leur mouvement dans le vide, puis ralentirent lorsqu’ils atteignirent le vieux tapis de caoutchouc à l’entrée. Le jeune homme s’effondra sur ses genoux. Son souffle fit trois petites reprises avant une inspiration démesurée.

Sous le plancher, le même souffle les imita.

Maud saisit le chariot. Ensemble, ils installèrent Djibril dessus, les pieds dégagés du sol. Les roues roulèrent jusqu’au seuil extérieur. Dès qu’elles quittèrent la dalle de la patinoire pour la rampe séparée par un joint, le mouvement involontaire s’interrompit.

Djibril resta plié en deux, épuisé. Maud s’accroupit près de lui. Il pouvait de nouveau bouger ses doigts et ses jambes. Elle lui demanda de ne pas essayer de se relever pour démontrer qu’il allait bien. L’ambulance était en route.

À l’intérieur, les pas continuaient sans lui. Trois courts, un long. Ils traversaient le vestiaire avec une régularité désormais parfaite.

Éloi avait blêmi.

— Il a eu de la chance, dit-il.

Maud le poussa contre le montant de la porte, moins violemment qu’elle ne l’aurait voulu.

— Vous saviez.

Le gardien ne nia pas. Il dit seulement qu’autrefois, la dalle était restée nue jusqu’au seuil. Il avait posé les tapis après un premier incident, et fait remplacer la rampe pour qu’elle ne touche plus le bâtiment. Il parlait de petits travaux comme on avoue des choses beaucoup plus vastes.

Djibril releva la tête.

— Vous avez protégé la sortie. Pas ceux qui entrent.

Cette fois, Éloi trouva impossible de répondre. De la musique ancienne venait toujours de la régie. Entre deux morceaux, le quatrième pas sonnait de plus en plus loin.

4. Le visage sous les lignes

Les ambulanciers trouvèrent Djibril assis dehors, conscient, mais incapable d’expliquer ce qui avait déclenché les mouvements. Ils l’emmenèrent pour un examen. Maud indiqua qu’elle resterait disponible et demanda à sa responsable de fermer l’accès au chantier. Elle décrivit un incident inexpliqué, suffisamment sérieux pour justifier une suspension immédiate.

Sa responsable accepta. Personne d’autre ne devait entrer avant une évaluation. Cette décision élémentaire lui rendit un peu de solidité. Le monde extérieur existait encore ; la patinoire n’avait pas avalé les règles ordinaires avec le jeune homme.

Éloi ne voulut pas quitter le seuil. Il avait gardé le lecteur en fonctionnement, mais la cassette approchait de sa fin. Maud lui interdit d’y retourner seul. Ils passèrent par le couloir de caoutchouc jusqu’à la régie, dont le plancher reposait sur une estrade de bois. Les supports isolaient la pièce de la dalle. Cette précision, qu’elle aurait normalement négligée, lui sembla désormais essentielle.

Avant de les rejoindre, Éloi avait repris le manteau abandonné dans le vestiaire et l’avait remis sur ses épaules. Maud lui demanda qui le remplaçait pendant ses congés. Il avait formé ses collègues à utiliser les enregistrements et à ne pas rester seuls près de la piste après la fermeture. Il invoquait un problème d’acoustique et des précautions de travail ordinaires. Personne ne possédait l’ensemble de ses observations.

— Vous leur donniez vos habitudes, dit Maud. Vous gardiez les raisons.

Il répondit qu’il avait eu peur qu’on le renvoie avant de le croire. Ensuite, les années sans incident visible avaient fini par lui servir de preuve. Chaque journée réussie rendait plus difficile l’aveu du lendemain.

De la fenêtre, ils voyaient toute la piste. Un visage apparaissait sous la ligne rouge du centre.

Il n’était pas prisonnier dans une épaisseur de glace. Il se tenait plus bas, dans une profondeur que le bâtiment n’aurait pas dû posséder. Une joue, un œil ouvert, puis une bouche se dessinaient à travers les bulles. Le regard ne semblait pas tourner vers eux ; il attendait que le reste du visage le rejoigne.

— Depuis quand ? demanda Maud.

Éloi répondit enfin. Vingt-neuf ans plus tôt, pendant une fermeture nocturne, il avait entendu frapper. Il avait cru qu’un animal était coincé dans un passage technique. Il avait répondu avec sa clé. Le lendemain, une forme était apparue sous la glace. Pas un animal. Pas encore un visage. Quelque chose qui semblait vouloir apprendre comment on se déplaçait au-dessus.

Il avait signalé des bruits. On avait inspecté les canalisations, trouvé des défauts réels et corrigé ceux-là. Les autres phénomènes s’étaient tus devant les techniciens. Éloi avait découvert ensuite que la musique perturbait les réponses, surtout lorsque l’enregistrement sautait ou changeait de vitesse.

— Alors vous avez laissé les gens revenir.

Le gardien baissa les yeux.

— Quand il y avait du monde, tous les bruits se mélangeaient. Je pensais avoir compris.

Sous la ligne rouge, la bouche s’ouvrit. Elle n’émit aucun mot. Elle inspira selon les trois reprises de Djibril.

5. Une collection de gestes

Le visage disparut lorsque Maud alluma une seconde rampe d’éclairage. Il ne fuyait pas la lumière : les reflets différents l’avaient simplement rendu moins visible. Dans la vitre de la régie, son image restait suspendue au-dessus de la piste comme celle d’un nageur sous un plafond transparent.

Éloi lui montra les cassettes. Il avait confectionné les enregistrements au fil des années, superposé des musiques incompatibles, ajouté des silences de longueurs différentes. Il ne cherchait pas à divertir la chose. Il cherchait à l’empêcher de s’accorder sur un mouvement qu’elle pourrait reproduire.

Maud tira le cahier vers elle. Certaines pages étaient tachées d’eau, d’autres presque neuves.

— Vous avez noté les dates ?

Éloi montra une colonne. Sous les dernières lignes, il avait écrit seulement « rien ».

— Et quand il y avait quelque chose ?

Il prit une cassette, la retourna entre ses doigts, puis la reposa.

Le gardien raconta un épisode qu’il n’avait pas inscrit dans son cahier. Une jeune patineuse avait tourné seule après un entraînement. Trois glissements, un frottement, une reprise d’appui. Elle avait répété la figure jusqu’à ne plus pouvoir l’arrêter. Éloi l’avait tirée derrière la barrière, sur les tapis. Elle avait attribué sa panique à une crampe. Lui avait compris qu’on ne copiait pas seulement un son.

— Vous ne lui avez rien dit ?

— Elle n’est pas revenue. Je me suis dit que c’était mieux.

Le tour entendu par Maud à son arrivée datait donc de plusieurs années. La glace avait conservé une façon de bouger, disponible bien après le départ du corps.

Un choc sec les fit sursauter. Dans le vestiaire, la chaise que Maud avait tirée pour Djibril glissa sur quelques centimètres. Trois à-coups, puis un quatrième plus long. Elle s’arrêta contre le mur. Le bâtiment commençait à exécuter ce qu’il avait appris.

Maud sentit la colère laisser place à une peur plus froide. Les tapis et la musique n’étaient pas un remède. Ils avaient seulement permis de reporter le moment où les gestes accumulés deviendraient assez nombreux.

Elle regarda le planning posé près du lecteur. Arrêt, fonte complète, inspection. Ce qui devait être une formalité était peut-être la seule chance de vider cette mémoire.

Éloi secoua la tête avant qu’elle parle.

— La dernière fois que j’ai essayé, ça s’est rapproché de la surface.

6. Le morceau détaché

Il avait tenté une fonte vingt ans plus tôt. Après quelques heures, une forme de main avait suivi les lignes peintes. Il avait paniqué et rétabli le froid. La main s’était enfoncée de nouveau. Depuis, il maintenait toujours une couche de glace, même dans les périodes où la patinoire aurait dû rester vide.

— Vingt ans, répéta Maud.

Elle regarda la main sous la ligne rouge. Éloi cherchait dans son visage une raison de laisser tourner les machines ; elle détourna les yeux vers le bord de la piste.

Près de la porte d’entretien, une plaque s’était soulevée au bord de la piste. Éloi l’avait signalée en début de semaine et laissée derrière un petit cône. Ils la voyaient depuis le passage protégé. Dans son épaisseur, quelque chose de noir bougea lorsque le gardien posa la main sur la barrière.

— Retirez votre main.

La forme s’arrêta.

Ils n’eurent pas besoin de monter sur la glace. Avec l’outil d’entretien resté sur le chariot, Éloi fit glisser le fragment déjà détaché dans un bac, puis Maud tira celui-ci sur le tapis. Une tache sombre y demeura, semblable à un œil dont on n’aurait pas encore dessiné le contour.

Ils laissèrent le bac sur l’estrade. Dans la chaleur relative de la régie, le fragment commença à perdre ses angles. La tache se déforma, se rassembla contre un bord, puis se défit en filaments. Maud la regarda devenir incohérente. Elle voulut y voir une destruction, plutôt qu’une chose qu’ils ne sauraient plus distinguer dans l’eau.

Éloi retint sa respiration. La tache se dispersa dans une flaque claire. Deux filaments sombres adhéraient encore au fond ; il les montra du doigt sans toucher le récipient. Maud le couvrit avec le couvercle posé sous le chariot.

Maud nota l’heure, photographia le contenant et appela sa responsable. Elle ne demanda pas qu’on croie d’emblée son interprétation. Elle demanda de maintenir l’interdiction d’accès et de faire préparer une mise à l’arrêt à distance, sous le contrôle de l’équipe compétente. La responsable, qui avait déjà entendu Djibril depuis l’ambulance, promit de venir avec le chef de maintenance.

Éloi regardait toujours l’eau.

— J’ai cru que je l’empêchais de sortir.

Le lecteur produisit un claquement. La cassette était terminée.

Sous la piste, toutes les traces apprises commencèrent à bouger ensemble. Il y eut des pas, des lames, un souffle, le raclement de la chaise. Puis un nouveau bruit : celui d’un trousseau de clés tapant trois fois contre une rambarde.

Éloi porta aussitôt la main à sa poche.

7. Celui qu’elle connaissait déjà

La première secousse tira le gardien en avant. Maud le retint par le manteau. Il recula, mais son bras frappa le montant de la fenêtre avec une précision qui n’avait rien d’un mouvement de défense. Trois coups de clé. Un silence. Trois autres coups.

Le plancher de la régie était pourtant isolé. Maud chercha le point de contact et le trouva dans sa propre main : un pan du manteau pendait sur la barrière métallique qui rejoignait la dalle. Éloi l’avait laissé retomber là en s’asseyant près de la fenêtre. Elle tira le tissu. La doublure décousue s’était prise sous une patte de fixation.

— Enlevez-le !

Le gardien essaya de dégager ses épaules. Ses doigts poursuivaient leur boucle, incapables d’ouvrir les boutons. Maud prit les ciseaux du tiroir de fournitures et coupa la doublure pour libérer le pan retenu. Le bras d’Éloi s’arrêta si brusquement que les clés tombèrent contre la vitre.

Le morceau de doublure resta accroché au métal. À travers la vitre, Maud voyait les doigts d’Éloi s’ouvrir enfin, un à un. Elle écarta son propre manteau de la barrière et recula jusqu’au lecteur.

Elle retourna la cassette avec des mains tremblantes. L’appareil avala une boucle de bande et se bloqua. Éloi regarda les tiroirs sans bouger. Changer d’enregistrement ne réparerait pas un moteur arrêté.

Maud saisit la petite enceinte que Djibril avait laissée avec ses affaires. Son téléphone contenait de la musique, mais presque tous les morceaux avaient un rythme régulier. Elle passa d’un extrait à l’autre, interrompit des paroles, changea le volume, ajouta sa propre voix. Le résultat était insupportable. Sous la glace, les gestes cessèrent néanmoins de se superposer.

Ils disposaient d’un répit, pas d’une solution stable. Maud ne pourrait pas tenir indéfiniment son doigt au-dessus d’un écran.

Éloi s’assit. Il avait passé des années à surveiller le lecteur et à appeler cela un métier. Pour la première fois, il sembla considérer la possibilité que son travail ait servi à nourrir ce qu’il contenait.

Au centre de la piste, la forme remonta. Il ne s’agissait plus d’un visage. Plusieurs corps incomplets essayaient d’occuper la même place, chacun avançant selon une séquence différente. Les bras ne savaient pas encore à quelles épaules appartenir.

8. La sortie qu’il avait préparée

La responsable de Maud, Béatrice, arriva avec Laurent, le chef de maintenance, à treize heures. Ils restèrent dehors. Maud leur parla par téléphone depuis la régie et décrivit le trajet jusqu’à la sortie. Elle exigea qu’aucun des deux ne vienne les chercher sur la dalle.

Laurent connaissait les équipements. Il pouvait organiser la coupure du froid depuis le local technique extérieur, mais voulait d’abord vider le bâtiment et vérifier la situation de Djibril. Ce dernier était toujours en observation ; les mouvements n’avaient pas repris. Il avait demandé si Maud et le gardien étaient sortis.

— Presque, répondit-elle.

Le mot était prématuré. Le couloir de tapis longeait la barrière jusqu’au vestiaire, puis rejoignait la porte du personnel. Éloi l’avait entretenu pendant des années. À présent, trois plaques de caoutchouc s’étaient déplacées sous les à-coups de la chaise, laissant une portion de dalle exposée.

De l’extérieur, Béatrice aperçut la chaise par l’enfilade des portes. Elle la vit effectuer ses quatre à-coups sans que personne ne s’en approche. Sa voix changea au téléphone. Elle ne demanda plus si Maud était certaine de ses observations. Elle lui demanda ce qu’il lui fallait pour sortir. Maud sentit ses yeux se remplir de larmes. Être crue ne supprimait aucun danger, mais lui épargnait l’effort de porter aussi cette solitude. Elle décrivit le chariot, le passage et la nécessité de maintenir les sons pendant la traversée. Laurent répéta les informations, sans ajouter un mot de trop.

Le gardien proposa d’aller les remettre. Maud le regarda jusqu’à ce qu’il retire lui-même cette idée. Leurs anciennes habitudes les ramenaient toujours à une personne envoyée vers le danger pour réparer ce qui protégeait les autres.

Laurent apporta depuis le fourgon une plateforme mobile à grand plateau. Il la poussa depuis la rampe jusqu’à l’interruption du chemin, sans franchir lui-même le seuil. Maud et Éloi rejoignirent son extrémité en utilisant les tapis restés en place. Ils devaient ensuite s’y installer pour être ramenés dehors, sans laisser un pied ou un vêtement toucher la barrière.

Pendant ce déplacement, Maud continuait de changer les sons sur son téléphone. Les touches perdaient leur sens sous ses doigts. Une chanson revint deux fois ; la glace répondit aussitôt par le même début de phrase, sans paroles, sous forme de chocs.

Éloi monta sur le plateau. Maud le suivit avec l’enceinte et le bac du fragment fondu, qu’elle avait rapportés jusqu’aux tapis. Le gardien chercha son trousseau, oublié dans la régie, puis leva les yeux vers la fenêtre.

— Il faut les clés pour...

Il s’arrêta. Laurent avait les moyens d’accéder aux installations. Il n’existait aucune raison de retourner chercher ce petit bruit familier.

La plateforme passa la première irrégularité du sol. Éloi faillit poser la main sur la rambarde. Maud attrapa son poignet. Ils se regardèrent sans parler. Cette fois, il garda ses deux mains serrées contre lui.

La porte extérieure leur parut beaucoup plus loin qu’à l’aller.

9. Une nuit sans gardien

Lorsque les roues franchirent le joint de la rampe, Maud cessa de choisir les morceaux. Elle coupa le son, malgré le regard d’Éloi. À l’intérieur, une main frappa trois fois contre la vitre de la régie. Puis le même bruit se produisit au vestiaire. Il s’arrêta avant le seuil.

La chose avait appris le gardien, la patineuse, Djibril. Elle n’avait pas appris à traverser une rupture sans aucun appui. Ils le constataient pour cette sortie. Maud refusa d’en faire une certitude sur tout ce qui pouvait encore arriver.

Le bâtiment resta interdit. Laurent et son équipe isolèrent les équipements selon leurs procédures, depuis les accès techniques extérieurs. Personne ne descendit inspecter la dalle. Des caméras déjà installées permirent de suivre la piste sans réintroduire de pas ni de présence dans la salle.

Les premières heures furent les plus difficiles pour Éloi. À chaque bruit capté par les micros, il voulait intervenir. La fonte, lente, rendait les formes plus nettes. Le spectacle ressemblait exactement à celui qui lui avait fait rétablir le froid vingt ans plus tôt.

Cette fois, Maud resta auprès de lui dans le véhicule de surveillance. Elle ne lui demanda pas d’avoir confiance en elle. Elle lui montra le bac contenant le fragment fondu, désormais posé dehors. Rien ne s’y était reconstitué. C’était une observation limitée, mais réelle. Ils avaient choisi de poursuivre en sachant ce qu’ils ignoraient.

À minuit, les lignes rouges semblèrent flotter sur des visages. Les gestes s’accélérèrent. La chaise parcourut seule le vestiaire, s’immobilisa contre le mur et recommença depuis là, sans pouvoir retrouver sa position initiale. Les séquences entraient en conflit avec le bâtiment qui ne leur offrait plus les mêmes appuis.

Vers quatre heures, une forme entière apparut au centre. Elle se redressa comme une personne qui remonte sous une surface trop basse. Sa tête n’avait pas d’arrière. Ses bras étaient composés de mouvements superposés, transparents entre deux reprises. Elle essaya le quatrième pas de Djibril.

La glace céda sous son propre poids. Non dans un fracas, mais avec un affaissement mou et une longue fissure. La forme tenta de recommencer sa séquence. Un pied se posa où il n’existait plus de support. Le reste se replia autour de cette erreur, puis se défit dans l’eau.

Éloi avança la main vers l’écran.

Maud ne le retint pas. Ses doigts touchèrent du verre froid. Pour une fois, rien ne répondit.

10. La pièce conservée

L'inspection commença plusieurs jours après la disparition du dernier morceau de glace. On ne trouva ni passage sous la piste ni cavité capable d'accueillir les formes vues à l'écran. La dalle présentait des défauts anciens ; les travaux seraient plus importants que prévu. Sur les vidéos, la chaise du vestiaire continuait de parcourir seule ses quatre à-coups. Personne ne contesta les images. Personne ne proposa de les montrer aux entreprises venues établir leurs devis.

Maud conserva les originaux. Elle fit aussi placer le bac du fragment fondu dans une caisse, avec son couvercle et une étiquette indiquant le lieu et l'heure du prélèvement. L'eau était claire. Deux fines particules noires reposaient au fond. Elle n'aurait pas su les distinguer de poussières de joint.

Le récipient fut entreposé avec les éléments retirés du chantier, dans une annexe du dépôt municipal. On y gardait les pièces dont il fallait encore décider le sort. Le thermostat du local était réglé bas ; il ne s'agissait pas d'une salle de laboratoire. Maud inscrivit sur la fiche de ne pas ouvrir ni vider le bac sans la prévenir. Elle demanda une analyse, sans savoir quelle recherche désigner. La demande circula entre plusieurs services, puis revint avec une question sur son financement.

Elle la relança.

Djibril resta plusieurs semaines en arrêt. Lorsqu'il vint reprendre ses outils, Maud les avait déjà sortis dans la cour. Il ouvrit la caisse, déplaça deux tournevis et la referma.

— Ils étaient dans cet ordre avant, dit-il.

— Je n'y ai pas touché.

— Je sais.

Il ne lui demanda pas de comprendre pourquoi il venait de les ranger autrement. Ils allèrent boire un café de l'autre côté de la rue. Djibril choisit une place d'où l'on ne voyait pas la patinoire. Quand Maud lui demanda s'il voulait reprendre avec elle sur le chantier suivant, il répondit qu'il préférait une autre équipe pendant quelque temps.

Elle dit d'accord. Il eut l'air soulagé qu'elle ne lui demande pas de la rassurer sur ce refus.

La patinoire ne rouvrit pas en septembre. On abandonna la remise en glace. Les installations furent démontées, les gradins endommagés retirés. Le bâtiment servirait peut-être de halle après rénovation ; personne ne trouva urgent d'y organiser une inauguration.

Éloi remit ses clés. On les récupéra dans la régie une fois la salle accessible. Il demanda à revoir le trousseau, puis refusa de le prendre lorsque Béatrice le lui tendit. Elles l'écoutèrent raconter les incidents qu'il avait cachés. Il se trompa sur une date, retrouva un prénom, s'interrompit devant une ligne de son propre cahier. Son silence avait duré assez longtemps pour que certains témoins ne puissent plus être retrouvés.

Après l'entretien, il demanda à Maud si elle pensait qu'on pouvait apprendre à dormir sans entendre le bâtiment.

Elle répondit qu'elle ne savait pas.

En décembre, elle le croisa à un arrêt de bus. Il avait un sac de courses et son vieux manteau réparé. La doublure présentait une large pièce d'un tissu plus clair. Maud la remarqua lorsqu'il leva le bras pour la saluer. Il ne sembla pas comprendre pourquoi elle la regardait.

Ils parlèrent de Djibril. Éloi raconta aussi qu'il aidait un voisin à trier des photographies. Cela lui occupait les après-midi. Le bus arriva avant qu'il ait pu décider si cette information était intéressante. Il monta, choisit une place près de la porte et lui fit un signe à travers la vitre.

Maud repartit avec l'impression prudente que quelque chose s'éloignait enfin.

La vague de froid commença deux semaines plus tard.

Le dépôt l'appela un jeudi matin. Une conduite avait gelé dans l'annexe. Le circuit de chauffage était à l'arrêt depuis plusieurs jours ; personne n'avait reçu l'alerte, renvoyée vers une adresse qui n'était plus consultée. Ils devaient déplacer les objets craignant le gel. Sur l'un des bacs, ils avaient trouvé son nom.

— Il y a de l'eau dedans, dit le magasinier. Enfin, il y avait. Vous voulez qu'on l'amène au chaud ?

Maud se redressa dans son fauteuil.

— Ne l'ouvrez pas.

— Je n'ai pas ouvert. Le couvercle est fendu.

— Il s'est fendu comment ?

— Le gel, j'imagine.

Elle entendit un raclement au bout de la ligne. Trois petits déplacements, puis un plus long.

— Qu'est-ce que vous venez de bouger ?

— Rien. Attendez.

Il s'éloigna du téléphone. Maud l'appela par son prénom, trop fort. Il revint.

— C'est dans la caisse.

Elle lui demanda de sortir du local, sans saisir ni déplacer quoi que ce soit, et d'en fermer l'accès. Elle resta avec lui en ligne jusqu'à ce qu'il soit dans la cour. Elle appela ensuite Béatrice. Cette fois, elle ne chercha pas une expression raisonnable pour décrire ce qu'elle craignait.

Lorsqu'elles arrivèrent, le magasinier les attendait devant le portail. Il n'était pas blessé. Il avait posé son téléphone sur un muret, comme s'il ne voulait plus le porter contre lui.

Depuis la porte extérieure de l'annexe, elles apercevaient la caisse ouverte sur une étagère basse. Le bac dépassait entre deux cales de bois. Le froid avait opacifié ses parois ; on ne pouvait rien distinguer à l'intérieur.

Il bougea.

Le bord droit heurta la cale, trois fois de suite. Puis le récipient se souleva légèrement, avança et retomba. La caisse limita le mouvement suivant. Le même bruit recommença.

Béatrice fit reculer tout le monde. Elle demanda qu'on condamne les deux accès. Maud lui indiqua le joint séparant le seuil du reste de la cour. Elles restèrent de ce côté. Elle ne savait plus combien de temps cette précaution leur achèterait ; elle savait encore qu'il fallait la prendre.

Dans son sac, le téléphone vibra. Un message du service chargé de l'analyse. On lui demandait si l'échantillon conservé depuis juin présentait toujours un intérêt.

Elle ne répondit pas.

Un claquement plus sec vint du bac. Le couvercle se souleva à l'endroit où il était fendu. La surface gelée apparut, mince, grisâtre, à peine plus grande que deux mains.

Très loin dessous, une silhouette passa.

Elle fit trois glissements rapides, un frottement plus long, puis reprit appui.

Le tour ne pouvait pas tenir dans le récipient.

Il y tenait pourtant.

✦

Fin

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