Le lapin de bronze
Quand la capitaine Inès Garrigue entra dans la halle de Saint-Orme, une fillette lui demanda si les policiers avaient le droit de manger les preuves.
— Ça dépend des preuves, répondit Inès.
— Alors pas mon oiseau. Il est tombé, mais on peut le réparer.
La mère de l'enfant l'emmena avant qu'Inès puisse demander de quel oiseau il s'agissait. Sur les tables du concours, des jardins de sucre et des fruits impossibles luisaient sous les projecteurs. Personne n'y touchait. Une centaine de personnes attendaient derrière les rubans tendus par les premiers agents, dans cette immobilité contrariée des fêtes qu'une catastrophe n'a pas encore réussi à faire taire.
Émile Roncet, président du jury, était mort dans le petit bureau derrière la scène. Il avait soixante-sept ans et un visage que toute la région connaissait : pendant trente ans, il avait expliqué à la télévision locale qu'une pâte sentait la peur de celui qui la travaillait. Inès s'était toujours demandé comment on pouvait prendre plaisir à cuisiner après une phrase pareille.
Son collègue Mathis lui résuma ce qu'on savait. Une pâtissière avait découvert le corps à quinze heures seize. Des traces sur la tête évoquaient un coup. Le trophée du concours, un lapin de bronze de la taille d'une bouteille, se trouvait au sol près de la chaise. Le médecin et les techniciens arrivaient. On n'avait déplacé que ce qui avait été nécessaire lors de la tentative de secours.
— Il parlait encore dans les haut-parleurs vers quinze heures trois, ajouta Mathis. Beaucoup de témoins l'ont entendu. La personne qui l'a trouvé avait rendez-vous avec lui.
Dans l'encadrement de la porte, Inès aperçut le bras du mort. Une poudre blanche marquait la manche de sa veste brune. Ici, cela semblait aussi banal que de la poussière dans un chantier. Elle demanda pourtant qu'on la photographie avant toute manipulation.
Au-dessus du bureau, une affiche proclamait : Le goût de transmettre.
Sous l'affiche, le tiroir du secrétaire était ouvert. À côté d'un téléphone posé face contre la table, un rectangle propre se dessinait dans la poussière, comme si un objet plat avait récemment été retiré.
Dans la halle, un homme reprit le micro pour demander du calme. Sa voix grave, chaleureuse, remplit immédiatement l'espace.
— Nous allons tous faire preuve de dignité.
Inès regarda Mathis.
— On va commencer par lui demander d'éteindre ça.
La femme qui ne pleurait pas
La pâtissière s'appelait Alba Lenoir. Elle portait une veste blanche, un pantalon noir et des chaussures marquées de farine. Elle avait découvert son ancien maître étendu derrière le bureau, appelé à l'aide, puis essayé de suivre les indications du secours téléphonique jusqu'à l'arrivée d'un bénévole formé aux premiers gestes. Elle racontait cela sans détour, les mains posées à plat sur ses genoux.
— Vous le connaissiez depuis longtemps ?
— Depuis mes seize ans. Ça fait vingt-deux ans.
Elle ne précisa pas si ces vingt-deux ans constituaient un lien ou une peine. Sur une chaise voisine, un sac en toile était replié autour d'un objet rectangulaire. Inès demanda ce qu'il contenait. Alba hésita, puis en sortit un cahier à couverture verte.
Les recettes étaient écrites de plusieurs mains. Certaines pages portaient des taches anciennes, des conversions, des remarques au crayon. Sur la première figurait un prénom : Madeleine.
— Ma mère, dit Alba. Elle travaillait dans la cuisine de Roncet avant d'ouvrir sa propre boutique. Il avait gardé son cahier. Il prétendait qu'elle le lui avait donné.
Le fameux gâteau aux poires et au sarrasin, signature d'Émile Roncet, s'y trouvait. La recette avait été publiée sous son seul nom. Madeleine était morte depuis huit ans. Alba racontait qu'elle avait réclamé le cahier à plusieurs reprises, sans obtenir davantage qu'une plaisanterie sur les enfants qui réécrivaient les souvenirs de leurs parents.
— Et aujourd'hui ?
— Il m'a fait venir à quinze heures quinze. Il disait qu'il voulait parler avant la remise des prix. Quand je l'ai trouvé… j'ai vu le cahier dans le tiroir. Je l'ai pris.
— Avant d'appeler les secours ?
Alba ferma les yeux.
— Après. Quand quelqu'un d'autre s'est occupé de lui. Je sais à quoi ça ressemble.
Inès ne répondit pas. Elle fit noter l'heure approximative, demanda qui avait vu le geste, expliqua que le cahier devait être conservé pour l'enquête. Alba le serra une seconde contre elle avant de le rendre.
— Vous l'aviez menacé ?
— Je lui avais dit que je parlerais pendant la cérémonie s'il continuait à raconter que cette recette lui était venue en rêve. Ça, je ne vais pas le retirer parce qu'il est mort.
Dehors, quelqu'un prononça son nom trop fort. À travers la porte, Alba entendit. Elle ne tourna pas la tête, mais ses mains quittèrent enfin ses genoux pour agripper le bord de la chaise.
Un père exemplaire
Gabriel Vannier était l'homme du micro. Ancien animateur de radio, il organisait le concours depuis cinq ans et publiait des vidéos consacrées aux jeunes artisans. Son fils Jules, dix-sept ans, participait pour la première fois. Gabriel portait une veste bleu nuit et une chemise sans cravate. Sur le revers, une épingle en forme de fouet de cuisine donnait à son élégance un air volontairement modeste.
— Émile était exigeant, dit-il. Cela lui faisait des ennemis. Mais il ne comptait jamais son temps avec les jeunes.
Il jeta un regard vers la pièce où Alba attendait. Inès lui demanda de raconter sa propre journée.
Gabriel avait accueilli les participants, réglé les derniers détails, lancé l'ouverture à quinze heures, puis animé depuis la scène jusqu'à l'annonce du drame. Il avait entendu Émile prononcer son mot de bienvenue par les haut-parleurs. Le président du jury devait parler depuis le bureau, à l'aide d'un micro sans fil, avant de rejoindre les tables.
— Vous l'avez vu parler ?
— Je préparais la suite. Je n'étais pas dans sa poche.
La chaleur radiophonique s'était fissurée. Il la remit aussitôt en place.
— Pardon. C'est une journée terrible. Mon fils est complètement bouleversé.
Jules attendait près de la régie sonore. Grand, les cheveux encore humides d'une douche récente, il avait l'air de s'excuser d'occuper un corps devenu trop long. Sur son avant-bras, une petite brûlure était protégée par un pansement. Il observait moins sa pièce de concours que les câbles sous la console.
Son œuvre représentait une volière ouverte. Trois oiseaux blancs s'élevaient d'une branche en sucre bleu, au-dessus d'un gâteau aux agrumes. Le quatrième oiseau avait perdu la tête. Un panneau précisait que les décors devaient être réalisés par les candidats et que les éléments préparés avant le concours seraient déclarés au jury.
— Très beau travail, dit Mathis.
Jules rougit d'une façon qui ne ressemblait pas à du plaisir.
— Vous vous intéressez à la pâtisserie depuis longtemps ? demanda Inès.
— Mon père a toujours aimé ça.
Il s'arrêta, comprenant qu'il n'avait pas répondu à la bonne question.
Une dame portant un tablier violet vint demander si elle pouvait remettre des desserts au froid. Inès fit organiser cela avec les techniciens, table par table. La vie d'une fête continuait d'exiger des gestes absurdes : on ne laissait pas tourner la crème simplement parce qu'un homme venait de mourir.
Les voix qui restent
À dix-sept heures, la chronologie paraissait presque confortable. Alba avait été vue dans le couloir vers quinze heures quatorze. Jules reconnaissait s'être approché du bureau peu après quinze heures dix, sans entrer, disait-il. Gabriel affirmait être resté sur scène. Trois bénévoles se souvenaient de sa voix. Une commerçante jurait avoir entendu Émile à quinze heures deux précises, parce qu'elle avait alors envoyé une photographie à sa sœur.
Personne, en revanche, n'avait vu le président du jury pendant son discours.
Inès demanda les enregistrements de la régie. Jules travaillait avec le technicien habituel, absent une partie de l'après-midi pour une urgence familiale ; le jeune homme avait assuré la diffusion des musiques et des annonces en attendant son retour. Il expliqua les dossiers, les fichiers, la sauvegarde du spectacle. Ses phrases devenaient plus nettes dès qu'il parlait de son.
Dans l'enregistrement général, Émile plaisantait sur les régimes, vantait le concours, remerciait les partenaires. Puis un petit cri traversait sa voix :
— Mon oiseau !
Inès se redressa.
Elle fit venir la mère de la fillette rencontrée à son arrivée. Celle-ci expliqua que Fanny avait cassé un décor pendant la répétition du matin. Vers neuf heures et demie. Elle l'avait touché malgré les consignes et s'était mise à pleurer, persuadée d'avoir détruit tout le concours. Jules l'avait rassurée. On avait recollé ce qu'on pouvait.
À quinze heures, Fanny se trouvait à l'autre bout de la halle, près des crêpes, avec sa grand-mère.
Inès retourna voir Jules.
— Le discours était enregistré.
Le garçon regarda la console, puis la porte.
— Oui.
— Pourquoi ne pas l'avoir dit ?
— Personne ne me l'a demandé comme ça.
Elle attendit. Jules pinça les lèvres.
— Mon père m'avait demandé de le diffuser. Il disait qu'Émile avait du retard, qu'on avait justement gardé la répétition pour ça. Ce n'était pas… je ne pensais pas que ça changeait quelque chose.
Cela changeait beaucoup de choses. Pendant quatre minutes, une voix ancienne avait rempli la halle et chacun lui avait attribué un corps occupé à parler quelque part derrière une porte.
Le technicien retrouva le fichier du matin. Il l’avait enregistré pour tester les niveaux dans la halle. Inès écouta les deux pistes : même cri de Fanny, même hésitation devant le nom d’un partenaire, même papier froissé. Mathis baissa le son de l’une, puis de l’autre. La voix continuait sans changer.
Jules regardait la porte par laquelle son père était sorti.
— Il savait que c’était celui-là, dit-il. C’est lui qui m’a montré où cliquer.
Inès fit conserver les deux enregistrements.
Gabriel pouvait s'être trompé en parlant d'un discours en direct. Il pouvait également avoir construit cette erreur pour eux.
Inès demanda qu'on sépare désormais le père et le fils dans les entretiens.
L'oiseau sans tête
Le lundi matin, le laboratoire n'avait pas encore répondu sur les prélèvements. Le médecin confirmait seulement que la mort pouvait correspondre au créneau étudié ; il ne pouvait pas fournir la minute exacte que chacun semblait attendre de lui. Inès préférait cette limite aux certitudes trop commodes.
Mathis avait retrouvé Cédric Dumas, un pâtissier spécialiste du sucre artistique dont Jules suivait les vidéos. Un numéro de commande apparaissait sur un emballage retrouvé sous la table du jeune homme. Dumas avait vendu la volière à Gabriel Vannier, achevée, dix jours plus tôt.
— Pour une démonstration, m'avait-il dit. Pas pour un candidat.
Il avait gravé ses initiales sous le socle, comme toujours. Émile connaissait son travail et lui avait envoyé une photographie dimanche, à quatorze heures quarante-trois. Une seule question accompagnait l'image : « C'est bien toi ? » Dumas, en déplacement, n'avait répondu qu'après l'annonce du décès.
Jules avait fabriqué le gâteau. Les décors, qui représentaient une part importante de la note, ne lui appartenaient pas.
Quand Inès lui présenta ces éléments, il ne protesta pas. Sa mère l'accompagnait. Séparée de Gabriel depuis quatre ans, elle avait découvert le concours sur une publication où son fils souriait devant sa volière, les épaules tenues par son père.
— Je ne voulais plus participer, dit Jules. Il disait qu'on avait trop annoncé la chose. Qu'après, je pourrais choisir ce que je voulais.
— Et qu'est-ce que tu voulais ? demanda sa mère.
— Le son. Une formation. Pas ça.
Il indiqua ses mains comme si elles ne lui appartenaient pas. Il aimait cuisiner, précisa-t-il, mais il n'aimait pas que chaque gâteau devienne une preuve de son avenir.
Inès lui demanda ce qu'il avait fait près du bureau. Le garçon se mit à pleurer avant même d'essayer de répondre.
Il était entré. Émile était déjà au sol. Jules avait aperçu sur le bureau la boîte du décor et l'une des photographies imprimées du socle. Il avait compris que sa tricherie était découverte. Au lieu d'appeler immédiatement, il avait pris la boîte et la photographie, puis était sorti.
— Je croyais qu'il s'était évanoui. Non. Je ne sais pas ce que je croyais. J'ai eu peur de mon père avant d'avoir peur pour lui.
Sa mère ne chercha pas à terminer sa phrase à sa place.
La manche brune
Le sucre sur la veste d'Émile ne provenait pas d'une poignée de farine, mais cela ne suffisait pas à désigner qui que ce soit. Dans une halle remplie de pâtissiers, un vêtement poudré constituait une piste fragile. Inès revint donc aux gestes.
Qui avait vu Émile toucher la volière ? La dame au tablier violet, Mireille, se rappela qu'il en avait examiné le socle après le déjeuner. Il avait soulevé un côté du décor, demandé qu'on lui apporte son téléphone et posé son bras dans le sucre répandu par l'oiseau cassé le matin.
— Il a essayé de nettoyer avec sa main, dit-elle. Ça a fait pire. Les gens veulent toujours frotter.
Il avait ensuite retiré sa veste brune et l'avait suspendue à la patère du bureau, parce qu'il faisait chaud sous les projecteurs. Mireille l'avait vu ressortir en chemise pour traverser la halle. Sur une photographie prise à quatorze heures cinquante-deux, il portait effectivement sa chemise claire, manches remontées.
Pourtant, on avait retrouvé le corps avec sa veste.
Cela pouvait s'expliquer simplement : il avait eu froid, voulu se présenter correctement, remis lui-même son vêtement. Inès demanda seulement aux techniciens si quelque chose, dans la position du tissu, attirait leur attention.
La réponse vint plus tard. La manche droite était retournée à l'intérieur, au niveau du poignet, et la doublure du dos formait un pli inhabituel sous le bras. Une maladresse de l'habillage, peut-être. Rien qui permît, isolément, de trancher.
Mais Mireille apporta un autre souvenir. Gabriel avait quitté le couloir pendant la diffusion du discours, avec une veste brune posée sur l'avant-bras. Elle avait pensé qu'il aidait Émile à débarrasser le bureau. Puis, pendant le morceau de musique suivant, il était revenu vers la même porte, sans micro à la main.
— Pourquoi ne pas l'avoir dit hier ? demanda Mathis.
— Parce que vous m'avez demandé où il était quand Émile parlait. J'ai répondu que j'entendais Gabriel annoncer les choses. Maintenant vous me demandez ce que j'ai vu. Ce n'est pas la même question.
Inès prit la remarque sans se défendre.
Ils avaient tous entendu beaucoup de choses, dimanche. Depuis le début, elle cherchait à savoir lesquelles possédaient réellement des jambes.
Un film raté
La preuve ne vint pas d'une caméra cachée. Elle vint du téléphone de Mireille, posé de travers contre une corbeille de serviettes. La bénévole voulait filmer la réaction du public devant la pièce montée de sa nièce. Elle avait lancé l'enregistrement trop tôt, puis oublié l'appareil en allant chercher des plateaux. On voyait surtout un poteau, le dos de deux personnes et une bande de couloir derrière la scène.
Mireille avait commencé par dire que sa vidéo était inutilisable. Elle l'avait néanmoins conservée, sur l'insistance de sa nièce, qui voulait garder le son des applaudissements.
Les enquêteurs la regardèrent sans avancer trop vite. La régie diffusait le début du discours enregistré. Gabriel entrait dans le couloir. Deux minutes plus tard, il en ressortait avec la veste brune sur le bras. Il restait un instant hors du champ, puis repassait dans l'autre sens. Enfin, il revenait seul et rejoignait la scène, où sa voix devenait réellement présente, avec les variations du micro qu'il déplaçait en parlant.
Au bout du couloir se trouvait un point d'eau utilisé par les bénévoles. Le passage était resté libre. Personne ne l'avait surveillé en permanence et Mireille refusa de compléter ce qu'elle avait vu par ce qu'on semblait espérer d'elle.
— Je ne peux pas vous dire s'il s'est lavé les mains. Je portais des plateaux. Je peux seulement vous montrer où il est allé.
Inès la remercia pour cette limite. Depuis dimanche, on lui offrait volontiers des certitudes qui grandissaient à chaque récit. La prudence de Mireille leur laissait un témoignage moins spectaculaire, mais utilisable.
La vidéo ne montrait ni le bureau ni ce qui s'y était passé. Elle détruisait pourtant son récit d'une présence continue sur scène. Elle confirmait aussi le souvenir de Mireille, détail par détail.
Sur son téléphone, Émile avait conservé un message adressé à Gabriel à quatorze heures quarante-sept. Il exigeait son passage au bureau avant l'ouverture. Il venait de reconnaître la volière de Dumas. Jules devait retirer sa candidature et Gabriel devait expliquer publiquement pourquoi. Émile refusait de laisser le garçon porter seul la faute d'un adulte.
Un brouillon plus ancien évoquait Alba. Il préparait une courte présentation pour lui rendre le cahier de Madeleine devant les participants et attribuer correctement la recette du gâteau aux poires. Il demandait qu'on ne transforme pas cela en « grande séance d'excuses ».
Inès relut cette formule. Même sur le point de corriger un tort, Émile voulait choisir la taille de la réparation.
Alba avait un motif de colère réel. Jules avait menti et déplacé des objets. Gabriel avait, lui, demandé la diffusion de l'enregistrement, rencontré la victime au moment qu'il niait, puis manipulé sa veste.
Mathis revint aux photographies de Gabriel. Sur celles prises avant l'ouverture, le poignet bleu de sa veste était propre. Sur une image de la remise en place du micro, après son retour du couloir, une traînée blanche marquait le même revers. Le prélèvement effectué sur son vêtement contenait du sucre. Cela ne distinguait pas ce sucre de celui des tables voisines. En revanche, le moment où la trace apparaissait correspondait au transport de la veste brune.
Inès plaça les images dans l'ordre. Émile en chemise à quatorze heures cinquante-deux. Gabriel entrant dans le couloir pendant une voix enregistrée. Le vêtement sur son bras. Le retour vers le bureau. Enfin le poignet blanc devant le micro.
— Il dit qu'il n'a pas quitté la scène, rappela Mathis.
— Alors demandons-lui à qui appartient la veste qu'il transporte.
Elle retira de la table les photographies d'Alba et de Jules. Leurs mensonges n'avaient pas disparu. Ils avaient cessé de tenir lieu de preuve contre eux pour ce trajet-là.
Le père derrière le présentateur
Gabriel admit d'abord avoir transporté une veste pour la mettre à l'écart. Puis il dit l'avoir rapportée parce qu'Émile la réclamait. Il soutint ensuite que Mireille confondait les moments, avant qu'on lui présente la vidéo.
L'entretien se prolongea en présence de son avocat. Inès ne lui promit ni indulgence ni secret. Elle lui demanda pourquoi il avait raconté un discours en direct alors qu'il avait personnellement demandé la diffusion du fichier de répétition.
— Je pensais à autre chose.
— À quoi ?
— À mon fils.
Il prononça enfin cette phrase avec sa voix d'homme fatigué, sans chercher le timbre qui faisait se taire une salle.
Émile lui avait montré les initiales sous le décor. Il voulait annuler la candidature et expliquer la fraude, parce que Gabriel avait déjà vendu à un partenaire une série de vidéos racontant l'ascension de Jules. Il lui avait reproché d'utiliser son fils comme une vitrine.
Gabriel avait parlé d'erreur, puis de cruauté. Jules serait humilié. Les autres jeunes riraient de lui. Émile avait répondu que le mensonge était celui du père et qu'il le dirait.
— Il allait tout détruire, murmura Gabriel.
— La candidature ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Les partenaires. Le prochain concours. Tout ce que j'avais monté.
Le coup était parti pendant la dispute, avec le trophée posé sur le bureau. Gabriel raconta s'être accroupi et avoir cherché une réaction. Sa main était tachée lorsqu'il s'était relevé. Il avait pris la veste pendue près de lui pour cacher son poignet en allant jusqu'au point d'eau. C'était alors que du sucre avait marqué sa propre manche. Après s'être lavé, il était revenu au bureau, avait essuyé sa main encore humide dans la doublure, puis tenté de remettre le vêtement sur Émile.
— Pourquoi lui remettre sa veste ? demanda Inès.
— Je voulais qu'il ait l'air… Je ne sais pas. Comme avant.
— Vous pouviez appeler quelqu'un.
Il resta longtemps silencieux. La minute où il avait quitté le bureau pour la première fois aurait pu servir à cela. Il avait choisi de cacher son poignet. Ensuite, chaque geste avait cherché à rendre le précédent moins visible, sans former un plan cohérent.
Les techniciens avaient retrouvé des traces compatibles avec son récit dans la doublure de la veste ; les analyses et les autres constatations devaient encore être confrontées à ses déclarations. Inès ne transforma pas chaque aveu en vérité immédiate. Il restait des gestes à préciser, des durées à vérifier.
Gabriel avait laissé le trophée derrière la chaise. Il avait rejoint la scène à la fin de la musique, puis continué à présenter la fête.
— Je croyais que quelqu'un le trouverait tout de suite.
— Et vous avez continué à parler.
Il regarda ses mains.
— Je savais faire ça.
Ce qui ne revient pas
L'enquête n'effaça pas les mensonges des autres. Jules dut expliquer plusieurs fois pourquoi il n'avait pas appelé au secours en découvrant le corps. Ses horaires, ses déplacements et les objets retirés furent examinés. Il ne suffisait pas que son père ait reconnu un coup pour que tout le reste perde son importance.
Alba récupéra le cahier lorsque sa conservation ne fut plus nécessaire aux investigations. La famille d'Émile ne contesta pas qu'il avait appartenu à Madeleine. Un article local raconta finalement l'histoire de la recette, avec des mots plus simples que ceux du discours jamais prononcé.
On demanda à Alba si ce geste posthume lui permettait de pardonner.
— Ce n'est pas un geste posthume. C'est un cahier qu'on me rend. Pour le reste, je n'ai personne avec qui finir la conversation.
Elle regretta d'avoir parlé si sèchement au journaliste, puis décida de ne pas réclamer une phrase plus aimable. Elle avait passé assez de temps à arrondir les angles pour que les autres puissent les oublier.
Dans la halle nettoyée, on démonta les tables. Les œuvres périssables furent retirées. La volière de Jules avait perdu un second oiseau ; le sucre supportait mal l'humidité laissée par une porte ouverte. Le garçon vint chercher son matériel avec sa mère. Il ne voulait rien emporter du décor.
Mireille lui rendit la petite tête réparée par Fanny, posée dans une boîte d'allumettes garnie de coton. L'enfant l'avait laissée pour lui avant de rentrer.
— Elle dit que tu l'avais consolée sans la gronder, expliqua la bénévole. Ça lui avait fait du bien.
Jules prit la boîte. Il resta longtemps à la regarder.
Lorsqu’Inès le revit pour une précision sur la régie, Jules avait la boîte d’allumettes dans sa poche. Il en faisait glisser le tiroir du pouce.
— Si j’avais appelé tout de suite…
Il n’acheva pas. Inès laissa passer un instant.
— Je ne sais pas, Jules.
— Tout le monde dit ça.
— Les médecins cherchent ce qu’ils peuvent établir. Moi, je ne peux pas te donner cette réponse.
Il referma la boîte. Elle lui demanda s’il voulait retrouver sa mère ou rester encore un peu. Il se leva.
Sa mère attendait dans le couloir. Le garçon la rejoignit sans remettre son sourire de photographie.
Inès rentra chez elle avec une odeur de sucre qu'elle croyait sentir encore dans ses cheveux. Son père avait laissé sur sa table une tarte un peu brûlée. Elle en mangea une part debout, puis une autre, sans chercher ce qu'elle prouvait.
La voix entière
Le printemps suivant, Saint-Orme organisa une rencontre d'artisans dans la même halle. Il n'y aurait pas de classement. Gabriel attendait son procès ; l'association avait changé de responsables. Inès y passa avec son père, qui voulait comprendre pourquoi ses chaussons s'ouvraient toujours du mauvais côté.
Alba tenait un stand près de la fenêtre. Sur une ardoise, elle avait écrit : Gâteau aux poires et au sarrasin, recette de Madeleine Lenoir. Le cahier restait dans sa cuisine. Elle travaillait avec une photocopie tachée qu'elle avait annotée de sa propre main.
— Vous le modifiez ? demanda le père d'Inès en goûtant.
— Elle le faisait tout le temps.
Il eut l'air contrarié qu'une recette célèbre ne soit pas enfin quelque chose à quoi on puisse obéir sans réfléchir. Alba lui tendit une seconde part, plus petite, pour comparer deux essais. Ils se mirent aussitôt à discuter des poires.
Au fond, Jules installait un micro. Il suivait une formation technique et avait accepté de venir avec un camarade. Sa mère lisait près d'une porte. Elle leva les yeux lorsqu'il passa, puis retourna à son livre sans lui demander si tout allait bien.
Inès le salua. Il lui montra le câble qu'il avait fallu remplacer. Il parla vite, puis lui demanda si elle avait deux minutes. Elle le suivit jusqu'à la table de régie, laissée à la garde de son camarade.
Dans son portefeuille, il conservait une lettre reçue quelques jours plus tôt. Il ne la lui tendit pas ; il en sortit seulement le coin, assez pour regarder de nouveau la première ligne.
— Mon père veut que je vienne le voir.
Inès attendit. Elle n'était pas venue recueillir une déposition et ne savait pas ce qu'il cherchait auprès d'elle.
— Il écrit qu'il a tout perdu en voulant me protéger.
Le garçon remit le papier à sa place.
— Je sais ce qu'il a dit pendant l'enquête. Maman me l'a expliqué. Les partenaires, les vidéos. Mais quand c'est lui qui l'écrit, je recommence à chercher ce que j'aurais dû faire.
Inès regarda le micro posé entre eux. Elle se souvenait de Gabriel demandant de la dignité à toute une salle, alors qu'il venait de laisser Émile derrière une porte. Elle ne pouvait pas raconter cette image à Jules comme une réponse à tout ce qu'il éprouvait pour son père.
— Tu lui as répondu ?
— Pas encore.
Il demanda si elle pensait qu'il devait y aller. Elle lui dit qu'elle ne pouvait pas prendre cette décision à sa place. Il aurait besoin d'en parler avec les personnes qui l'accompagnaient, en dehors de l'enquête. Jules acquiesça avec une petite déception. Puis son camarade l'appela pour l'essai des micros.
Il remonta le niveau d'une voie et lança un fichier. La voix d'Alba résonna dans la halle : une annonce qu'elle avait enregistrée la veille pour présenter la démonstration. Inès sentit son ventre se serrer. Le son était bon, trop facile à prendre pour une personne présente derrière le rideau.
Jules vit son regard.
— C'est juste la présentation. Après, elle parle en direct.
Il arrêta le fichier avant sa fin et vérifia le micro d'Alba. La pâtissière leva un pouce depuis sa table. Tout était prêt.
Quelques minutes plus tard, Fanny passa devant la régie. Elle avait grandi depuis le concours et portait une veste dont les manches couvraient presque ses doigts. Elle demanda à Jules s'il avait encore l'oiseau.
Il ouvrit la petite boîte d'allumettes posée près d'une bobine de câble. La tête recollée y tenait entre deux morceaux de coton. Fanny eut un sourire satisfait, puis alla rejoindre sa mère au premier rang.
Le camarade de Jules désigna le boîtier de diffusion. C'était l'heure. Le garçon posa un doigt sur la touche, le retira et prit le micro.
— Bonjour. La démonstration va commencer.
Sa première phrase sonna plus bas que prévu. Il rectifia le niveau, avala sa salive et regarda Alba.
— Le gâteau est une recette de Madeleine Lenoir. C'est Alba, sa fille, qui va vous la montrer.
Puis il baissa le micro. Il n'avait ni la chaleur ni l'aisance de Gabriel. Il avait parlé trop près de la bonnette et le premier mot avait soufflé dans les enceintes. Alba le remercia, attendit que les conversations cessent et commença à casser ses œufs.
Inès rejoignit son père. Il avait déjà sorti un carnet pour noter les proportions. Pendant la démonstration, elle entendit Alba raconter un essai raté, sans en faire une leçon sur le génie de sa mère. Au fond, Jules ajustait discrètement le son. Il écoutait une personne qui ne lui demandait pas de devenir la preuve de son talent.
Quand Inès repartit, le garçon était assis derrière la console. La lettre de son père reposait devant lui, à côté de la tête d'oiseau. Il avait commencé une réponse sur une feuille ordinaire. Elle ne s'approcha pas pour lire.
Jules l'appela pourtant avant qu'elle atteigne la porte.
— Je crois que je vais aller le voir, dit-il.
Elle hocha la tête.
— Mais je ne vais pas lui dire merci.
Il avait encore le stylo à la main. Inès lui souhaita une bonne fin de journée et rejoignit son père dans la rue.
Derrière eux, une voix hésitante annonça qu'il restait des parts de gâteau près de la fenêtre. Elle reprit un mot, se trompa de stand, puis se corrigea.
Cette fois, personne ne parlait à la place du garçon.
Fin



