1. La chambre payée d’avance
La facture arriva trois mois après les funérailles. Elle était adressée à son père, qui avait toujours détesté les hôtels, et concernait une chambre réglée pour trente nuits. En bas de la page, une phrase manuscrite précisait que le crédit restant pouvait être utilisé par un membre de la famille.
Maëlle appela le numéro. Une femme répondit avant la deuxième sonnerie.
— Votre père avait demandé qu’on attende.
— Qu’on attende quoi ?
— Que vous ouvriez l’enveloppe.
Maëlle allait raccrocher quand la femme ajouta :
— Il a laissé la clé dans la petite boîte où il rangeait ses boutons de manchette.
Son père ne portait plus de chemises à poignets doubles depuis vingt ans. La boîte était pourtant restée dans la commode, derrière un passeport périmé. Maëlle y trouva une clé de laiton et un rectangle de carton : chambre quatre, Maison des Tilleuls.
Elle ne dit rien à sa sœur.
Depuis la mort de leur père, Romane et elle s’étaient partagé les tâches selon une géographie ancienne. Romane habitait près de lui ; elle avait géré les rendez-vous, les médicaments, les courses. Maëlle vivait loin et s’occupait maintenant des documents, comme si les papiers lui offraient un rattrapage tardif de toutes les présences manquées.
La Maison des Tilleuls se trouvait à deux heures de route, dans une vallée où le téléphone cessait par moments de recevoir. Ce n’était pas vraiment un hôtel. Une grande bâtisse, cinq fenêtres à l’étage, une allée couverte de feuilles malgré le début de l’été. Au portail, une plaque indiquait seulement le nom de la maison.
La femme du téléphone l’attendait dans l’entrée. Elle se présenta : Jeanne Varenne. Elle avait une cinquantaine d’années, un pull reprisé au coude et le visage de quelqu’un qui écoute aussi lorsqu’on se tait.
— Votre père venait le mercredi.
— Pendant combien de temps ?
— Un peu plus d’un an.
Maëlle sentit se former une colère familière. Une vie parallèle. Encore une chose dont on ne lui avait rien dit parce qu’elle habitait loin, parce qu’elle avait beaucoup de travail, parce qu’on avait décidé que l’épargner ressemblait à l’informer moins.
Jeanne lui tendit un registre. Sur la ligne du jour, il n’y avait que trois cases : nom, heure d’entrée, personne à prévenir.
— Je ne compte pas rester.
— Vous pouvez seulement regarder.
— Qu’est-ce qu’il venait faire ici ?
Jeanne regarda la clé dans sa main.
— Il venait passer une heure dans un jour qu’il n’arrivait pas à quitter.
Maëlle pensa à une formule commerciale destinée aux gens en deuil. Elle avait lu assez de courriers pour reconnaître les phrases qui enveloppent une facture.
Puis, au premier étage, quelqu’un se mit à rire.
C’était le rire de son père, avant qu’il tombe malade.
2. Le déjeuner qui n’avait pas refroidi
La chambre quatre n’avait pas de serrure du côté du couloir. Maëlle tenait pourtant une clé. Jeanne lui expliqua qu’elle devait la poser contre la plaque de la porte, puis décider d’entrer. Le métal n’ouvrait pas un mécanisme.
— Qu’est-ce qu’il ouvre ?
— Une place.
Maëlle recula. Elle n’aimait ni les énigmes ni les personnes qui s’en servaient pour donner de la profondeur à leur pouvoir. Jeanne ne sembla pas offensée.
— Vous pouvez partir. La facture est déjà réglée. Je ne vous vendrai rien aujourd’hui.
Cette précision ordinaire, dans une situation qui ne l’était plus, lui permit de rester.
Elle posa la clé sur le chiffre quatre.
La pièce ne contenait ni lit ni armoire. C’était la cuisine de son enfance, un dimanche de juillet. La nappe rayée, la fenêtre entrouverte, la bouteille de limonade dont l’étiquette se décollait dans une bassine. Son père coupait du pain. Sa mère cherchait un couteau propre. Romane, âgée d’une dizaine d’années, râpait du fromage au-dessus d’un plat.
Maëlle avait quitté cette cuisine à dix-huit ans. Sa mère était morte cinq ans plus tard. La maison avait été vendue. Rien de ce qu’elle regardait n’existait encore sous cette forme.
— Tu es enfin là, dit son père.
Elle recula si vite qu’elle heurta le chambranle.
Le couloir reparut. Jeanne la retint par le bras, puis relâcha aussitôt sa prise.
— N’entrez pas si vous avez l’impression que vous devez le faire.
— Vous avez des enregistrements ?
— Non.
— Des gens qui jouent ?
Jeanne secoua la tête.
Maëlle retourna dans la pièce pour démasquer un procédé. Son père était toujours devant la planche à pain. Il n’avait pas l’air de l’avoir vue sortir. Il lui demanda de prendre les assiettes dans le buffet.
Elle ouvrit la porte de gauche. Une pile de torchons lui barra le passage.
— À droite, dit sa mère. Tu le sais bien.
Elle le savait. Elle l’avait oublié.
Ses mains tremblaient lorsqu’elle posa les assiettes. Personne ne s’en étonna. Le déjeuner avançait avec la tranquillité d’un jour qui ignore ce que les suivants vont lui prendre.
Elle voulut demander à son père pourquoi il avait caché cet endroit. Mais son visage à lui était celui d’avant les cheveux gris, avant les opérations, avant la fatigue installée dans chaque déplacement. Sa question n’avait aucune place dans ce dimanche.
Il lui tendit une tranche de pain.
— Tu as une drôle de tête, ma grande.
Maëlle se mit à pleurer. Sa mère posa une main sur son épaule. La chaleur était aussi précise que le grain du bois sous ses doigts.
Dehors, une cloche sonna.
La cuisine pâlit d’un seul coup, comme une photographie surexposée. Jeanne se tenait dans l’encadrement.
— Il est temps de revenir.
Maëlle voulut garder la tranche de pain. Quand elle franchit le seuil, sa main était vide.
3. Les règles d’un endroit impossible
Dans le salon du rez-de-chaussée, Jeanne lui servit du thé qui refroidissait normalement. Maëlle le regarda longtemps avant de boire.
La maison conservait des journées, expliqua Jeanne. Pas toutes. Seulement celles qu’une personne avait laissées ici en acceptant qu’elles prennent une forme partageable. La chambre quatre contenait un dimanche de son père. Ce qu’elle venait de voir n’était ni un passage vers le passé ni un moyen de faire revenir les morts.
— Vous dites ça comme si la différence était évidente.
— Elle ne l’est pas au début.
On pouvait intervenir dans une journée. Parler autrement, s’asseoir à une autre place, prendre quelqu’un dans ses bras. Mais les personnes présentes ne connaissaient que ce qu’elles avaient pu connaître alors. Le lendemain du monde extérieur ne changeait pas. Les objets ne sortaient pas.
— Et les réponses ?
— Elles viennent de la journée conservée. Ce ne sont pas des messages envoyés aujourd’hui par les morts.
Maëlle baissa les yeux. Jeanne avait répondu à une question qu’elle n’avait pas encore osé poser.
Une visite devait rester courte. Au début, le visiteur se souvenait de sa vie extérieure. Puis cette vie devenait lointaine. On cessait de chercher la porte parce qu’on oubliait progressivement pourquoi on était entré.
— Combien de temps ?
— Cela varie. Nous sonnons après une heure. Et quelqu’un reste près du seuil.
— Vous avez dit trente nuits sur la facture.
— L’intitulé de notre comptabilité n’a pas changé. On dort ici, dans les vraies chambres. Les visites se font le jour.
Maëlle se leva pour examiner la fenêtre. Elle s’attendait presque à retrouver la rue de son enfance dehors. Il n’y avait que le jardin et un homme âgé qui arrosait un massif.
— Mon père savait qu’il était malade ?
— Lorsqu’il a commencé à venir, oui.
— Et il venait revoir ma mère.
Jeanne ne confirma pas.
— Vous devrez regarder ce qui arrive, pas seulement ce que vous avez envie de retrouver.
Cette fois, la phrase irrita Maëlle.
— Vous adorez laisser les gens chercher.
— Je préfère qu’ils ne prennent pas mon explication à la place de ce qu’ils viennent retrouver.
Un bruit de pas interrompit l’échange. Une femme descendait l’escalier, un sac de toile contre elle. Elle paraissait avoir l’âge de Maëlle. En passant devant le salon, elle demanda à Jeanne quel jour on était.
— Mardi. Le dix-sept.
— Juin ?
Jeanne acquiesça.
La femme ferma les yeux, puis sortit dans le jardin.
— Elle vient souvent ? demanda Maëlle.
— Trop souvent.
— Vous pourriez refuser.
Pour la première fois, Jeanne détourna le regard.
— Oui, dit-elle. Je pourrais.
4. Une sœur de dix ans
Maëlle réserva une chambre ordinaire pour la nuit. Elle envoya à Romane un message disant qu’elle vérifiait une dépense de leur père et rentrerait le lendemain. La réponse arriva dès que le réseau revint.
« Encore des papiers ? »
Elle ne répondit pas.
Au dîner, la femme au sac de toile s’assit en face d’elle. Elle s’appelait Inès et venait revoir un matin où son fils avait préparé le petit déjeuner. Elle le dit sans précaution, comme on explique le but d’un trajet.
— Il avait huit ans. Il avait mis du sel dans le café.
Maëlle attendit. Inès sourit.
— Non, il n’est pas mort. C’est généralement la question qu’on n’ose pas me poser.
Son fils avait vingt-deux ans. Ils s’étaient disputés depuis longtemps, sur plusieurs sujets qu’elle résuma en disant qu’il avait changé. Dans la chambre, il n’avait pas changé. Il l’appelait maman, apportait une tasse et riait avant qu’elle boive.
— Là-bas, au moins, je sais comment lui parler.
Maëlle pensa que la maison devenait plus inquiétante à cet instant qu’en lui montrant un mort.
Le lendemain, elle entra de nouveau dans le dimanche de juillet. Elle avait demandé à Jeanne de sonner après quarante minutes. Elle portait sa montre retournée, pour vérifier qu’un objet venu d’aujourd’hui pouvait encore la rappeler à son époque.
Sa mère lui demanda de laver une salade. Son père découpait toujours le pain. Romane râpait le fromage avec une application contrariée.
Maëlle se pencha vers sa sœur.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Rien.
— Tu peux me le dire.
Romane leva les yeux. Il y avait dans ce regard quelque chose que Maëlle connaissait trop bien : la méfiance de celle à qui l’on promet une écoute parce qu’on n’a pas encore compris ce qu’elle coûtera.
— Tu pars encore ?
Ce dimanche précédait le départ de Maëlle pour ses premières vacances sans ses parents. Elle avait dix-sept ans. Deux amis devaient la prendre en voiture après le déjeuner.
— Pas maintenant, dit-elle.
— Tu avais dit que tu viendrais.
— Où ?
Romane se referma aussitôt.
Maëlle avait oublié. Un spectacle ? Une compétition ? Elle chercha dans sa mémoire d’adulte, mais les souvenirs de cette époque portaient surtout sur ses propres départs. Les événements des autres en formaient l’arrière-plan.
Sa montre indiquait une heure impossible : les aiguilles avaient la disposition d’une petite montre rose qu’elle possédait à dix-sept ans.
Elle recula jusqu’à la porte.
Dans le couloir, son bracelet de métal avait repris sa forme. Jeanne l’attendait, la cloche à la main.
— Les objets ne vous protègent pas, dit-elle. C’est la personne qui vous attend dehors qui compte.
5. Le dimanche de quelqu’un d’autre
La Maison des Tilleuls possédait une bibliothèque. On n’y trouvait pas d’explication sur ses chambres, mais des romans, des atlas et une série de registres consacrés aux visites. Jeanne accepta de montrer à Maëlle les lignes concernant son père. Il avait autorisé cette consultation.
Chaque mercredi, il était entré dans la chambre quatre. Chaque mercredi, il était ressorti avant la cloche. Dans la dernière colonne, il avait écrit quelques mots. Au début : « Pas encore. » Plus tard : « Presque. » Puis, à deux reprises : « Elle ne veut pas. »
Maëlle sentit une douleur monter dans sa poitrine.
— Ma mère ?
— Je n’étais pas dans la chambre.
— Vous savez forcément quelque chose.
Jeanne posa la main à plat sur le registre.
— Je sais qu’il cherchait moins à obtenir une réponse qu’à supporter de l’entendre.
Maëlle pensa à toutes les conversations que son père avait terminées par une plaisanterie. À sa façon de dire qu’il n’y avait pas de problème dès qu’un problème risquait de l’obliger à rester assis.
Elle appela Romane depuis le bout du jardin.
— Tu te rappelles un dimanche, avant mes vacances avec Simon et Ludo ? Maman faisait des tomates farcies.
Sa sœur répondit après un silence.
— Il y en a eu plusieurs.
— Tu voulais que je vienne quelque part.
— Mon concert.
Le mot fit revenir une salle de gymnastique, des chaises pliantes, une flûte rangée dans un étui brun.
— J’y étais ?
— Non.
— Papa ?
Romane eut un petit rire sec.
— Il devait m’emmener. Il a accepté de conduire tes amis jusqu’au lac parce que leur voiture était en panne. Maman travaillait l’après-midi. La voisine m’a accompagnée.
Maëlle regarda la façade.
Dans son souvenir, ce dimanche appartenait au bonheur familial d’avant. Elle y avait retrouvé sa mère, le pain, la lumière. Pour Romane, le même jour avait une autre forme.
— Tu ne me l’as jamais reproché.
— Si. Tu m’as expliqué que ce n’était qu’un concert.
Elle ferma les yeux.
— Je suis désolée.
— Pourquoi tu me demandes ça maintenant ?
Maëlle aurait pu parler d’un carnet retrouvé, d’une photographie, d’un besoin de remettre de l’ordre. Elle connaissait toutes les formulations acceptables.
— Il y a un endroit où papa venait. Je voudrais te le montrer.
Romane ne répondit pas tout de suite. Dans le silence, Maëlle entendit une porte se fermer, puis le bruit d’un robinet.
— Si c’est encore une façon de découvrir qu’il avait une bonne raison, je ne veux pas.
— Je crois que c’est précisément l’inverse.
6. Une heure de plus
Inès ne vint pas déjeuner. Jeanne prépara une assiette qu’elle posa près du four. Elle consulta l’horloge à trois reprises, puis monta l’escalier.
Maëlle l’entendit sonner.
Quelques minutes plus tard, elle sonna de nouveau.
La maison lui parut soudain pleine de bruits ordinaires : le réfrigérateur, un oiseau contre une gouttière, le parquet qui craquait sous les pas de Jeanne. Aucun n’expliquait pourquoi Inès ne descendait pas.
Maëlle rejoignit le premier étage. La porte de la chambre deux était ouverte. À l’intérieur, elle aperçut une cuisine différente de la sienne, avec une table ronde et des dessins collés sur un meuble.
Inès se tenait devant l’évier. Un petit garçon coupait du pain avec un couteau à bout rond.
— Il faut revenir, dit Jeanne.
— Je reviens de chez le boulanger, répondit Inès.
Elle avait un ton impatient mais aimable, celui qu’on réserve à une voisine qui pose une question dont elle devrait connaître la réponse.
Jeanne resta sur le seuil. Elle prononça le prénom d’Inès, lui rappela le mois, la maison, son sac. Inès ne semblait pas comprendre pourquoi cette femme l’interrompait chez elle.
Maëlle regarda le garçon. Il portait une chemise tachée de chocolat. Tout en lui semblait inviter à croire que le problème était dans le couloir, pas dans la cuisine.
— Vous pouvez la prendre par la main ?
— Si elle me suit.
— Et si elle ne vous suit pas ?
Jeanne ne répondit pas.
L’homme âgé aperçu dans le jardin arriva derrière elles. Il s’appelait Louis. Sans entrer, il posa une paire de bottes boueuses sur le seuil et demanda :
— Qui m’a promis de m’aider à planter les tomates ?
Inès tourna la tête.
— Pas maintenant.
— Tu m’as dit ce matin. Tu m’as même expliqué que je les arrosais trop.
Elle sourit malgré elle. Ce matin existait encore quelque part dans son esprit, assez près pour disputer la place au petit garçon.
Louis parla du jardin. De leur querelle sur les tuteurs. D’un sachet de graines qu’elle avait fait tomber. Il n’essaya pas de rendre le présent magnifique. Il le rendit précis.
Inès fit un pas vers la porte.
Le garçon l’appela. Elle s’immobilisa.
— Le café va refroidir.
Maëlle crut qu’elle allait repartir vers lui. Mais Louis tendit simplement la main, sans la saisir.
Inès la prit.
Dans le couloir, elle se plia en deux comme si l’air lui manquait. Jeanne la soutint. La cuisine disparut derrière une porte ordinaire.
Plus tard, assise dans le salon, Inès demanda combien de temps elle était restée.
— Un peu plus de deux heures, dit Jeanne.
— J’aurais juré vingt minutes.
Elle regarda son téléphone. Son fils lui avait envoyé un message la veille. Elle ne l’avait pas ouvert.
7. La femme qui gardait les clés
Maëlle attendit que Jeanne ait rangé les tasses.
— Vous saviez que ça pouvait arriver.
— Oui.
— Et vous la laissez revenir seule ?
— Louis était là.
— Aujourd’hui.
Jeanne s’assit. Pour la première fois, elle paraissait son âge, ni plus vieille ni mystérieusement préservée par ses connaissances.
La maison appartenait à sa famille. Elle avait grandi avec ses chambres impossibles et des adultes qui parlaient de leur fonctionnement comme d’une chaudière capricieuse. Ne pas rester trop longtemps. Ne pas fermer toutes les portes. Toujours quelqu’un dehors.
— Je croyais que respecter ces règles suffisait.
— Vous ne les avez pas respectées.
— Je voulais lui laisser finir.
Maëlle pensa à la phrase. Finir un petit déjeuner qui recommençait à chaque visite. Finir une relation avec un enfant dont l’âge ne changeait pas. La maison ne proposait pas une fin ; elle offrait un endroit où retarder le moment d’en chercher une.
Jeanne lui raconta son propre jour. Elle n’avait pas à le faire, précisa-t-elle, mais Maëlle avait le droit de comprendre d’où venait son indulgence.
Dans la chambre cinq, sa mère était encore en vie. Elles y débarrassaient une table après un anniversaire. La conversation ne portait sur rien d’important : des assiettes prêtées, une voisine qui avait trop salé la soupe, la pluie annoncée. Jeanne avait passé des années à y chercher la phrase qui lui permettrait de sortir apaisée.
— Je la trouvais parfois. Puis elle cessait de suffire.
— Vous y allez encore ?
— Non. Louis garde la clé.
Maëlle regarda le jardin par la fenêtre. Il n’y avait donc pas seulement une gardienne et des visiteurs fragiles. Il y avait des gens qui se tenaient mutuellement à la lisière de ce qu’ils ne savaient pas quitter.
Cela ne rendait pas la situation sûre.
Jeanne accepta de fermer les chambres pour la journée. Elle appela les visiteurs attendus. Elle rembourserait les séjours non utilisés et supprimerait les forfaits de trente nuits. Chaque visite devrait désormais être accompagnée par une personne choisie à l’avance, qui connaîtrait les risques et resterait dehors.
— Cela ne réglera pas tout, dit Maëlle.
— Non.
La réponse était petite, mais enfin sans détour.
Ce soir-là, Inès dîna avec eux. Elle avait lu le message de son fils : il lui demandait une adresse pour lui envoyer les affaires qu’elle avait laissées chez lui.
— Ce n’est pas un bon message, dit-elle.
Louis lui passa le pain.
— C’est un message d’aujourd’hui.
Elle le relut avant de répondre.
8. La place près de la fenêtre
Romane arriva le lendemain avec un sac pour une seule nuit. Elle avait apporté des chaussures de marche, comme si prévoir un déplacement réel pouvait la protéger de ce qu’on allait lui montrer.
Maëlle raconta tout sans essayer de rendre l’histoire vraisemblable.
Sa sœur l’écouta, puis demanda à Jeanne si leur père était assis quelque part, dans la maison. Jeanne répondit non. Une journée conservée pouvait lui donner une présence sensible ; elle ne pouvait pas le ramener à leur époque.
— Alors je ne pourrai pas lui faire comprendre ce qui s’est passé après.
— Vous pourrez essayer. Mais il ne saura pas le porter comme l’homme qu’il est devenu.
Romane hocha la tête. Elle n’avait pas l’air rassurée ; elle avait l’air informée, ce qui était différent.
Les deux sœurs décidèrent d’entrer à tour de rôle. Maëlle resta d’abord dans le couloir. La porte permettait de voir une partie de la cuisine, mais les voix devenaient moins nettes pour celui qui ne franchissait pas le seuil.
Romane resta longtemps immobile.
Leur mère passa derrière la table, une casserole entre les mains. Maëlle vit sa sœur porter ses doigts à sa bouche. Elle comprit qu’elle lui avait parlé du père, du concert, des règles, sans préparer vraiment la rencontre avec la mère.
Puis Romane s’assit près de la fenêtre, à côté de la petite fille qu’elle avait été.
Elle ne regarda presque pas leur père.
À la sortie, elle pleurait sans bruit. Maëlle lui tendit un mouchoir, qu’elle refusa d’un geste.
— Il y a quelque chose que tu n’as pas vu.
— Quoi ?
— J’avais mal au ventre. Je ne voulais plus jouer. Je lui ai demandé de rester avec moi jusqu’au début.
Maëlle se souvenait maintenant de leur père promettant qu’il ferait vite. Il devait déposer les grands au lac, revenir, prendre Romane. Un trajet de quelques minutes devenu un détour, une crevaison, puis une arrivée trop tardive.
Elle avait toujours retenu l’accident. Sa sœur avait retenu le départ.
— Papa revenait ici pour faire autrement, dit Maëlle.
— Peut-être.
— Pour rester.
Romane essuya ses joues.
— Je ne veux pas que ce soit encore son histoire. Même maintenant. Même avec une bonne intention.
Maëlle sentit le réflexe de défendre leur père se former avant sa pensée. Il l’avait aimée. Il avait regretté. Il avait été malade. Toutes ces choses étaient vraies, et aucune n’obligeait Romane à lui offrir la version apaisante qu’on attendait.
— D’accord, dit-elle.
Romane la regarda comme si ce mot était plus difficile à croire que la pièce impossible.
9. Ce qu’une excuse ne rachète pas
Elles entrèrent ensemble pour la dernière visite. Jeanne avait réglé la cloche sur une demi-heure ; Louis les attendrait aussi dans le couloir. Maëlle avait écrit le numéro de Romane sur sa paume, non comme une protection magique, mais comme une façon de reconnaître ce qu’elle choisissait de ne pas perdre.
Le déjeuner reprit.
Leur mère chercha le couteau propre. Leur père coupa le pain. La petite Romane râpa le fromage en regardant la pendule. Maëlle observa la scène sans chercher à la corriger immédiatement.
Puis leur père annonça qu’il allait conduire les amis au lac.
— Reste, dit Maëlle.
Il répondit qu’il en aurait pour vingt minutes.
— Elle a besoin de toi maintenant.
Il regarda sa plus jeune fille. Dans son visage passa une contrariété minuscule, celle d’un homme qui se croyait disponible parce qu’il prévoyait de revenir.
— La voisine peut l’emmener si je tarde.
Romane adulte posa ses mains sur la table.
— Ce n’était pas seulement une question de voiture.
Il lui demanda ce qu’elle voulait dire.
Elle pouvait parler. Elle pouvait expliquer le concert, les autres promesses, cette habitude de se sentir raisonnable uniquement lorsqu’elle ne demandait rien. Mais Maëlle la vit comprendre la limite de la chambre : elle ne désirait pas seulement une réponse de ce père-là. Elle désirait que les années entières qui avaient suivi aient été différentes.
Aucune pièce ne les contenait.
Romane se tourna vers la petite fille.
— Tu as le droit d’avoir peur avant de jouer.
La fillette cessa de râper.
— Je vais me tromper.
— Peut-être. Tu peux jouer quand même.
— Tu viendras ?
Romane adulte regarda Maëlle.
La question les traversait toutes les deux. Elle ne demandait ni miracle ni explication sur le temps. Elle demandait une présence que ce jour avait laissée vide.
Elles s’assirent de chaque côté de l’enfant.
Le père partit. La mère posa les tomates sur la table. Pendant quelques minutes, les deux sœurs parlèrent de musique avec la petite fille. Le temps n’était pas réparé. Quelque chose dans leur manière de le regarder changeait.
Lorsque la cloche sonna, Romane se leva la première.
Leur mère lui demanda si elle voulait emporter une portion.
— Non, merci, dit-elle.
La simplicité du refus fit pleurer Maëlle.
Au seuil, elle se retourna vers son père, revenu chercher ses clés. Elle aurait pu lui demander encore une fois pourquoi il n’avait jamais raconté la maison. Elle choisit une autre phrase :
— On va rentrer toutes les deux.
Il sourit sans comprendre tout ce que cela signifiait.
La porte se referma avant qu’elle ait besoin de lui en vouloir pour cela.
10. Un billet pour samedi
Dans ses dernières notes, leur père avait laissé une enveloppe destinée à ses filles. Jeanne la leur remit lorsqu’elles demandèrent de mettre fin au séjour. Il n’y avait pas de révélation sur l’origine de la maison, pas de testament secret, pas d’objet impossible à rapporter.
Seulement une lettre écrite de sa main devenue tremblante.
Il expliquait avoir choisi ce dimanche parce qu’il s’en souvenait comme d’un jour heureux. À sa première visite, il avait retrouvé sa femme, ses enfants et une cuisine disparue. Puis il avait remarqué Romane devant sa flûte. Il avait commencé à rester au lieu de partir.
Dans la chambre, cela changeait le déjeuner. Dehors, cela ne changeait pas ce qu’il avait fait.
Il avait voulu leur parler. Il avait repoussé la conversation parce qu’il craignait qu’une excuse tardive ressemble à une demande de pardon pressante, liée à sa maladie. En repoussant encore, il avait fini par ne plus avoir le temps.
« Je vous ai laissé la possibilité d’y aller. Vous ne me devez pas de l’utiliser. Et vous ne me devez pas de comprendre. »
Romane lut la lettre deux fois. Puis elle la replia.
— J’aurais préféré qu’il téléphone.
— Moi aussi, dit Maëlle.
Elles ne cherchèrent pas à embellir cette phrase.
Avant leur départ, Jeanne leur proposa de laisser le dimanche dans la maison, de le rendre inaccessible ou de retirer leur autorisation d’y entrer. Elles demandèrent du temps pour décider. La possibilité d’un souvenir ne devait pas devenir une nouvelle décision familiale prise dans l’urgence.
La clé resterait provisoirement chez Jeanne. Aucune d’elles ne voulait l’avoir dans sa poche pendant les semaines suivantes.
Inès leur dit au revoir sur le perron. Elle partait aussi, accompagnée par Louis jusqu’à la gare. Son fils avait répondu à son message. Ils ne se verraient pas tout de suite, mais il avait donné un jour pour un appel.
— Je ne sais pas ce que je vais lui dire, avoua-t-elle.
— Vous pourrez commencer par l’écouter, répondit Romane.
La route de retour longeait une rivière. Au premier endroit où le téléphone reçut de nouveau, les notifications arrivèrent en désordre. Maëlle laissa l’appareil face contre le siège.
Romane lui demanda si elle était libre le samedi suivant.
— Pourquoi ?
— Je joue avec un petit ensemble. À la salle du quartier.
Maëlle sentit revenir la réponse automatique : elle devait regarder son agenda. Il y aurait certainement un dossier, un train compliqué, une bonne raison de confirmer plus tard.
— À quelle heure ?
— Dix-neuf heures.
Elle demanda à sa sœur de prendre son téléphone et de lui acheter un billet de train. Le bon trajet, cette fois : celui qui permettrait d’arriver avant.
Samedi, Maëlle fut assise au troisième rang à dix-huit heures quarante. La salle sentait le chauffage et le bois des instruments. Romane entra, chercha un visage, le trouva.
Elle se trompa sur une note au milieu du deuxième morceau.
Maëlle était là pour l’entendre.
Fin