1. Le message entre deux compliments
Le message de Sonia arriva pendant que Mélanie signait son dix-septième exemplaire de la soirée. Elle le vit s’afficher au-dessus du prénom d’une lectrice qui souhaitait une dédicace pour sa sœur. Six mots : La fille du chapitre onze appelle. Mélanie retourna son téléphone et écrivit une phrase sur les liens qui résistent au temps. Son stylo traça un accent là où il n’en fallait pas.
Elle avait publié son premier roman à trente-neuf ans, après douze années de tentatives dont elle racontait volontiers les difficultés. Les refus, les heures prises sur le sommeil, les samedis où elle avait décliné des invitations. Elle racontait moins les personnes qui lui avaient confié de quoi remplir ces heures. Elles figuraient dans les remerciements sous des initiales ou sous une formule affectueuse. Elle avait cru que cela suffisait à les mettre à l’abri.
Le roman se passait dans une petite ville fictive. Une adolescente, Noémie, y attendait les lettres d’un père parti depuis longtemps. Au chapitre onze, le lecteur découvrait qu’elle les écrivait elle-même. L’encre verte, les fautes volontaires, le timbre décollé d’une enveloppe ancienne : les critiques avaient salué la précision de cette scène. Mélanie avait répondu que l’imagination travaillait avec de petits détails.
Sonia lui avait raconté les lettres quand elles avaient quinze ans. Elle avait demandé de ne jamais le répéter. Elles étaient assises dans une réserve derrière l’épicerie de sa grand-mère, parmi les cartons d’eau et les sacs de pommes de terre. Mélanie se souvenait du froid du carrelage sous leurs jambes. Elle n’avait pas utilisé ce détail dans le livre. Elle avait considéré cette omission comme une délicatesse.
Après la rencontre, Marianne, son éditrice, lui annonça qu’une seconde impression était envisagée. Le premier tirage se vendait bien. Un prix l’avait retenue sur sa liste. La bibliothèque de Valrue, sa ville d’enfance, préparait sa venue le samedi suivant. Il y aurait des enseignants, des anciennes connaissances, peut-être la presse locale. Mélanie sourit au bon moment et chercha son manteau.
Dans la rue, elle rappela Sonia. Cela sonna longtemps. Quand son amie décrocha, Mélanie entendit derrière elle le bruit régulier d’une machine, puis une porte qui se fermait.
— Tu l’as lu ? demanda-t-elle, avant de pouvoir retenir la question.
— Ma fille l’a lu avant moi.
Mélanie s’arrêta sous une enseigne éteinte.
— Sonia, c’est un roman.
Il y eut un silence, assez long pour qu’elle entende sa propre phrase finir de faire du mal.
— Je sais, répondit Sonia. Moi, je ne suis pas un roman.
2. Tout ce qui avait changé de nom
Lina avait seize ans. Mélanie lui avait envoyé le livre avec une dédicace : À celle qui inventera la suite. Elle avait même pensé que Sonia serait heureuse de voir son amie écrivain encourager sa fille. Elle se rappelait maintenant l’absence de réponse après l’envoi. Elle l’avait attribuée à une vie chargée, ce qui lui avait permis de ne pas insister.
Lina avait reconnu l’épicerie, le chien appelé Igloo, la petite cicatrice sur le pouce de l’héroïne. Mélanie avait changé le nom de la ville et celui du père, mais gardé le chien parce qu’aucun autre nom ne lui semblait aussi juste. Dans la réalité, Igloo était mort depuis vingt ans. Elle avait cru que les morts ne pouvaient plus désigner personne.
Au lycée, une camarade avait reconnu les mêmes choses. Elle connaissait la grand-mère de Sonia, qui avait tenu l’épicerie jusque tard dans sa vie. Le passage sur les lettres avait commencé à circuler dans un groupe de messages. Lina avait demandé à sa mère si c’était vrai. Sonia lui avait répondu. La difficulté de cette réponse ne figurait dans aucune des critiques reçues par Mélanie.
— Ils se moquent d’elle ? demanda l’écrivaine.
— Il y en a qui ont ri. Il y en a qui ont été gentils de cette façon qui oblige à remercier. Tu veux savoir lequel est le pire ?
Mélanie chercha quelque chose d’utile. Elle pouvait écrire à Lina, parler au lycée, expliquer publiquement que Noémie était inventée. Sonia l’arrêta sur la troisième proposition.
— Et je fais quoi, moi ? Je raconte à ma fille que j’ai menti en lui disant la vérité ?
— Je peux préciser que beaucoup de scènes sont imaginées.
— Tu vas mettre des étiquettes sur les morceaux de ma vie ?
La question laissa Mélanie sans phrase. Elle entendit à nouveau la machine derrière la porte. Sonia travaillait dans un atelier de retouche. Elle avait quitté quelques minutes la pièce pour cet appel, probablement en laissant un ourlet à moitié terminé. L’écrivaine imagina la scène avec une facilité qui lui fit soudain honte.
Elles convinrent de se voir le jeudi, deux jours avant la rencontre de Valrue. Sonia choisit un café près de la gare, loin de l’ancienne épicerie. Elle demanda que Mélanie vienne seule.
À l’hôtel, Marianne lui envoya une photographie de la pile de livres dédicacés. La soirée avait été belle, écrivait-elle. Mélanie regarda les couvertures alignées, les noms imprimés en grands caractères. Il n’y en avait qu’un. Elle avait toujours trouvé cela évident. Pour la première fois, cette évidence lui parut incomplète.
3. Le brouillon approuvé
De retour chez elle, Mélanie chercha leurs échanges anciens. Elle savait qu’elle avait envoyé un premier chapitre à Sonia deux ans auparavant. Elle avait besoin de retrouver sa réponse, comme on cherche une facture susceptible de prouver qu’on a déjà payé. Son mari, Jules, la regarda faire depuis la porte du bureau.
— Tu viens manger ? demanda-t-il.
— Attends. Je lui avais envoyé le début.
Elle retrouva enfin le message : C’est magnifique, continue. Tu as exactement retrouvé la lumière derrière le magasin. Elle descendit avec l’ordinateur, qu’elle posa entre les assiettes.
Jules lut le message puis ouvrit la pièce jointe.
— Elles sont où, les lettres ?
— Pas encore. C’était la première version.
Il fit défiler quelques pages avant de lui rendre l’écran. Le gratin refroidissait. Mélanie chercha un autre échange, une allusion qui prouverait que Sonia savait ; il n’y avait que des nouvelles des enfants et des photographies de vacances.
— Je voulais qu’elle découvre le livre terminé.
Jules lui servit une part.
— Tu lui avais demandé si elle voulait ?
Elle repoussa l’ordinateur pour prendre son assiette. Deux ans plus tôt, elle avait déjà hésité à envoyer le chapitre onze. Sonia aurait pu lui demander de l’enlever. Elle s’était promis d’en parler plus tard, lorsque le texte serait assez beau pour être compris.
Le lendemain, elle relut le chapitre onze. Les phrases lui paraissaient intactes. C’était presque le pire. Elles possédaient toujours ce rythme qu’elle avait travaillé, cette fin dont elle était fière. Rien dans leur qualité ne portait la trace du tort qu’elles pouvaient faire. Elle avait espéré découvrir un mauvais passage facile à condamner, et se retrouvait devant le meilleur endroit de son livre.
Elle appela Marianne. L’éditrice l’écouta jusqu’au bout, puis demanda quels détails permettaient l’identification. Mélanie les énuméra. Marianne proposa de discuter des changements possibles pour une nouvelle impression. Elle rappela aussi que les exemplaires déjà vendus ne disparaîtraient pas. Mélanie connaissait ce fait ; l’entendre lui donna enfin son poids matériel.
Sur l’étagère, elle avait rangé les douze exemplaires reçus pour elle. Elle en prit un. La couverture ne pesait presque rien. Le livre avait pourtant déjà quitté sa portée.
4. Le café loin de l’épicerie
Sonia arriva avant elle. Elle portait une veste sombre, un sac usé et des lunettes que Mélanie ne lui connaissait pas. Elles s’étaient vues l’année précédente pendant un passage rapide à Valrue. Elles échangeaient des nouvelles, des souvenirs, des photographies de leurs enfants. Mélanie avait confondu la durée de leur histoire avec la précision de leur connaissance actuelle.
Elle voulut embrasser Sonia. Son amie recula légèrement, juste assez pour rendre le geste impossible sans scène. Elles s’assirent. Le serveur prit leur commande avec une gaieté professionnelle qui sembla venir d’un autre étage du monde.
Mélanie avait préparé des phrases. Sonia lui demanda d’attendre. Elle voulait d’abord savoir à quel moment l’idée des lettres était entrée dans le livre. Au troisième brouillon, répondit Mélanie. Le personnage manquait de quelque chose qui rende son attente active. Sonia ferma les yeux.
— Tu entends comment tu parles de moi ?
— Je parle du personnage.
— C’est pratique. Tu peux changer de personne au milieu de la phrase.
Mélanie déplaça sa tasse. Un cercle humide était resté sur la table ; elle posa la soucoupe dessus, sans parvenir à regarder Sonia.
Sonia expliqua que le plus dur n’était pas seulement la découverte de Lina. Depuis la parution, une ancienne voisine lui avait parlé de son père avec une tendresse nouvelle et insupportable. Un client avait demandé si elle écrivait encore des lettres à des hommes qui ne répondaient pas, en croyant plaisanter. Elle avait dû décider chaque fois ce qu’elle corrigeait, niait ou laissait passer. Mélanie lui avait donné un travail qu’elle n’avait pas demandé.
— Dans le livre, tu rends ça presque beau, dit Sonia. Moi, à quinze ans, je n’avais pas besoin que ce soit beau. J’avais besoin que tu te taises.
L’écrivaine sentit les larmes monter et les retint. Elle ne voulait pas obliger son amie à la consoler. Elle expliqua ce qu’elle avait proposé à Marianne. Sonia écouta sans dire que cela réparait quoi que ce soit.
— Je ne te demande pas de brûler tes livres. Je ne sais même pas ce que je peux demander. Je veux déjà que tu arrêtes de dire que tout est sorti de ton imagination.
Mélanie promit de ne plus le dire. Sonia sortit alors une enveloppe de son sac.
— Il y a autre chose. Avant samedi, tu dois lire ça.
Elle la posa entre les tasses. Mélanie reconnut l’encre verte avant de reconnaître son écriture.
5. La première lettre
Elle avait oublié. Ou elle avait rangé ce souvenir dans une zone trop étroite pour qu’il gêne les autres. La première lettre n’avait pas été écrite par Sonia. C’était elle, Mélanie, qui avait proposé de répondre à la place du père.
Elles avaient quinze ans. Sonia attendait un courrier après avoir obtenu une adresse par une connaissance familiale. Des semaines avaient passé. À l’école, les autres parlaient des vacances avec leurs parents. Sonia prétendait qu’elle rejoindrait peut-être son père pendant l’été. Mélanie voulait la faire rire, la soulager, montrer qu’elle pouvait trouver une solution à ce vide. Elle avait pris une feuille et imité une voix d’adulte.
Au début, elles avaient ri toutes les deux. Ensuite Sonia avait demandé si elle pouvait garder la lettre. Elle avait commencé à en écrire d’autres. Mélanie avait assisté à ce changement sans savoir quoi faire. Elle s’était convaincue qu’elle n’avait proposé qu’un jeu, et que le reste appartenait à son amie.
Sur la feuille conservée, il y avait une phrase qu’elle avait presque reproduite dans le roman : Je te reconnaîtrais même dans une foule. La dernière fois qu’elle avait lu cette promesse, c’était au milieu d’un extrait publié par une revue. Elle avait apprécié qu’on choisisse précisément cette ligne.
— Tu l’avais gardée tout ce temps ? demanda-t-elle.
— Pas sur mon oreiller. Dans un carton. On peut garder une chose sans lui confier sa vie entière.
Mélanie relut la date. Elle aurait voulu dire que son livre ne prétendait pas raconter fidèlement les faits. Elle savait désormais ce que cette réponse éviterait. Elle avait pris la douleur de Sonia et retiré de l’histoire son propre geste, celui qui rendait la scène moins pure, moins admirablement solitaire, moins confortable pour l’autrice.
Dans le roman, une amie comprenait le secret de Noémie et restait auprès d’elle sans juger. Cette amie avait certains traits de Mélanie. Elle avait conservé son meilleur rôle et abandonné le reste à la fiction.
— Je ne dis pas que tu as créé l’absence de mon père, précisa Sonia. Je dis que tu étais là. Pas seulement comme témoin généreux.
Mélanie acquiesça. Sur la feuille, son ancien M majuscule ressemblait toujours à deux montagnes. Elle se rappela qu’elles avaient ri de cette écriture, ce jour-là, avant que Sonia demande à garder le papier.
Quand elles sortirent, la pluie avait cessé. Sonia reprit l’enveloppe. Mélanie eut le réflexe de demander si elle pouvait la photographier pour vérifier ses souvenirs. Elle s’arrêta avant de parler. Son amie remit la lettre dans son sac et partit avec ce qui lui appartenait.
6. La place qu’on vous réserve
À la bibliothèque, une affiche annonçait : Mélanie Darel, l’imagination au plus près du réel. La responsable, Laurence, l’avait choisie avant de connaître leur conversation. Mélanie l’appela vendredi matin pour demander un changement du programme. Elle ne lirait pas le chapitre onze. Elle souhaitait parler des choix d’écriture et de ce qu’ils engagent, sans raconter la vie des personnes qui avaient inspiré le roman.
Laurence demanda s’il y avait un problème qu’elle devait connaître. Mélanie répondit qu’elle avait utilisé une confidence sans mesurer ni demander ce que son usage ferait à quelqu’un. Elle ne donna pas le nom de Sonia. La bibliothécaire resta silencieuse un instant, puis proposa de maintenir une rencontre plus courte, centrée sur le travail du livre et les questions du public. Elles conviendraient à l’avance de ne pas rechercher des modèles réels derrière les personnages.
Marianne préférait reporter. Elle craignait une déclaration improvisée qui aggraverait l’identification et transformerait une personne privée en sujet d’actualité locale. Mélanie comprit cette crainte. Elle ne voulait pas d’une confession spectaculaire où Sonia servirait encore de décor à son propre courage. Elles préparèrent quelques phrases exactes, limitées à sa responsabilité d’autrice. Pas d’indices supplémentaires. Pas de récit de leur rencontre au café. Pas de citation de la lettre retrouvée.
Sa mère appela dans l’après-midi. Elle avait entendu qu’il y aurait un changement et voulait savoir si Mélanie était malade. En apprenant le conflit, elle soupira.
— Sonia a toujours été sensible sur cette histoire.
Mélanie sentit la facilité de cette sortie. Elle aurait pu l’emprunter, accepter qu’une vieille fragilité explique tout et se retrouver du côté raisonnable de la conversation. Elle regarda les livres sur son bureau.
— Ce n’est pas une fragilité qui m’autorisait à le raconter.
Sa mère se vexa légèrement. Elle voulait la soutenir. Mélanie répondit qu’elle le savait, mais que le soutien pouvait consister à ne pas lui fournir d’excuse. Elles se quittèrent avec une gêne nouvelle. Toutes les conséquences ne concernaient pas Sonia ; certaines transformaient les endroits où Mélanie avait l’habitude d’être innocentée.
Le soir, elle écrivit à son amie pour préciser ce qu’elle ferait samedi et ce qu’elle ne dirait pas. Elle n’envoya pas le texte pour validation, comme si Sonia devait désormais relire ses prises de parole. Elle lui donna seulement l’information, sans demander de réponse.
Sonia répondit une heure plus tard : Je ne viendrai pas. Mélanie regarda longtemps ces quatre mots. Elle avait secrètement imaginé l’apercevoir au fond de la salle. Il lui restait donc encore à renoncer à un public pour ses excuses.
7. Le chapitre qu’on ne lit pas
Samedi, la bibliothèque était pleine sans être bondée. Mélanie reconnut une ancienne professeure, deux voisins de sa mère et la boulangère chez qui elles achetaient des bonbons adolescentes. Elle chercha malgré elle le visage de Sonia, puis se força à regarder les personnes présentes. Elles n’étaient pas venues juger une scène dont elles ignoraient encore les limites. Elle ne devait pas les y inviter.
Laurence commença par interroger le temps de l’écriture. Mélanie répondit honnêtement, sans dresser le catalogue de ses sacrifices. Elles parlèrent des versions abandonnées, du personnage principal, du travail des phrases. Puis vint la question des sources du roman. L’écrivaine posa ses mains sur ses genoux pour cesser de toucher le verre d’eau.
— J’ai dit trop souvent que j’avais tout inventé. Ce n’est pas vrai. Comme beaucoup d’auteurs, je travaille avec des souvenirs et ce que j’ai entendu. Mais cette phrase générale peut devenir une manière de ne pas répondre d’un choix précis. J’ai utilisé une confidence dont on ne m’avait pas confié la publication. Je n’en raconterai pas davantage ici, parce que cela recommencerait le même geste.
Le silence fut moins dramatique qu’elle l’avait imaginé. Quelqu’un toussa. Une chaise grinça. Laurence lui demanda ce qu’elle comptait changer. Mélanie parla de la révision du texte, des détails permettant une reconnaissance et de la nécessité de distinguer ce qu’on a vécu soi-même de ce qu’on a reçu dans l’intimité d’une amitié. Elle ne présenta pas ces intentions comme un remboursement.
Un homme leva la main.
— Mais qui est-ce ? On connaît forcément…
— Je ne répondrai pas à cette question, dit Mélanie.
Laurence intervint aussitôt pour rappeler le cadre de la rencontre. Une autre personne demanda si l’on pouvait encore écrire quoi que ce soit en ayant peur de blesser. Mélanie sentit la tentation d’une réponse brillante. Elle aurait pu parler d’art, de liberté, de la fonction de la littérature. Elle répondit plus simplement qu’elle ne croyait pas devoir tout faire taire, mais qu’elle avait longtemps confondu la peur de perdre une bonne scène avec une exigence artistique.
Après la rencontre, des lecteurs vinrent la voir. Certains la félicitèrent pour son courage, ce qui lui parut presque aussi inconfortable que les critiques qu’elle attendait. Elle remercia sans prolonger. Une femme lui demanda si le roman restait valable. Elle dit qu’elle espérait qu’il contenait encore quelque chose à lire, tout en sachant que cette question n’effaçait pas l’autre.
Elle repartit avec moins de signatures que prévu et davantage de fatigue. Dehors, la ville continuait normalement. Elle en éprouva un soulagement étrange : aucune révélation publique ne lui avait accordé le droit de considérer l’affaire close.
8. Les phrases qui coûtent
La révision commença la semaine suivante. Marianne obtint que la nouvelle impression attende le travail sur le texte. Elles dressèrent la liste des éléments identifiants, des passages issus de confidences et de ceux que Mélanie avait réellement inventés. Le travail était précis, souvent ingrat. Changer un chien de nom ne suffisait pas quand une scène entière conservait les contours d’une vie.
Mélanie proposa d’abord de déplacer l’épisode des lettres, puis de le rendre moins reconnaissable. Chaque solution préservait le passage qu’elle aimait. Marianne la laissa défendre trois versions avant de lui demander si elle cherchait encore un camouflage. L’écrivaine ferma le fichier. Elle passa une journée entière sans y revenir, furieuse contre une question dont elle connaissait la réponse.
Elle choisit finalement de retirer cette séquence et d’en reconstruire les conséquences autrement. Noémie avait encore un père absent ; l’absence n’appartenait pas à une seule personne. Mais l’invention des lettres, l’encre, les timbres, la découverte par l’amie et les détails associés disparurent de la nouvelle version. Cela modifiait plusieurs chapitres. Le roman perdit une articulation qu’elle avait longtemps crue indispensable. Il en trouva une autre, moins spectaculaire, autour d’une décision que Noémie prenait elle-même plutôt que d’un secret révélé par quelqu’un d’autre.
La seconde version n’effacerait pas la première. Mélanie le rappela dans son message à Sonia, en décrivant les changements sans lui envoyer un manuscrit à corriger. Elle proposa une conversation, si et quand son amie le souhaitait. Sonia répondit qu’elle avait besoin de distance. Elle ne disait pas combien de temps.
Les organisateurs du prix demandèrent quelle version serait présentée. Après discussion avec Marianne, Mélanie retira sa candidature cette année-là : elle ne souhaitait plus défendre publiquement un texte qu’elle était en train de modifier de cette façon. Elle fut déçue avec une violence dont elle eut honte. Jules lui dit que faire une chose nécessaire n’interdisait pas de regretter ce qu’elle coûtait.
À la maison, leur fille Zoé demanda pourquoi le livre avait changé. Mélanie expliqua qu’elle avait raconté quelque chose qu’une personne lui avait confié pour elle seule. Zoé réfléchit, puis lui demanda si elle avait utilisé les histoires qu’elle lui racontait en rentrant de l’école.
Mélanie répondit non. Ensuite elle comprit qu’elle devait donner autre chose qu’une réponse rassurante. Elle lui dit que, si elle souhaitait un jour le faire, elles en parleraient avant, et qu’un refus ne deviendrait pas une preuve de manque d’amour. Sa fille hocha la tête et reprit son goûter. Cette confiance-là existait encore. Elle venait seulement de devenir moins automatique.
9. Ce que Sonia avait écrit
Deux mois passèrent. La nouvelle impression sortit avec une mention de révision. Les premiers exemplaires continuaient de circuler ; certaines librairies avaient encore du stock, des lecteurs les prêtaient, des extraits demeuraient dans des comptes rendus. Mélanie cessa de vérifier chaque jour ce qu’on disait du passage retiré. La surveillance n’avait pas le pouvoir de le rappeler à elle.
Un dimanche, Sonia accepta enfin un appel. Elle ne commença pas par le livre. Elle parla de l’atelier, de Lina qui cherchait un stage, d’une fuite dans la cuisine. Mélanie écouta sans chercher dans ces détails le signe d’un pardon. Elle aurait aimé retrouver leur ancienne facilité, mais comprenait que l’impatience pouvait encore devenir une demande adressée à celle qui avait déjà porté les conséquences.
Sonia avait lu les passages révisés que l’éditrice lui avait proposés d’envoyer, sans obligation de retour. Elle avait voulu savoir ce qui ne figurait plus dans la nouvelle version. Elle confirma simplement qu’elle avait constaté les changements. Puis elle parla de Lina. Leur conversation sur le père absent avait continué après la première colère. Sa fille n’était pas devenue plus heureuse grâce au livre ; elle connaissait maintenant une partie de l’histoire, dans les mots que Sonia avait finalement choisis elle-même.
— Elle m’a demandé pourquoi j’avais gardé les lettres, dit-elle. Je lui ai expliqué que je pouvais avoir été cette fille sans rester cette fille toute ma vie.
Mélanie regarda la fenêtre de son bureau. Dans son roman, Noémie était demeurée à l’endroit le plus poignant. Sonia avait passé vingt-quatre ans à en sortir, travailler, aimer, se tromper autrement. Elle l’avait ramenée à quinze ans avec une force que l’élégance de la prose rendait presque invisible.
— Je suis désolée, dit-elle.
— Je sais que tu l’es.
Elle n’ajouta rien. Mélanie dut apprendre que cette phrase pouvait être reçue sans en ouvrir immédiatement une autre.
Avant de raccrocher, Sonia lui annonça qu’elle avait écrit quelques pages pour Lina. Pas un livre, pas une réponse publique. Des souvenirs qu’elle souhaitait transmettre, avec des blancs qu’elle n’était pas obligée de remplir. Mélanie demanda si elle pourrait les lire un jour. Elle regretta presque aussitôt la rapidité de la question.
— Peut-être pas, répondit Sonia.
— D’accord.
Ce fut leur dernier mot important de l’appel. Après avoir raccroché, Mélanie ne le transforma pas en progrès mesurable. Elles s’étaient parlé. L’avenir de leur amitié n’avait pas été annoncé. Certaines choses pouvaient rester ouvertes sans qu’elle y ajoute une fin pour se rassurer.
10. Le deuxième livre
Au début de l'hiver, Mélanie retourna à Valrue pour voir sa mère. L'ancienne épicerie était devenue un magasin de réparation de téléphones. Elle s'arrêta devant la vitrine, cherchant l'emplacement de la réserve derrière les écrans alignés.
Sonia passa de l'autre côté de la rue avec Lina. Elles portaient chacune un sac et semblaient se disputer sur la direction à prendre. Mélanie leva une main. Sonia lui répondit, puis rattrapa sa fille, qui avait déjà tourné au coin. Rien, dans leurs gestes, ne ressemblait à une scène écrite pour elle.
Chez sa mère, Mélanie retrouva une boîte de cahiers. Dans le premier, des héroïnes annonçaient leur courage avant de faire quoi que ce soit. Dans le deuxième, elle avait recopié des phrases entendues au repas du dimanche. Le troisième contenait une dispute avec Sonia. Mélanie s'y donnait déjà le rôle de celle qui avait tout compris et pardonnait généreusement de n'être pas comprise en retour.
Elle emporta ce cahier. Dans le train, elle le lut jusqu'au bout. À quinze ans, elle ne mentait pas seulement pour qu'on l'aime. Elle voulait quelquefois avoir le dernier mot après que les autres avaient quitté la pièce.
À son retour, un courriel l'attendait. L'attachée de presse proposait un entretien long à un magazine. Une journaliste avait assisté à la rencontre de Valrue. Elle souhaitait revenir sur la révision du roman, sur ce qu'un auteur devait à ceux dont il s'inspirait. Le message était chaleureux. On lui joignait un angle possible : « Elle a osé réécrire son succès. »
Mélanie sourit en le lisant. Le sourire resta un instant sur son visage avant qu'elle sache quoi en faire.
Elle ouvrit un document. Elle pourrait parler du travail, de la difficulté de supprimer une scène, du prix auquel elle avait renoncé. Aucun nom, aucun détail nouveau. Elle en avait désormais l'habitude. Les premières phrases vinrent vite.
Au bout d'une page, elle reconnut sa propre voix à la bibliothèque : grave, précise, capable de ne pas s'accorder tout à fait le pardon pour laisser au public le plaisir de le lui offrir.
Elle appela Marianne.
— Tu as lu la proposition ?
— Oui. Tu n'es pas obligée de répondre.
— Elle est bonne.
— Pour la presse, certainement.
Mélanie regarda le premier paragraphe qu'elle venait d'écrire. Elle y décrivait les douze exemplaires sur son étagère, leur poids soudain, sa main sur la couverture. Sonia n'y figurait pas. On pouvait pourtant la retrouver derrière chaque phrase.
— Est-ce que ça aiderait la nouvelle édition ?
Marianne ne lui offrit pas la réponse qui aurait facilité le refus.
— Probablement. Je ne peux pas te promettre le contraire pour que tu te sentes mieux.
Elles parlèrent des ventes. Elles avaient ralenti. Le retrait du prix avait supprimé plusieurs rencontres possibles. La révision avait demandé du travail et coûté de l'argent. Mélanie savait tout cela ; cette fois, les chiffres restèrent entre elles au lieu de devenir les preuves de son sacrifice.
Elle dit qu'elle répondrait le lendemain.
Le soir, Jules la trouva devant son ordinateur. Il lut le titre du document : « Ce que l'écriture m'a appris ».
— C'est pour le magazine ?
Elle acquiesça.
— Tu as envie de le faire ?
— Oui.
Il attendit.
— C'est ça qui m'embête, ajouta-t-elle.
Il ne formula pas à sa place la conclusion qu'elle commençait à chercher. Il lui dit que le dîner était prêt. Elle sauvegarda la page, puis descendit.
Le lendemain, elle déclina cet entretien. Elle proposa de répondre par écrit aux seules questions portant sur les modifications de l'édition, sans récit de l'amitié ni de leur confrontation. La journaliste cherchait précisément cette histoire-là. La proposition n'alla pas plus loin.
Personne n'applaudit. Marianne répondit qu'elle avait transmis. Sonia n'en sut rien. Mélanie passa une partie de la matinée à imaginer le portrait qui aurait pu paraître, la photographie dans son bureau, la phrase extraite en grands caractères. Elle ferma enfin la page où elle avait commencé à se préparer une place admirable.
Elle n'avait pas encore de deuxième roman. Pendant plusieurs jours, cette absence l'irrita plus qu'elle ne l'aurait avoué. Elle pouvait écrire une page sur le silence ; elle avait moins de facilité à rester devant une page blanche sans demander à quelqu'un d'autre de la remplir pour elle.
Un jeudi, elle reprit un vieux début abandonné : un homme découvrait qu'on avait livré chez lui un piano commandé sous son nom. Elle ne savait plus ce qu'elle avait prévu après la troisième page. Elle essaya deux suites, les trouva mauvaises, puis en écrivit une troisième. À dix-huit heures, le personnage n'avait toujours pas trouvé le propriétaire du piano. Mélanie descendit dîner sans avoir réglé le problème.
Dans l'escalier, Zoé l'arrêta. Elle voulait lui raconter quelque chose, mais lui demanda d'abord si elle allait le mettre dans un livre.
La question ne ressemblait pas à un avertissement. Elle était devenue nécessaire.
— Non, dit Mélanie.
Zoé regarda le carnet qu'elle tenait encore à la main. Mélanie le posa sur la marche, fermé, et s'assit à côté d'elle.
Sa fille commença par rire. Elle parla longtemps. À un moment, Mélanie pensa qu'une de ses expressions était merveilleuse et sentit sa main chercher le carnet.
Elle la laissa sur son genou.
Plus tard, lorsqu'elle remonta, elle reprit les pages destinées au magazine. Elle ne les effaça pas. Elle les plaça dans le dossier des projets abandonnés et changea leur titre pour pouvoir reconnaître ce qu'elle avait essayé de faire.
« Le chapitre onze, encore. »
Fin



