1. La fenêtre
La première fois que la fenêtre s’alluma, Nora crut à un reflet. Il était dix-neuf heures sept. Sur l’autre rive du lac, l’hôtel des Roches n’avait plus d’électricité depuis trente ans.
Elle posa sa tasse contre la vitre. Une lumière jaune occupait le troisième étage, exactement au-dessus du balcon où sa mère l’avait photographiée enfant. Tout autour, la façade restait noire. Ni voiture sur le chemin, ni mouvement derrière les autres fenêtres. Juste ce rectangle obstiné dans le bleu du soir.
Sur la table, une enveloppe l’attendait depuis le matin. Son prénom y était écrit de la main de son père. Cela aurait été moins troublant s’il n’était pas mort onze jours plus tôt.
À l’intérieur, une seule phrase : « Si la lumière revient, cherche ce que nous avons laissé dans la chambre six. »
Toute la journée, Nora avait voulu reconnaître un dernier jeu de son père. Il inventait des chasses au trésor pour ses anniversaires ; elle avait gardé jusqu'à vingt ans l'habitude de regarder sous son assiette avant de manger le gâteau. Cette fois, l'enveloppe était arrivée par courrier, jointe aux papiers du notaire. Et quelqu'un venait d'allumer la lumière de l'autre côté du lac.
Elle téléphona au notaire. Il avait déjà fermé son bureau, mais répondit avec la patience embarrassée des gens qui côtoient le deuil sans savoir comment lui parler. Oui, son père lui avait confié cette lettre. Trois mois auparavant. Non, elle ne devait pas être envoyée à une date particulière. Il avait simplement demandé qu’on la remette après ses funérailles.
— Il vous a parlé de l’hôtel ?
Le silence dura juste assez pour devenir une réponse.
— Votre père m’a demandé de conserver un second document. Sous pli. Je ne peux pas vous en communiquer le contenu par téléphone.
— Vous êtes à quarante minutes de chez moi.
— Venez demain matin.
Sur l’autre rive, la lumière s’éteignit. Nora consulta sa montre : dix-neuf heures douze. Cinq minutes exactement. Elle nota les deux heures au dos de l’enveloppe, remit ses chaussures et prit la lampe de poche que son père gardait dans le tiroir des torchons.
À son retour dans le village, elle avait trouvé la maison plus petite que dans ses souvenirs. Ce soir, en fermant la porte, elle eut pour la première fois l’impression inverse. Quelque chose continuait d’y grandir en son absence.
2. La photographie retournée
Avant de sortir, elle revint chercher un imperméable. Le téléphone fixe sonna pendant qu’elle fermait les boutons. Elle avait prévu de résilier cette ligne. Elle décrocha sans réfléchir.
— Vous avez reçu les papiers ? demanda une voix de femme.
— Quels papiers ?
Un bruit de circulation passa derrière le combiné. La femme demanda si elle parlait bien à la fille de Louis. Nora répondit oui. Sa correspondante se tut un instant, puis dit qu’elle rappellerait. La ligne se coupa avant que Nora puisse lui demander son nom.
Elle regarda le carnet posé près du téléphone. Son père y inscrivait encore les numéros à la main. Les dernières pages avaient été arrachées proprement, avec une règle. Sur la feuille suivante, une pression du stylo avait laissé la trace d’un montant. Nora inclina le papier sous la lampe. Elle distingua un sept, deux zéros, puis rien. Elle ne savait pas si c’était de l’argent, une date ou la fin d’un numéro.
Le notaire lui avait parlé d’une succession simple : la maison, quelques économies, pas de dette connue. Son père avait été un homme modeste, économe au point de laver les sacs de congélation. Elle se souvint pourtant qu’il avait payé ses études sans jamais accepter qu’elle le rembourse. Chaque fois qu’elle demandait comment il avait fait, il répondait qu’un père savait se débrouiller.
Sur la cheminée, une photographie de l’hôtel était tournée vers le mur. Elle l'avait trouvée ainsi le matin et n'y avait pas touché. Maintenant elle la retourna. Sa mère se tenait au balcon, Nora contre la hanche. La petite fille portait un gilet rouge. Tout au bord du cadre apparaissait une autre main, coupée au poignet par le cadrage.
Nora retira le carton arrière. La photographie complète dépassait de quelques centimètres sous le passe-partout. À gauche de sa mère se trouvait une jeune femme qui lui ressemblait vaguement, ou peut-être était-ce seulement la même manière de se pencher vers l’enfant. Elle tenait une enveloppe contre sa jupe. De l’autre main, elle guidait les doigts de Nora autour d’un morceau de craie, près du mur du balcon.
Au dos, trois mots : « Avant la paie. »
Nora reposa le cadre sans le refermer. Elle avait eu tort de prendre la lettre pour un jeu. Son père avait consacré assez de soin à cacher certaines choses pour qu’elle cesse d’imaginer qu’il les lui rendrait simplement.
3. La chambre six
Le sentier de la rive longeait les anciennes cabanes de pêcheurs. Une grille fermait l’accès de l’hôtel. Elle portait une chaîne neuve et un panneau annonçant un projet de résidence, avec un dessin de terrasses blanches à la place du bâtiment noir. En bas du panneau, le nom du promoteur était aussi celui du président de la commune : Varenne.
Nora connaissait un autre passage. Enfant, elle avait passé deux étés ici, lorsque sa mère réparait les rideaux et les nappes du restaurant. Derrière la buanderie, un escalier de service descendait presque jusqu’à l’eau. La petite porte, autrefois toujours ouverte, avait perdu sa poignée. Il suffisait de pousser à hauteur du verrou.
La poussière ressemblait à de la cendre. Dans le hall, un miroir renvoyait la lumière de sa torche par éclats, entre les feuilles de papier qui le recouvraient. Un bruit bref vint du plafond. Un pas, peut-être. Nora cessa de respirer, puis entendit un filet d’eau goutter dans un seau.
La chambre six se trouvait au troisième étage. La numérotation suivait l’ancien bâtiment et non les paliers, un détail qui l’avait toujours amusée. Elle monta en comptant les marches. À la vingt-septième, sa lampe éclaira une trace de semelle, nette dans la poussière.
La porte de la six était entrouverte. À l’intérieur, les meubles avaient disparu, mais quelqu’un avait posé une lampe à batterie sur le rebord de la fenêtre. Un minuteur numérique indiquait encore dix-neuf heures sept. Nora sentit sa peur se modifier. L’impossible venait de redevenir une décision humaine, et elle ignorait si c’était rassurant.
— Vous avez mis longtemps.
Un homme se tenait près de la porte. Elle leva la torche vers son visage et reconnut Adrien Roussel, le fils de l’ancienne réceptionniste. Il était plus jeune qu’elle de trois ans. Autrefois, ils collectionnaient les clés abandonnées derrière le comptoir.
— C’est toi qui as allumé ?
Il acquiesça et sortit de sa poche une feuille pliée en quatre.
— Ton père m’a demandé de le faire. Le premier dimanche après son enterrement. Il savait que tu serais revenue.
— Il aurait pu me parler.
— Oui, dit Adrien. Il aurait pu.
Cette réponse simple lui fit plus mal qu’une excuse.
Adrien dirigeait maintenant une entreprise d’électricité. Il avait reçu la clé extérieure avec la lettre. Le minuteur n’était qu’une précaution : il n’avait pas voulu attendre seul dans l’hôtel. Il demanda ce que Nora était censée trouver. Elle lui montra le message.
Ils examinèrent le placard, les plinthes, le dessous du radiateur. Sur le mur près du balcon, un rectangle plus clair gardait la forme d’une photographie décrochée. Nora se rappela brusquement le bruit que faisait sa mère en tapant contre ce mur : deux coups sourds, un coup creux. Elle lui avait expliqué que les maisons anciennes possédaient de petites cachettes pour les souris.
La troisième latte du lambris bougea sous ses doigts. Derrière, enveloppée dans une toile cirée, reposait une boîte métallique.
4. Ce qui manque au registre
Ils ouvrirent la boîte dans la cuisine de Nora. Elle contenait un carnet, six négatifs photographiques et une cassette audio. Sur le carnet, sa mère avait écrit : « Nuit du 14 octobre. Ne pas remettre à Varenne. »
Nora avait neuf ans cette nuit-là. Elle se souvenait d’un orage, d’une voiture et des cheveux mouillés de sa mère. Après cela, ils avaient déménagé. Son père avait dit que le travail manquait au village. Sa mère était morte dix ans plus tard, d’une maladie sans rapport avec ce départ. Nora avait toujours classé ces événements dans deux tiroirs distincts de sa mémoire.
Le carnet était un relevé des horaires du personnel. Certains noms étaient suivis d’une somme, d’autres d’une croix. Au milieu, une page avait été arrachée. La suivante commençait par ces mots : « Lucie est repartie à vingt-trois heures dix avec la paie des extras. Je l’ai vue passer par le bureau. »
— Lucie, dit Adrien. Ma tante.
Nora releva les yeux.
— On disait qu’elle avait volé la caisse.
— On le dit encore.
Lucie travaillait comme serveuse. Elle avait quitté le village quelques jours après le fameux orage, sans chercher à se défendre publiquement. Adrien avait quinze ans quand il avait appris qu’elle vivait à Lyon. Sa mère n’en parlait presque jamais. Dans une petite communauté, expliqua-t-il, une accusation peut devenir une adresse : c’est là qu’on vous range pour toujours.
Le magnétophone de son père dormait dans le grenier. Ils changèrent les piles. D’abord, la cassette ne produisit qu’un souffle. Puis la voix de sa mère sortit du haut-parleur, si proche que Nora recula.
« Je m’appelle Marianne. Je fais cet enregistrement parce que je n’arrive pas à lui faire écrire ce qu’il a vu. »
Une chaise grinça. La voix de son père suivit, basse et lente. Il expliquait avoir vu Henri Varenne, le père de l’actuel promoteur, sortir une sacoche du coffre de l’hôtel avant l’orage. Les enveloppes de paie étaient restées sur le bureau. Lucie les avait emportées pour les distribuer aux employés, comme convenu. Le vol avait été déclaré le lendemain. La plainte incluait pourtant ces salaires dans la somme disparue. Les primes promises et le dernier mois des saisonniers avaient ensuite été retenus, au motif que la caisse était vide.
La bande s’interrompit au milieu d’une phrase. Adrien retourna la cassette. L’autre face était vide.
— Pourquoi ils n’ont rien dit ? demanda-t-il.
Nora regarda la fenêtre. Sur le lac, les reflets du village tremblaient en longues lignes.
— Je vais poser cette question demain.
5. Le bruit derrière la voix
Adrien allait partir lorsque la cassette produisit un claquement. Il avait oublié d’arrêter le magnétophone. Le ruban tournait encore sur sa face vide.
Nora appuya sur la touche d’arrêt, puis hésita. Elle remit la bande en arrière de quelques secondes. Le claquement revint, suivi d'un froissement. Adrien se pencha vers l'appareil. Quelqu'un avait retourné la cassette, relancé l'enregistrement, puis attendu avant de parler.
— Monte un peu, dit-il.
La voix de Louis sortit du souffle : « Pas ce mot-là, Marianne. »
Sa femme répondit plus près du micro : « C'est celui que tu as écrit. »
Un choc couvrit la suite. Nora reconnut le bruit du magnétophone qu'on déplaçait sur une table. Après cela, il ne resta que la bande qui tournait. Elle attendit jusqu'au déclic final, le doigt posé sur le bouton de volume.
Ils décidèrent de ne pas interpréter davantage la bande avant sa numérisation. Adrien photographia les pages du carnet. Nora fit du café. Lorsqu’elle revint, il regardait la photographie démontée sur la cheminée.
— C’est elle, dit-il. Lucie.
— Avec l’enveloppe ?
— Oui. Ma mère en a une prise le même jour.
Nora lui demanda s’il pouvait la lui montrer. Il répondit qu’il devait d’abord demander à sa mère. Sa prudence l’irrita. Elle fouillait les affaires de son propre père, lui ouvrait sa maison, partageait une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis vingt ans. Il gardait encore quelque chose de son côté.
— Tu peux l’appeler maintenant ? demanda Nora.
Adrien referma le cadre avec précaution.
— Il est tard.
— Elle doit bien être réveillée.
— Nora, je vais lui demander. Demain. Elle ne sait même pas ce qu’on a trouvé ce soir.
Nora posa les tasses un peu trop fort. Du café se répandit sur la soucoupe. Elle prit un torchon, essuya lentement, puis s’excusa. Il avait raison, et elle n’aimait pas la vitesse avec laquelle la colère cherchait des personnes plus faciles à atteindre.
Adrien partit à pied. Une heure plus tard, un message arriva. Sa mère acceptait qu’il photographie l’album, à condition de voir Nora avant toute publication. Sur l’image jointe, les deux femmes se tenaient devant l’hôtel, avec la petite fille au milieu. Louis, le père de Nora, était à l’arrière-plan. Il sortait du bureau en tenant une sacoche sombre.
Elle agrandit l’image jusqu’à ce que les visages se décomposent en carrés. La sacoche n’établissait rien. Des hommes transportaient des sacoches tous les jours. Mais elle comprit pourquoi Adrien n’avait pas commenté la photographie.
Il attendait qu’elle la voie elle-même.
6. Le second pli
Le notaire posa une enveloppe devant elle sans chercher à prendre un ton solennel. Cela lui plut. Elle ne supportait plus les voix assourdies, les phrases commencées par « dans ces circonstances ».
Le document était une déclaration signée de son père. Il y reconnaissait avoir retiré son témoignage après des menaces portant sur son emploi et leur logement de fonction. Varenne possédait l’un et l’autre. Marianne avait voulu partir immédiatement, puis rendre publiques les preuves. Lui avait promis de la suivre et, au dernier moment, avait caché la boîte plutôt que de la lui remettre.
« Elle a cru que je l’avais détruite. Je l’ai laissée le croire. Je ne demande pas à ma fille de me pardonner. Je lui demande de ne pas confondre mon silence avec la vérité. »
À la dernière page figurait une liste de pièces et le nom d’une ancienne comptable, Esther Favre. Elle vivait encore à une vingtaine de kilomètres.
— Pourquoi maintenant ? demanda Nora.
— Il a vu le permis de démolition dans le journal. Il savait que la cachette allait disparaître. Il voulait venir vous parler, puis sa santé s’est aggravée.
— Il a eu trente ans.
Le notaire ne répondit pas. Il lui remit une copie certifiée de la déclaration et conserva l’original. Sur son conseil, Nora photographia le carnet et fit numériser la cassette sans modifier l’enregistrement. La colère lui donnait envie d’aller droit au bureau communal. Elle décida de commencer par les faits qui pouvaient encore être vérifiés.
Esther Favre les reçut l’après-midi même. Elle n’eut pas besoin de regarder longtemps les négatifs. Elle reconnut les livres de caisse que Marianne avait photographiés, page après page, sur la table de la lingerie. Esther avait signalé des différences de montants. On lui avait répondu qu’elle confondait les saisons.
— Je n’ai pas été courageuse, dit-elle.
Adrien répondit qu’ils n’étaient pas venus distribuer des médailles. La vieille femme sourit tristement, puis leur montra un dossier conservé dans une armoire à chaussures. Les doubles de ses courriers y étaient encore.
7. La somme exacte
Esther leur demanda de rester pour la soupe. Elle avait préparé une casserole pour trois jours et paraissait soulagée de pouvoir en partager une partie. Adrien alla acheter du pain. Nora resta avec elle devant les dossiers ouverts.
— Vous reconnaissez cette sacoche ? demanda-t-elle en montrant l’album sur son téléphone.
Esther remit ses lunettes. Elle répondit que Louis transportait souvent les recettes à la banque. C’était un service demandé aux employés de confiance. Le mot resta entre elles avec un poids désagréable.
— Mon père dit qu’il a vu Varenne prendre l’argent.
— Les deux choses peuvent être vraies.
La comptable sortit un relevé plié dans une enveloppe. Une somme y figurait sous l’intitulé « avance exceptionnelle ». Le bénéficiaire était Louis. Nora lut les chiffres deux fois. Sept mille francs. Exactement le genre de montant qu’elle avait cru voir sur le bloc téléphonique.
— Un prêt ?
— C’est ce que l’écriture comptable indique. Je n’ai jamais trouvé de remboursement dans les années que j’ai tenues.
— Ça ne prouve pas qu’il n’a pas remboursé après.
— Non, dit Esther. Ça ne le prouve pas.
Cette retenue empêchait Nora de se défendre contre elle. La vieille femme ne l’accusait de rien. Elle refusait seulement de ranger les chiffres dans une histoire plus confortable que les documents.
L’avance avait été passée le lendemain du retrait du témoignage. Nora sentit la chaleur du poêle devenir insupportable. Jusqu’alors, elle avait imaginé son père enfermé dans un choix terrible : protéger sa famille ou parler. Elle pouvait avoir pitié d’un homme effrayé. Elle savait moins quoi faire d’un homme qui avait reçu de l’argent.
— Vous pensez qu’on l’a acheté ?
Esther posa ses lunettes sur le relevé. Sans elles, son regard semblait moins assuré.
— J’ai pensé à ça quand j’ai vu la date. Oui.
Nora attendit qu’elle ajoute quelque chose.
— Et vous lui avez demandé ?
— Il ne venait plus au bureau. Après, vous étiez partis.
— Vous aviez notre adresse.
La comptable regarda la casserole sur le poêle. Un peu de soupe avait séché contre la poignée.
— Oui, dit-elle. Je l’avais.
Nora sentit le papier se froisser sous son pouce. Elle le remit à plat. Elle avait envie de demander à Esther pourquoi elle n’avait pas écrit, téléphoné, insisté ; chaque question la ramenait à l’homme dont le nom figurait en face des sept mille francs.
Adrien revint avec le pain. Il comprit quelque chose à son visage et ne demanda rien. Ils mangèrent dans une cuisine dont l’horloge avançait de huit minutes. Esther expliqua qu’elle la laissait ainsi depuis vingt ans et arrivait malgré tout en retard. Ce petit aveu absurde rendit à Nora la possibilité de respirer.
Le soir, elle fouilla les relevés de son père. Elle trouva des virements modestes, réguliers, vers un même compte. Le premier datait de l’année où sa mère était morte. Sur les douze derniers mois, certains avaient été rejetés pour coordonnées devenues invalides. Les dernières pages arrachées du carnet téléphonique étaient peut-être des tentatives pour retrouver quelqu’un.
Elle appela le numéro affiché lors de la mystérieuse conversation. Une femme répondit. Nora reconnut la voix immédiatement.
— Lucie ?
La femme ne confirma pas tout de suite.
— Il vous a donc laissée chercher, dit-elle enfin.
8. La femme qui ne demandait rien
Lucie avait reçu de l’argent de Louis pendant des années. Les premiers mandats portaient la mention « régularisation hôtel » ; elle avait cru au versement tardif des primes retenues. Son avocat avait fait régler ces sommes depuis longtemps. Elle avait demandé des explications, puis découvert que Louis envoyait ses propres économies. Elle lui avait dit d'arrêter. Il avait continué jusqu'au changement de banque qui avait interrompu les virements.
— Il pensait acheter votre pardon ? demanda Nora.
— Il pensait peut-être payer quelque chose qui se compte. Le reste, il ne savait pas comment faire.
Nora parla des sept mille francs. Lucie connaissait le montant. Marianne le lui avait dit après le départ du village. Louis avait accepté une avance pour louer un autre logement. Le directeur avait ensuite effacé sa dette. Ce n’était pas l’argent du vol remis en main propre, ni une preuve suffisante pour raconter une transaction précise. C’était une faveur dont chacun connaissait le prix sans l’avoir écrit.
— Ma mère le savait ?
— Elle a fini par le savoir.
Un bruit de bouilloire monta à l’autre bout de la ligne. Lucie lui demanda d’attendre. Nora l’entendit poser deux tasses. Elle fut soulagée de découvrir que cette femme avait une vie autour de cette conversation, quelqu’un avec qui boire quelque chose de chaud, des gestes qui ne dépendaient pas de leurs souvenirs.
Lorsqu’elle revint, Nora demanda pourquoi elle avait appelé la maison.
— Votre père m’a écrit au printemps. Il voulait savoir si je souhaitais revoir les documents. Je lui ai répondu qu’il devait surtout vous les montrer. Il m’a écrit que vous recevriez les papiers. Alors j’ai voulu savoir s’il avait tenu parole.
— Il vous a parlé de la lampe ?
Lucie eut un bref rire sans joie.
— Non. Toujours ses mises en scène. Pour dire trois phrases, il lui fallait une maison entière.
Nora sentit monter un rire à son tour, si inapproprié qu’elle l’étouffa. Lucie l’entendit et ne s’en offusqua pas. Pendant un instant, elles ne furent plus la fille du témoin silencieux et la femme accusée. Elles connaissaient le même homme, ses détours, son incapacité à commencer par le sujet.
— Il y a encore autre chose, dit Lucie. Votre mère avait gardé un double des photographies. La boîte n’était pas la dernière preuve. Elle me les avait envoyées.
— Pourquoi ne pas vous en être servie ?
— Je m’en suis servie. Pour obtenir le paiement de ce qu’on me devait, avec mon avocat. Le journal n’en a jamais parlé. Une issue discrète arrangeait beaucoup de monde. Moi aussi, à ce moment-là. J’avais besoin d’un salaire, d’un appartement, de vivre ailleurs. Je n’avais pas besoin d’être courageuse pour tout le village.
Nora regarda les pièces étalées devant elle. Elle avait pris leur découverte pour le début de la vérité. C’était seulement le début de ce qu’on avait choisi de lui raconter.
— Alors je fais quoi de tout ça ?
— D'abord lire jusqu'au bout, répondit Lucie. Est-ce qu'il vous a laissé sa déposition ?
Nora prit la déclaration du notaire. Elle relut la première ligne.
— Il explique pourquoi il s'est tu.
— Alors non.
Lucie demanda son adresse électronique. Dix minutes plus tard, Nora ouvrit un scan de trois pages. La première était une lettre de l'ancien avocat de Lucie. La deuxième détaillait les salaires et les primes finalement réglés. Sur la troisième, Nora reconnut l'écriture de son père avant même d'en lire le contenu.
Il n'avait pas seulement retiré un témoignage.
« J'ai vu Lucie Roussel emporter la sacoche du coffre, en plus des enveloppes qui lui avaient été confiées. »
Au-dessous, il avait décrit sa jupe, l'heure, la porte utilisée. Les détails étaient assez précis pour avoir été retenus par tout un village.
Nora posa la feuille sur la table. Elle avait imprimé le document presque machinalement, comme si l'encre pouvait le rendre moins vraisemblable que l'écran. Sa mère avait répété dans le micro : « C'est celui que tu as écrit. » Elle ne lui demandait pas d'écrire ce qu'il avait vu pour la première fois. Elle lui demandait de remplacer le mensonge par la vérité.
Le téléphone était toujours contre son oreille.
— Pourquoi vous ne me l'avez pas dit tout de suite ?
— Je croyais que c'était dans les papiers.
Nora regarda la dernière déclaration de Louis. Il y avait énuméré sa peur, les menaces, le logement. Il avait trouvé une phrase très juste sur le pardon qu'il ne demandait pas. Mais pas une ligne sur la femme qu'il avait désignée.
Même mort, il avait choisi la version qu'elle devait aimer.
Adrien arriva pendant qu'elle raccrochait. Elle lui tendit la page sans parler. Il la lut debout, retira sa veste, puis la remit. Nora suivit ses gestes en sachant déjà qu'il ne resterait pas dîner.
— Tu le savais ? demanda-t-il.
— Depuis cinq minutes.
Il acquiesça. Il la croyait ; cela ne suffisait pas pour rester.
Après son départ, Nora étala les deux écritures de son père. La première avait chassé Lucie. La seconde expliquait à sa fille combien il avait souffert.
Elle ne put plus regarder l'enveloppe comme avant.
9. Ce qui peut encore rester dans la famille
Le lendemain, un message attendait Nora sur son téléphone. Le président Varenne souhaitait la rencontrer au sujet de l'hôtel. Elle choisit le café de la place. Elle n'appela pas Adrien pour lui demander de venir. Elle lui envoya l'heure et le lieu, puis ajouta qu'elle lui raconterait la conversation s'il le souhaitait.
Varenne arriva sans manteau malgré la pluie. Il avait le visage rouge, les cheveux plaqués et un dossier souple sous le bras. Il commanda un café avant de s'asseoir.
— Vous êtes entrée sur une propriété privée.
— Avec quelqu'un qui avait une clé remise à mon père. Si vous souhaitez porter plainte, faites-le.
Elle avait répété cette phrase en venant. Après l'avoir dite, elle ne sut plus que faire de ses mains. Elle les glissa sous la table. Varenne ouvrit son dossier.
— Je ne cherche pas à vous créer des ennuis.
Il parlait maintenant plus doucement. Il avait retrouvé des documents, disait-il. Des copies transmises autrefois à l'assureur. Il voulait lui éviter de découvrir certaines choses dans les journaux.
Nora vit le haut de la déposition. Elle ne tendit pas la main.
— Vous l'avez déjà ? demanda Varenne.
— Oui.
Cela le déconcerta plus qu'elle ne l'aurait cru. Il replia la feuille et but son café trop vite.
— Mon père est mort, le vôtre aussi. Ils ne pourront pas répondre. Lucie a été payée. Vous allez remuer quoi, exactement ?
— Une accusation qui est encore répétée.
— Avec la signature de Louis dessous.
Cette fois, elle posa les mains sur la table.
— Oui.
Varenne attendit. Il avait probablement préparé plusieurs phrases pour arriver à cette signature. Nora venait de le priver du chemin. Il se rabattit sur sa tasse, fit tourner le petit emballage du sucre entre ses doigts.
— Vous ne pourrez pas publier seulement ce qui concerne ma famille.
— Je sais.
— Tout le monde aimait votre père ici.
Elle aurait préféré une menace. Elle aurait pu s'en servir pour se mettre en colère. Cette phrase-là lui fit revoir les voisins aux funérailles, la main d'un ancien collègue sur son épaule, le plat laissé devant la porte parce qu'elle oubliait de manger.
— Moi aussi, dit-elle.
Le président referma son dossier. En sortant, il laissa le café à sa charge.
Nora resta assise quelques minutes. À travers la vitre, elle le vit saluer une femme qui poussait un landau. Il lui tint la porte d'une boutique. Elle se demanda combien de fois son père avait été serviable pendant que Lucie racontait ailleurs pourquoi elle avait dû quitter le village.
Son téléphone vibra. Adrien demandait si la rencontre était terminée.
Elle répondit : « Oui. Il voulait que je protège papa. »
Adrien lut le message. Les trois petits points apparurent, disparurent. Nora attendit sans écrire autre chose.
« Et toi ? »
Elle regarda le dossier qu'elle avait apporté. Tout ce qu'elle avait envie de sauver tenait dans une poignée de souvenirs, et rien de cela ne pouvait servir à innocenter son père.
« Moi aussi. C'est pour ça qu'il faut que je transmette tout. »
Cette fois, Adrien répondit presque immédiatement. Il passerait le lendemain récupérer les copies pour Lucie. Il ne proposa pas de dîner. Nora fut reconnaissante qu'il ne fasse pas semblant que la conversation était déjà terminée.
10. La photographie entière
Une journaliste les rencontra séparément. Elle demanda les documents originaux, les dates, l'autorisation de contacter Lucie. Lorsqu'elle revint chez Nora, elle avait tracé des traits de couleur sur une copie de la déclaration posthume.
— Ici, il reconnaît avoir renoncé à dire la vérité. Il ne dit pas qu'il a fourni une autre version à la place. Vous voyez le problème ?
Nora le voyait depuis plusieurs jours. Elle posa à côté la déposition accusant Lucie, puis fit écouter l'enregistrement. La journaliste ne commenta pas la voix de Marianne. Elle demanda à recevoir la bande entière, y compris la seconde face et les silences.
Dans l'article paru un mois plus tard, le nom de Louis figurait avec celui d'Henri Varenne. La journaliste distinguait ce que les pièces établissaient, les récits des témoins et ce qui ne pouvait plus être éclairci. Le fils Varenne contestait l'interprétation des comptes. Lucie expliquait pourquoi elle avait accepté, à l'époque, le règlement de ses salaires sans mener une bataille publique de plus.
Nora ne réussit pas à lire l'article d'une traite.
Sa tante appela avant midi. Elle avait posé le journal devant elle, dit-elle, et ne comprenait pas que Nora ait fait cela à son propre père. Nora demanda si elle avait lu le passage sur Lucie. Sa tante répondit qu'elle parlait de la famille.
Elles raccrochèrent sans se souhaiter une bonne journée.
Le soir, Adrien passa avec une copie du journal pour sa mère. Il resta sur le pas de la porte, gêné de la trouver les yeux rouges. Nora lui proposa d'entrer. Ils burent un verre d'eau dans la cuisine parce qu'elle avait oublié d'acheter du café.
— Je ne sais plus quoi garder de lui, dit-elle.
Adrien regarda le torchon qu'elle tordait entre ses mains.
— Tu n'es pas obligée de décider aujourd'hui.
Elle aurait voulu qu'il lui dise qu'elle avait bien fait. Elle comprit à sa fatigue qu'il avait passé la journée à rassurer sa mère et qu'il n'était pas venu pour absoudre quelqu'un d'autre. Elle posa le torchon.
Ils parlèrent du chantier, qui avait pris du retard pour des raisons techniques. Adrien expliqua qu'il devait reprendre la lampe avant que l'accès soit condamné. Cette fois, il avait demandé l'autorisation par écrit. Nora demanda à l'accompagner.
Ils retournèrent dans la chambre six un mercredi après-midi. Le balcon était balisé par un ruban de chantier. Au mur, la latte déplacée laissait toujours voir la cavité vide. Nora passa les doigts sur le bois, puis recula.
— Il était revenu ici ? demanda-t-elle.
— Ton père ? Pour me montrer où installer la lampe, oui. En mars.
— Il est resté avec toi tout le temps ?
Adrien hésita.
— Non. Je suis redescendu chercher mes affaires dans la voiture. Il m'a rejoint un quart d'heure après.
Nora regarda la cavité. Louis avait eu le temps de reprendre la boîte, de la mettre dans son sac et de venir la lui apporter. Il avait préféré la laisser chercher. Elle se revit devant sa fenêtre, bouleversée de recevoir un signe d'un homme mort. Sans Lucie, elle en serait restée là : son père avait eu peur, puis trouvé du courage à la fin.
Adrien débrancha le minuteur. L'écran s'éteignit.
— Pourquoi dix-neuf heures sept ? demanda Nora.
— C'était l'heure où il te voyait rentrer quand tu venais les week-ends. Il disait que tu posais toujours tes affaires dans la cuisine et que tu regardais le lac.
Elle détourna les yeux. Jusqu'au bout, son père avait su où elle serait, ce qu'elle regarderait, ce qu'elle trouverait touchant. La précision de cet amour lui faisait presque plus mal que le mensonge.
Sur le balcon, elle chercha les marques de craie de la photographie : elles avaient disparu depuis longtemps. Seules demeuraient, gravées dans le bois du chambranle, les deux initiales qu'elle avait copiées ensuite, N et L, sous une petite maison. Elle avait pensé que le L désignait Louis.
De retour chez elle, Nora imprima la photographie envoyée par Adrien, celle de l'album de sa mère. Elle la plaça dans un cadre plus grand. Lucie n'était plus coupée au bord. Elle tenait la main d'une enfant pour lui apprendre à dessiner, tandis que Louis, au fond, sortait du bureau avec une sacoche. Rien ne permettait de savoir ce qu'il y avait dedans. Nora ne chercha plus à le deviner.
Elle envoya une copie de l'image à Lucie. La réponse arriva le lendemain, avec une photographie prise devant une épicerie à Lyon. Lucie riait entre deux femmes, les bras chargés de sacs. Dans son message, elle expliquait qu'elle reconnaissait la robe de l'hôtel et qu'elle l'avait détestée : le tissu grattait à la taille. Elle ne se souvenait plus de la petite maison.
Nora posa les deux images l'une à côté de l'autre. L'une appartenait à l'histoire que son père lui avait laissée. L'autre continuait sans lui.
Il lui restait l'enveloppe du premier jour. Elle avait longtemps hésité à la jeter, puis à la ranger avec les lettres qu'elle aimait. Elle la glissa finalement dans le dossier destiné aux archives, à côté de la fausse déposition.
Avant de refermer, elle relut la phrase qui l'avait conduite à l'hôtel.
« Cherche ce que nous avons laissé dans la chambre six. »
Il n'avait pas écrit : cherche la vérité.
Fin



