1. Une ligne interrompue
La première chose que Sana fit en voyant ma carte fut de poser sa tasse dessus.
— Vous avez payé combien pour ça ?
Je dégageai le papier avant que le thé ne traverse le pli.
— Ce n’est pas une carte de collection. C’est un relevé.
— Vous avez payé combien pour ce relevé ?
Je ne répondis pas. La compagnie m’avait confié une copie numérotée, deux caisses de matériel et un contrat suffisamment avantageux pour que je cesse de poser les questions dont je connaissais déjà les réponses. Après huit mois à dessiner des parkings pour des gens qui ne regardaient jamais mes plans, je partais enfin sur un fleuve.
L’Orane descendait des plateaux du nord avant de traverser Veyra, notre port de départ. Sur la carte, il remontait au contraire entre mes doigts, large trait bleu que je devais suivre vers un ancien débarcadère. Puis, à une trentaine de kilomètres de notre destination, il s’interrompait.
Pas de déchirure. Pas de tache. Une ligne qui finissait au milieu du papier.
— L’expédition précédente n’a pas terminé le relevé, expliquai-je.
Sana souleva la tasse.
— Elle l’a peut-être très bien terminé.
Elle avait quarante ans environ, des épaules étroites et la tranquille autorité des gens à qui l’on a déjà confié sa vie. Sa barque, le Merle, pouvait transporter notre petite équipe et nos caisses jusqu’aux gorges. Elle connaissait l’Orane. C’était précisément pour cette raison que j’aurais préféré qu’elle juge mon document autrement.
Élias arriva avec des bottes neuves et un sac qui semblait trop léger. Il représentait la compagnie. Mon rôle consistait à mesurer ; le sien, à obtenir avant vendredi un rapport permettant de défendre la réouverture d’une liaison fluviale vers les Hautes-Terres.
— On nous attend au débarcadère des Trois Saules, dit-il. Les premiers acheteurs veulent des dates.
La quatrième personne du voyage sortit de la cale en tenant une courroie. Inès, mécanicienne du Merle, l’examina à la lumière puis la rangea avec les pièces de rechange.
— Les acheteurs peuvent attendre un jour si le moteur en demande deux.
Élias sourit comme on sourit à une plaisanterie de métier.
Moi, je regardais toujours l’extrémité du trait bleu. Une minuscule croix avait été tracée là, presque effacée par les copies successives. Dans la marge, trois lettres semblaient former un nom.
M. A. R.
Je notai qu’il faudrait demander l’original à notre retour.
Ce fut ma première erreur : imaginer que les questions importantes pouvaient attendre le retour.
2. Le fleuve à hauteur de main
Nous quittâmes Veyra après le marché. Sur les quais, on entassait des cageots de fruits sous des bâches. Le soleil faisait luire les peaux abîmées. J’emportais l’odeur douce de cette marchandise jusque dans les premiers virages du fleuve.
Élias parla d’abord de débouchés commerciaux, de villages désenclavés et de trajets réduits. Il n’était pas désagréable. Il savait même écouter, à condition que ce qu’on lui dise puisse un jour figurer dans une présentation.
Sana conduisait debout, un pied contre le banc. Elle choisissait une rive, l’abandonnait, ralentissait devant un endroit où je ne voyais rien. Quand je lui demandai comment elle repérait le passage, elle me montra trois rides sur l’eau.
— Le courant parle du fond.
J’attendis la suite. Il n’y en eut pas.
Je descendis mon appareil de mesure, vérifiai les premiers points et les reportai. Au bout d’une heure, ma carte commençait à ressembler à un travail. Les distances correspondaient. Les villages aussi. Un moulin abandonné occupait exactement la position attendue.
Cette précision me rassura trop vite.
À midi, nous déjeunâmes sur un banc de gravier. Inès posa les mains dans l’eau pour enlever le noir du moteur. Un petit morceau d’écorce passa entre ses doigts.
— Ça monte, dit-elle.
Je regardai le ciel, parfaitement clair.
— Il a plu sur les plateaux, expliqua Sana.
Elle avait reçu le bulletin du relais avant le départ. Rien qui interdise de continuer ce jour-là, à condition de dormir en amont du resserrement et de réévaluer la situation le lendemain. Elle nous montra le programme écrit sur son carnet. Il comprenait des heures de passage, des points de repli et une grande case intitulée renoncement.
Élias lut cette case en silence.
— Elle est toujours là, précisa Sana.
Au camp du soir, près d’une ancienne maison de garde, je trouvai une marque rouge sur un tronc. Même signe que la petite croix de ma carte, mais assez net pour révéler deux branches inégales.
— Un repère de mesure ? demandai-je.
Sana la regarda.
— Une route.
— Sur un arbre ?
— Elles ne sont pas toutes sur l’eau.
Pendant que nous montions les toiles, Élias s’éloigna pour appeler Veyra. Je l’entendis prononcer les mots passage confirmé.
Je n’avais confirmé aucun passage.
Quand il revint, il affirma qu’il parlait du premier tronçon. C’était possible. Je décidai de le croire, parce que le voyage était plus agréable ainsi.
3. La caisse de trop
Le lendemain, une odeur de bois mouillé nous précéda dans les gorges. L’eau avait gagné une bande de terre pendant la nuit. Sana passa longtemps à regarder un bloc clair près de la berge avant de nous autoriser à remonter.
— Jusqu’au bassin des Aulnes. Ensuite, on décide.
Dans les caisses, mes instruments étaient entourés de mousse grise. Je cherchais une batterie lorsque je remarquai qu’un des coffres de la compagnie portait un numéro différent sur son couvercle et sur son inventaire.
Il était plus lourd que les autres.
Élias m’aida à le tirer, trop vite.
— Du matériel pour l’arrivée.
— Quel matériel ?
Il défit les attaches.
À l’intérieur, il y avait une plaque émaillée, deux drapeaux, un rouleau de ruban et une pile de petits panneaux indiquant FUTURE LIAISON FLUVIALE. Le nom de la compagnie occupait presque toute la largeur.
— On ne les utilisera que si le relevé est concluant, dit-il.
Je trouvai sous la plaque des copies d’invitations. Une cérémonie était prévue vendredi aux Trois Saules. Des commerçants, une délégation du district, un photographe.
Il nous restait trois jours.
Je sentis la colère avec un léger retard. Elle arriva d’abord sous la forme d’une honte : les seuls à ne pas avoir été invités à l’ouverture de la route étaient ceux qui devaient vérifier son existence.
Sana ne haussa pas le ton.
— Cette caisse reste fermée. Elle ne décidera pas de notre navigation.
Élias voulut expliquer qu’une cérémonie pouvait être reportée. Inès lui demanda pourquoi les invitations ne portaient pas cette réserve.
Il ne répondit pas.
Au bassin des Aulnes, nous trouvâmes un ponton arraché, retenu par une racine. Le Merle longea la rive à petite vitesse. Sana désigna la falaise en face. Une cicatrice récente partageait la végétation. De la terre s’était détachée pendant les pluies.
— On s’arrête.
Le mot tomba sans violence. Cela ne le rendit pas plus facile à accepter.
Je voyais sur ma carte un chenal large, des profondeurs anciennes, un trait bien continu. Devant nous, le courant poussait des branches vers une gorge où il ne devait pas y avoir de gorge aussi étroite.
Je comparai les deux encore une fois.
Le fleuve réel ne fit aucun effort pour ressembler au dessin.
4. Le prix d’un raccourci
Nous amarrâmes le Merle dans un renfoncement abrité. Sana et moi montâmes jusqu’à un point haut, en suivant le sentier des anciens gardes. Nous restâmes loin du bord instable. De là, le changement devint visible.
Un éboulement avait avancé dans le lit. L’eau se resserrait autour de cet obstacle, puis disparaissait derrière une masse de pierres et de branches. Même après la baisse, il faudrait une inspection adaptée, du temps, des informations que nous n’avions pas.
— Votre carte date de quand ? demanda Sana.
— Le fond du relevé, trente-deux ans. La compagnie disait l’avoir confronté à des observations récentes.
— Lesquelles ?
Je sentis mon visage chauffer.
— Je n’ai pas eu les données brutes.
Elle hocha la tête. Pas pour m’absoudre. Pour enregistrer le renseignement.
En redescendant, nous entendîmes le moteur.
Inès se tenait dans la barque, furieuse. Élias avait demandé de déplacer le Merle de quelques mètres afin de récupérer une corde coincée. Il avait insisté pour aller plus loin, voir l’entrée du chenal depuis l’eau. Elle avait refusé.
Le déplacement n’avait duré que quelques secondes. Une pièce de bois avait heurté la propulsion. L’eau s’était mise à vibrer d’une façon que je sentais jusque dans mes genoux.
Inès coupa le moteur.
— Maintenant, nous avons un problème de plus.
Élias ouvrit la bouche. Sana l’interrompit.
— Vous pourrez expliquer après.
L’après prit toute la fin de matinée. Inès vérifia les dégâts depuis la berge, avec le matériel prévu pour immobiliser et inspecter le bateau. Elle avait de quoi réparer une partie de l’ensemble, mais pas la pièce faussée. Nous ne reprendrions pas le courant comme si rien n’était arrivé.
Sana appela le relais. La réception passait mal contre la paroi ; elle gagna le promontoire prévu sur son carnet. Quand elle revint, elle avait parlé à un poste situé en aval. Une équipe pouvait tenter de nous rejoindre après la décrue. Pas le jour même.
Nous avions de la nourriture, un camp possible sur la terrasse et de quoi signaler notre position. Il n’y avait aucune raison de nous jeter dans une aventure absurde pour tenir un rendez-vous.
Puis un bruit nous parvint de l’autre rive.
Trois coups métalliques, espacés.
Sana leva la tête.
Quelqu’un venait de nous demander de regarder ailleurs.
5. Ceux qui n’étaient pas sur la carte
Il fallut les jumelles d’Inès pour distinguer les silhouettes. Deux adultes et un enfant attendaient sur une terrasse, au-dessus du resserrement. Un abri de toile avait été monté contre les arbres. Ils n’agitaient pas les bras au hasard. L’un des adultes montrait le haut de la rive.
Sana reconnut le signal.
— Ils nous indiquent le passage par le plateau.
— Ils sont bloqués ?
— Je ne sais pas encore.
Elle ne transforma pas une supposition en certitude. Je commençais à comprendre combien cela lui coûtait moins qu’à moi.
Le fleuve nous séparait. Nous ne pouvions ni traverser au moteur ni crier assez fort. Sana utilisa notre radio sur le canal de service annoncé au départ. Au bout de plusieurs essais, une voix lui répondit, hachée mais intelligible.
L’homme s’appelait Tarek. Il travaillait pour les hameaux du plateau. Avec sa sœur et son fils, il avait quitté un ancien dépôt lorsque le sentier bas avait été coupé. Ils étaient à l’abri, mais leur barque se trouvait en contrebas, derrière l’obstacle. Ils pouvaient rejoindre à pied la passerelle haute.
Cette passerelle ne figurait pas sur ma carte.
— Elle n’existait pas à l’époque du relevé, dit Sana.
Tarek pouvait nous conduire jusqu’aux Trois Saules depuis la rive opposée. Le trajet prendrait une bonne journée avec les arrêts, davantage si un passage était coupé. Il ne fallait pas attendre que les prochaines pluies atteignent le plateau.
Nous pouvions rester auprès du bateau et attendre l’équipe. Nous pouvions aussi gagner ensemble le chemin haut, si son état était confirmé, puis demander une récupération depuis les villages. Sana posa les options, les ressources, les inconnues.
Pour la première fois, Élias ne parla pas du vendredi.
Il demanda :
— Qui vérifie la passerelle ?
Tarek la connaissait ; il s’en approcherait sans s’engager et décrirait ce qu’il voyait. Nous attendrions son retour radio. Sana savait rejoindre notre extrémité par la terrasse boisée. Aucune traversée ne serait décidée à distance.
Pendant cette attente, je dessinais les trois silhouettes sur mon carnet pour noter leur position. Je compris alors ce que la carte avait effacé. Pas seulement une passerelle ou un sentier.
Des gens se déplaçaient ici. Ils entretenaient des chemins, transportaient des sacs, savaient où dormir. Le blanc de mon document n’était pas leur absence.
C’était la nôtre.
6. Ce que nous avons laissé
Le message de Tarek arriva dans l’après-midi. Les accès étaient dégagés. Il attendrait sur la rive opposée avec sa famille. Sana organisa le départ pour le lendemain matin, après un dernier point avec le relais.
Nous devions marcher légers.
Élias posa la caisse des panneaux devant nos sacs, puis la regarda comme s’il découvrait son poids. Il en retira les invitations, en fit un paquet qu’il glissa dans une poche. Le reste demeura à bord.
Mes instruments demandaient un choix plus douloureux. Un appareil cher, fragile et volumineux ne me servirait pas sur les sentiers. Je pouvais le mettre en sécurité dans le Merle avec les caisses étanches. Pour relever notre parcours, un équipement plus simple et mon carnet suffiraient.
Je passai beaucoup trop longtemps à hésiter.
— Ce n’est pas un examen de courage, dit Inès. Tu ne gagnes rien à porter ce que tu ne peux pas utiliser.
Elle emporta ses outils essentiels, une pièce abîmée à montrer au mécanicien du village et sa radio. Puis elle ajouta un petit sachet de thé. Je la regardai.
— Ça, je sais l’utiliser.
Nous laissâmes au relais notre itinéraire, notre heure de départ prévue et les points de contact. Le bateau ne serait pas abandonné sans nouvelles. Sana revint vérifier les amarrages et la position des caisses deux fois. Sa main resta un moment sur la coque.
C’était son outil de travail. C’était aussi, je l’appris ensuite, le premier bateau qu’elle avait pu acheter sans associé.
Je m’approchai pour lui dire que je comprenais.
Je n’en savais rien.
Alors je lui demandai seulement ce qu’il restait à porter.
Au matin, le Merle nous parut plus petit depuis le chemin. Nous montâmes entre des arbres dont les racines formaient des marches irrégulières. Élias glissa presque immédiatement. Inès lui demanda de ralentir avant qu’il transforme ses bottes neuves en raison d’appeler une deuxième équipe.
Le sentier nous éloigna du bruit du fleuve, puis nous le rendit d’un seul coup.
La passerelle apparut entre les troncs.
Elle n’avait rien du fil de corde héroïque que mon imagination avait préparé. C’était une structure entretenue, avec des planches remplacées, des câbles épais et des marques de contrôle. Son balancement et le vide dessous me suffirent pourtant largement.
Sur l’autre rive, l’enfant de Tarek nous salua.
Il tenait une boîte en plastique contre sa poitrine.
7. La traversée sans photographie
Sana et Tarek prirent le temps d’examiner les accès. Ils échangèrent des informations que je ne compris qu’en partie. Une portion du chemin après la passerelle avait reçu des pierres ; il faudrait y aller à pied, sans chercher à transporter les caisses du bateau.
Puis nous traversâmes en respectant leurs indications.
Je m’étais cru raisonnablement indifférent au vide. À mi-parcours, mon corps formula une opinion différente. Mes mains étaient mouillées. Chaque pas paraissait ajouter du poids au suivant.
Je fixai le dos d’Inès.
— Ne me regarde pas comme ça, dit-elle sans se retourner. Je vais finir par croire que j’ai laissé quelque chose ouvert.
Je ris. Le rire sortit de travers, mais il me permit de reprendre ma respiration.
Sur l’autre rive, Tarek me donna une poignée de main ferme. Sa sœur, Alma, portait un sac de toile réparé à plusieurs endroits. Son fils, Sami, protégeait toujours sa boîte.
— Des insectes ? demandai-je.
— Des charnières.
Il me montra deux pièces métalliques et quelques vis.
— Pour l’armoire de l’école. Mon père dit qu’on trouve toujours des gens pour inaugurer des choses. Pour changer une charnière, c’est plus compliqué.
Élias avait entendu.
Personne ne fit de commentaire.
Nous suivîmes ensuite un chemin qui gagnait le plateau par de longs détours. À certains endroits, une marque rouge, identique à celle du camp, apparaissait sur une pierre. Je la photographiai pour mon relevé.
Sana me demanda d’attendre avant d’en publier les positions.
— Certains passages traversent des terrains où l’on vous accueille parce qu’on vous connaît. Une ligne sur une carte ne remplace pas un accord.
Je rangeai l’appareil. J’avais prévu de dessiner une route, pas de demander à qui elle appartenait. Le travail commençait à changer de nature.
À midi, nous arrivâmes devant une portion effondrée du sentier. Le chemin existait toujours sur la pente d’en face, coupé de nous par quelques mètres de terre arrachée.
Tarek posa son sac.
— On ne passe pas là.
Élias regarda sa montre, puis l’enleva. Il la glissa dans sa poche sans rien dire.
Pour la première fois depuis Veyra, je lui trouvai un geste utile.
8. Le détour
Le détour passait par une ancienne carrière. Tarek connaissait cette variante, mais il n’y avait pas circulé depuis la saison précédente. Nous devions aller jusqu’au premier repère et vérifier avant de poursuivre.
Les cartes aiment les routes continues. Les voyages sont faits de décisions beaucoup plus petites.
Nous marchâmes jusqu’à une clôture. Alma reconnut le signe gravé sur son poteau : le terrain appartenait à une famille avec laquelle elle échangeait du grain. Elle appela avant d’ouvrir. Une femme âgée vint depuis une maison invisible sous les arbres.
Elle nous regarda, compta les sacs et demanda si nous avions mangé.
Nous avions mangé. Elle nous fit entrer quand même.
Chez elle, la radio passait nettement. Sana transmit notre position au relais. Le niveau du fleuve avait cessé de monter, mais le courant restait trop fort pour la récupération du Merle. Une équipe inspecterait l’accès le lendemain. Nous pouvions gagner les Trois Saules par la carrière, dont le chemin avait été dégagé le matin même par des voisins.
L’information fit le tour de la pièce sans provoquer de cris. Elle se transforma en eau remplie dans les gourdes, en horaires, en un morceau de fromage ajouté au pain.
Élias demanda le nom de la femme pour la remercier dans son rapport.
— Tu peux commencer ici, répondit-elle.
Il la remercia.
Nous repartîmes avec son neveu, qui devait montrer à Tarek une modification récente du passage. Une ligne de plus dans mon carnet, un nom de plus. Mon beau relevé autonome dépendait désormais de six personnes que mon contrat ne mentionnait pas.
À la carrière, une averse nous rattrapa. Nous nous abritâmes dans un bâtiment ouvert, loin des parois instables. L’eau crépitait sur la tôle. Sami vérifia que les charnières étaient sèches.
Je sortis enfin la vieille carte pour comparer notre détour. Tarek la demanda.
Il suivit le fleuve du doigt jusqu’à son interruption.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans les archives de la compagnie.
Il rapprocha le papier de la lumière.
— C’est le travail de Maren.
— M. A. R., murmurai-je.
— Elle signait comme ça quand elle manquait de place.
Je m’étais imaginé un explorateur disparu, un départ précipité, peut-être même une catastrophe.
Tarek replia soigneusement la carte.
— Elle habite à côté de l’école. Elle n’aime pas beaucoup les visiteurs après le dîner.
9. La femme au crayon rouge
Nous atteignîmes les Trois Saules le jeudi en fin d’après-midi. Le débarcadère existait. Il était petit, haut sur la rive, adapté aux trajets locaux. Derrière, un chemin desservait des maisons, un atelier et une école dont une fenêtre fermait mal.
Deux personnes nous attendaient sous un auvent. Elles avaient reçu les nouvelles transmises par radio. On nous apporta de l’eau, puis on nous demanda ce qui devait arriver du port pour réparer le Merle.
La cérémonie du lendemain figurait encore sur une affiche.
Élias la décrocha lui-même.
Maren nous reçut avant le dîner.
C’était une petite femme aux cheveux blancs, avec des lunettes attachées par une cordelette. Elle avait suivi les nouvelles de notre trajet. Lorsque je posai la carte sur sa table, elle ne manifesta aucune surprise.
— Ils utilisent encore la première feuille ?
Je crus mal entendre.
Elle ouvrit un meuble et en sortit une chemise. À l’intérieur se trouvaient les originaux de son relevé, les copies de lettres, les dessins du plateau.
La deuxième feuille commençait exactement où la mienne s’arrêtait.
Ce n’était pas la continuation du fleuve.
C’était un itinéraire combinant deux tronçons navigables et un passage terrestre entre les deux. Sur la première feuille, à l’endroit de la croix, une mention complète indiquait : rupture de charge, voir feuille deux.
La reproduction fournie par la compagnie avait perdu cette marge.
— Pourquoi la liaison n’a-t-elle pas ouvert ? demandai-je.
Maren consulta un dossier avant de répondre. Elle ne se fiait pas davantage à sa mémoire qu’au reste.
— Elle a fonctionné quelques saisons pour de petites charges. Le projet industriel était trop cher. Ils voulaient une seule barque du départ à l’arrivée. Je leur ai dessiné ce qui existait.
Élias s’assit.
— Le dossier qu’on m’a donné parlait d’un relevé inachevé.
Maren poussa les lettres vers lui.
— Il était complet. Sa conclusion ne convenait pas.
Il n’y avait pas de trésor enfoui dans la zone blanche. Pas de passage miraculeux que j’allais découvrir. Seulement une information conservée pendant trente-deux ans par quelqu’un qui avait eu la mauvaise idée de répondre exactement à la question.
Je passai ma main sur le pli de la copie.
Toute notre expédition tenait dans une marge que personne n’avait jugé utile de reproduire.
10. Une arrivée différente
Le vendredi matin, les invités vinrent malgré l’annulation. Certains avaient fait trop de chemin pour repartir sans explication. Le photographe aussi.
Élias demanda une table sous l’auvent. Il posa devant lui les deux feuilles de Maren, mon relevé provisoire et les invitations qu’il avait sauvées de sa caisse.
Je m’attendais à un discours habile sur une première étape prometteuse.
Il dit :
— Nous n’avons pas démontré qu’une liaison directe était possible. Nous avons au contraire des raisons de ne pas l’annoncer.
Il expliqua l’éboulement, les limites des documents, le matériel endommagé. Il ne dit pas que nous avions triomphé des éléments. Il précisa que l’insistance du calendrier avait contribué à une mauvaise décision près du bateau.
Sana le regardait sans sourire.
L’un des commerçants demanda qui paierait son déplacement. Un autre voulait savoir si la compagnie avait déjà promis des volumes à des acheteurs. Les questions étaient concrètes et désagréables. Élias les nota. Pour certaines, il n’avait pas de réponse.
Puis Maren se leva.
— Il y a une route, dit-elle. Mais elle a plusieurs morceaux et plusieurs propriétaires. Si vous voulez parler de celle-là, les gens concernés sont ici.
Tarek posa sur la table un cahier de trajets locaux. Alma parla des charges qu’on pouvait réellement transporter. Sana précisa ce qui devait encore être inspecté. Je montrai mes relevés, puis les parties que je n’étais pas en mesure de certifier.
Le photographe prit une image de nos mains autour des feuilles.
Je pensai à la plaque émaillée restée dans la cale du Merle. Elle aurait fait une photographie beaucoup plus simple.
L’après-midi, la nouvelle arriva : une équipe avait atteint le bateau par un accès sûr. La réparation demanderait une pièce venant de Veyra, mais la coque n’avait pas souffert. Sana ferma les yeux une seconde. Je compris qu’elle avait attendu cette phrase depuis notre départ de la terrasse.
Elle repartit le lendemain avec les personnes chargées de l’intervention. Inès l’accompagna. Nous nous séparâmes devant l’école, dont l’armoire avait désormais deux charnières neuves.
Sami me montra les portes.
— Ça, au moins, c’est ouvert.
11. Ce qu’on met dans le blanc
Je ne fus pas payé immédiatement. La compagnie demanda pourquoi mon rapport ne correspondait pas à l’objet initial de la mission. Je joignis le contrat, les relevés disponibles et les documents de Maren. Puis j’attendis, avec une inquiétude moins romanesque que celle des gorges : mon loyer.
Élias confirma par écrit les conditions dans lesquelles la mission avait été préparée. Il demanda aussi que la réparation du Merle soit prise en charge. Il fallut plusieurs échanges. Rien ne fut réglé par une seule phrase courageuse devant les commerçants.
Quand l’argent arriva enfin, je réglai mes dettes avant d’acheter quoi que ce soit.
Je retournai aux Trois Saules deux mois plus tard, cette fois par la route du sud puis par les chemins que les habitants avaient accepté de faire figurer dans un document commun. Je n’étais pas seul à signer la carte. Les noms de Maren, de Sana et des personnes qui entretenaient les passages accompagnaient le mien.
Certaines informations restaient volontairement hors de la version publique. Les consignes de navigation renvoyaient aux opérateurs locaux et aux conditions du moment. Les limites n’étaient plus des petites notes honteuses : elles occupaient la place nécessaire.
La compagnie étudiait une liaison en plusieurs étapes. Elle pouvait aboutir ou être abandonnée. Nous n’avions promis ni fortune aux villages ni victoire personnelle à celui qui avait tenu le crayon.
Maren parcourut l’épreuve avec une règle.
— Tu as oublié quelque chose.
Mon ventre se serra.
Elle désigna une maison près de la carrière.
— Son nom. C’est Yara. Pas la vieille dame du détour.
Je corrigeai.
Au port de Veyra, avant mon retour en ville, je retrouvai le Merle. Inès travaillait à l’arrière. Sana buvait du thé sur le quai. Je déroulai la nouvelle carte devant elles.
Cette fois, Sana ne posa pas sa tasse dessus.
Elle suivit du doigt le trait bleu jusqu’au point où il s’arrêtait. Puis elle prit le temps de lire la suite, les pointillés rouges, les noms, le changement de feuille.
— Là, dit-elle, on peut commencer à voyager.
Je compris enfin pourquoi la première carte s’arrêtait au milieu du fleuve.
Elle attendait que quelqu’un accepte de descendre du bateau.
Fin