1. La clé
L’homme entra avec sa propre clé au moment où Camille jetait les médicaments de sa mère.
Il s’arrêta devant les étagères vides. Il tenait une tarte dans une boîte dont le jus avait traversé un angle.
— Où est Suzanne ?
— Ma mère est morte. Il y a six semaines.
Il baissa les yeux sur la tarte. Camille avait déjà annoncé la nouvelle à des connaissances oubliées. Aucune n’avait ouvert la porte de la maison.
— Vous êtes qui ?
— Adrien. Elle m’avait invité aujourd’hui.
Sarah les rejoignit, son rouleau d’adhésif autour du poignet. Il leur montra un message vieux de deux mois :
« Dimanche 13, midi. Cette fois, viens. Tu as toujours la clé. Suzanne. »
Camille reconnut la signature. Leur mère signait même les messages où elle leur demandait du pain.
— On n’était pas au courant.
Il reprit son téléphone. Camille eut envie d’expliquer qu’elles n’avaient pas pu prévenir tous les contacts de leur mère. Puis elle se demanda pourquoi elle se justifiait devant un inconnu qui, lui, semblait savoir où poser son manteau.
Sarah lui proposa de poser la boîte. Il choisit le bout de la table près de la fenêtre, passa un doigt sur une entaille.
— Ça, c’est moi.
Leur père avait toujours accusé un déménageur. Camille allait le dire quand Julien descendit avec un sac de linge. Il s’immobilisa.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Ta mère m’avait demandé de venir.
— Elle est morte.
— Je viens de l’apprendre.
— Alors tu peux repartir.
Camille regarda son frère.
— Vous vous connaissez ?
— Ça remonte à longtemps. On vide la maison, c’est pas le moment.
Adrien se raidit.
— Le grenier aussi ? Il y avait une malle verte. Une poignée cassée.
— Sous le vélux, dit Sarah. Elle y est.
— Ce sont mes affaires.
Camille chercha une explication sur le visage de Julien.
— Il a habité ici ?
— Quelques mois.
— Presque deux ans, corrigea Adrien.
— Avant ta naissance, précisa Julien. Sarah avait un an quand il est parti.
Julien avait douze ans de plus que Camille. Cet écart venait de s’élargir jusqu’à contenir un inconnu.
— Pourquoi tu n’as pas emporté tes affaires ?
— Votre père m’a fait partir sans.
Leur père était mort depuis neuf ans. Camille venait d’emballer sa tasse « Meilleur papa du monde ».
— Je vais chercher la malle, dit Julien. Tu attends dehors.
Adrien posa sa clé près de la tarte.
— La dernière fois, j’ai attendu dehors pendant que vous décidiez ce que je pouvais reprendre. Cette fois, je monte avec toi.
2. La malle verte
Julien barrait l’escalier. Camille attendit.
— Si ce sont ses affaires, il les prend.
Il finit par s’écarter.
Au premier étage, Adrien ralentit devant le bureau de leur père. Il toucha le montant de la porte, puis poursuivit sa montée. Camille comprit que cette pièce avait été sa chambre. Elle n’y avait jamais vu que des classeurs et une imprimante.
Dans le grenier, Adrien ouvrit la malle et resta accroupi, les mains sur les cuisses. Un pull, des chaussures, un cahier à spirale. Dans une boîte de biscuits : des photos et un petit bateau sans mât.
Il fouilla le fond.
— Il manque le mètre de mon père. Pliant, dans un étui brun.
— Ça fait presque quarante ans, dit Julien.
— Les chaussures sont là.
Camille s’assit sur une caisse.
— Tu n’es jamais revenu ?
— Deux fois. Votre père m’a dit qu’il avait tout jeté. Ensuite, il m’a fermé la porte au nez.
— Et maman ?
— Elle était derrière lui.
Adrien était le fils de Marianne, une cousine de Suzanne morte jeune. Camille connaissait une photo d’elle ; elle ignorait qu’elle avait eu un enfant.
— Je faisais mon apprentissage au garage, expliqua-t-il. Suzanne m’hébergeait pendant l’hospitalisation de ma mère. Après l’enterrement, elle m’a proposé de rester.
Julien ramassa une décoration de Noël tombée du carton posé sur la malle.
— Ça ne s’est pas passé comme ça, à la fin.
Adrien referma le couvercle.
— Dis-leur.
— Il y avait eu un vol.
3. Mille francs
La poignée céda quand Adrien souleva la malle. Ils redescendirent chercher une sangle. Sarah avait sorti quatre verres.
— Mille francs avaient disparu dans l’atelier, dit Julien. Adrien y travaillait le samedi. Il connaissait le tiroir.
— Ça suffit pour accuser quelqu’un ? demanda Camille.
— Il voulait partir. Il était en colère contre papa.
— Il exigeait une pension et du travail gratuit. Oui, j’étais en colère. Et toi, qu’est-ce que tu avais dit ?
Julien froissait l’étoile en carton entre ses doigts.
— J’avais onze ans.
— Je ne te demande pas ton âge.
— Que je t’avais vu dans l’atelier.
— Devant le tiroir, précisa Adrien.
Camille attendait une preuve supplémentaire. Elle ne vint pas.
Elle connaissait ce tiroir. Petite, elle n’avait pas le droit de l’ouvrir. Son père y rangeait des pièces et un carnet d’adresses. Elle revoyait sa main se refermer dessus quand elle entrait dans l’atelier, sans avoir jamais trouvé ce geste étrange.
— Votre père a appelé mon patron. Il m’a gardé, mais pendant six mois, je l’ai entendu fermer la caisse à clé quand j’entrais. Je dormais chez Denise. Elle me faisait vider mes poches le soir.
Denise, leur tante, avait apporté une terrine aux funérailles en déclarant que Suzanne avait toujours eu le cœur trop grand.
— Pourquoi maman t’a rappelé ? demanda Camille.
— Cet été, elle m’a parlé de la malle. Elle a dit qu’elle avait eu tort. Quand j’ai demandé de quoi, elle a voulu me voir. Je travaille à quatre heures d’ici. Cette date m’arrangeait.
Il regarda sa tarte.
— J’ai failli annuler dix fois. Ma femme trouvait mieux que je n’arrive pas les mains vides.
— Et la clé ?
— Suzanne me l’a envoyée après la mort de votre père. Je ne suis pas venu. Mais je l’ai gardée.
Julien tendit la main vers elle.
— On devrait la récupérer.
Camille la repoussa près d’Adrien.
— On devrait finir cette conversation.
4. Le vélo rouge
Adrien se tourna vers Julien.
— Ton vélo rouge. Tu l’as eu combien de temps après ?
— Rien à voir. Maman me l’avait offert.
— Avant, ton père refusait. Denise m’en a parlé quand je dormais chez elle.
Julien ne répondait plus.
— Pourquoi tu es devenu tout blanc ?
Camille connaissait sa façon de couper les discussions en criant, puis de revenir proposer du café. Cette fois, il regardait seulement l’étoile déformée.
— Elle n’était pas au courant au début.
Sarah posa son verre.
— J’avais pris l’enveloppe, dit-il. Fournier vendait son vélo sept cent quatre-vingts francs. Je comptais dire qu’il me l’avait prêté. Papa est rentré plus tôt. Il criait, demandait qui était allé dans l’atelier.
— Et tu as dit Adrien.
Julien hocha la tête.
— Je pensais qu’il allait te fouiller. Voir que tu n’avais rien.
— Il m’a fouillé. Devant toi. Et tu as ajouté que j’avais pu cacher l’argent.
Camille essaya d’imaginer son frère à onze ans. Elle voyait surtout celui qui venait encore d’accuser Adrien.
— Tu le savais tout à l’heure. Quand tu lui as demandé de partir.
— Oui.
Adrien alla jusqu’à la fenêtre. Sarah voulut le rejoindre ; il leva la main. Elle resta assise.
— Et maman ? demanda Camille.
— Elle a trouvé les deux cent vingt francs dans ma chambre le lendemain. J’ai avoué. Elle a dit qu’elle s’en occupait.
— Adrien était déjà parti ?
— Oui. Elle a remis l’argent dans les comptes de l’atelier et dit que le vélo était son cadeau. Pour mon anniversaire.
Adrien se retourna.
— Elle savait dès le lendemain.
Julien acquiesça.
— Elle m’avait apporté des vêtements chez Denise. Elle m’a dit de ne pas aggraver les choses.
Il passa les mains sur son visage.
Camille regarda les médicaments près de l’évier. Depuis six semaines, chaque objet lui rappelait l’absence de sa mère. Maintenant, elle avait envie de sortir pour ne plus rien voir.
Elle resta.
Sarah entrouvrit la fenêtre. L’air froid souleva le papier de la boîte à tarte. Adrien recula pour la laisser passer, puis revint s’asseoir. Camille rapprocha la carafe de lui. Elle ne trouvait rien à dire qui ne ressemble à une excuse pour quelqu’un d’autre.
5. Ce qu’il faut dire
— Papa a fini par savoir ? demanda Sarah.
— Pas par moi. Et je ne crois pas qu’elle lui ait dit.
Julien se tourna vers Adrien.
— Je suis désolé.
— Tu l’as raconté à qui, depuis ? Que j’avais volé ?
— Je ne racontais pas ça partout.
Sarah releva la tête.
— Après l’enterrement de papa, Denise en a parlé. Ce garçon qui avait mal remercié maman. Tu lui as répondu.
— Qu’il valait mieux ne plus en parler.
— Parce que tu avais honte de moi ? demanda Adrien.
— De moi.
— Elle n’a pas dû comprendre ça.
Camille se souvenait maintenant du repas après l’enterrement. Elle avait entendu Denise sans demander de qui elle parlait. Quelqu’un avait réclamé le pain ; la conversation avait continué. Elle n’avait pas su, mais cette facilité à passer à autre chose lui paraissait soudain insupportable.
Julien approcha son téléphone.
— Je peux lui dire.
— Maintenant.
Camille retint le mouvement qui l’aurait fait prendre le téléphone de son frère. Ce n’était pas à elle de réparer sa phrase, de lui faciliter l’appel. Adrien attendait. Julien déverrouilla enfin l’écran, chercha le contact de leur tante et appuya.
Adrien voulut entendre l’appel. Julien posa l’appareil au milieu de la table et prévint Denise qu’elle était sur haut-parleur, avec ses sœurs et Adrien.
— Le fils de Marianne ?
— Oui. L’argent dans l’atelier, c’était moi. J’ai menti à papa.
Elle le fit répéter.
— Mais Suzanne m’avait assuré…
— Elle savait. Elle a trouvé le reste le lendemain.
Adrien tenait son verre à deux mains. L’eau tremblait légèrement.
— Enfin, Julien, tu étais un enfant.
— À l’enterrement de papa, je ne l’étais plus. Je t’ai laissée continuer. Il ne t’a jamais rien volé non plus. Tu lui faisais vider ses poches.
Un silence suivit.
— Adrien ? Je ne savais pas.
— Moi, je te l’avais dit.
Denise commença une phrase, s’arrêta, demanda si elle pouvait venir.
— Pas aujourd’hui. Tu peux m’écrire.
L’appel terminé, Adrien dicta son numéro pour que Julien le transmette. Son frère relut les chiffres avec application. Ce soin minuscule, après tout le reste, donna à Camille envie de pleurer.
6. Le mètre de son père
Sarah monta avec Adrien chercher la malle. Julien se dirigea vers l’atelier. Camille le suivit.
Il ouvrit un tiroir sous l’établi et sortit l’étui brun.
— Tu savais qu’il était là ?
— Papa s’en servait. Je ne pensais plus à qui il était.
Camille reconnut le mètre jauni. Son père le lui prêtait pour ses constructions. Une articulation portait un rivet dépareillé.
En bas, Adrien et Sarah avaient attaché la malle avec une sangle prise dans la voiture de Camille. Julien tendit l’étui.
— La troisième articulation, dit Adrien en le dépliant. Mon père l’avait réparée. Il est mort quand j’avais dix ans. Je n’ai presque rien gardé de lui.
Il rangea le mètre dans sa veste sans remercier. Camille fut soulagée qu’il ne le fasse pas.
Elle se rappelait le claquement des branches du mètre et son père lui recommandant de ne pas forcer. Cet objet avait traversé toute son enfance. Adrien, pendant ce temps, le croyait peut-être jeté avec les chaussures, le pull et les photographies.
Julien proposa de porter un côté de la malle.
— Prends dessous, dit Adrien. La poignée ne tiendra pas.
Ils la chargèrent dans sa camionnette, parmi ses outils de mécanicien. Avant de refermer, Adrien rouvrit le cahier. Camille aperçut des plans de bateaux.
— Tu les dessinais ?
— Je voulais en construire un. Avec ces calculs, il aurait coulé avant la berge.
Il lui montra une page et sourit brièvement.
— Mon petit-fils aime bricoler. On verra ce qu’il en pense.
Son téléphone vibra. Il s’éloigna pour répondre. Camille rentra ; la tarte attendait toujours parmi les cartons.
7. Quatre assiettes
Sarah avait sorti un couteau. Par la fenêtre, elle proposa une part à Adrien.
Il hésita, puis revint.
— Juste une. J’ai de la route.
Les bords étaient noircis, les fruits entassés au centre.
— C’est moi qui l’ai faite, prévint-il.
— Alors on va faire attention à ce qu’on dit.
Il sourit à Sarah. Ils s’assirent. Adrien posa ses coudes de part et d’autre de l’entaille.
— Comment tu as fait ça ? demanda Camille.
— Je sciais un support pour ma maquette. Le carton dessous n’était pas assez épais.
Julien regardait son assiette.
— Je devais surveiller où tu coupais.
— Tu regardais la télévision.
— Oui.
Camille alla remplir la carafe. Elle rangea les somnifères avec les médicaments à rapporter à la pharmacie. Le tri attendrait.
— Suzanne t’a dit qu’elle savait ? demanda Julien.
— Elle a dit : « Tu n’avais rien fait. » Rien d’autre au téléphone.
— Elle voulait peut-être tout raconter aujourd’hui.
Camille aurait aimé le croire.
— Peut-être, répondit Adrien.
Julien n’insista pas.
Avant de partir, Adrien accepta une part pour sa femme. Camille la mit dans une boîte. Son frère attendait près de la porte.
— Je ne sais pas quoi faire d’autre.
— Pour aujourd’hui, laisse-moi rentrer.
Camille accompagna Adrien dehors. Il installa la tarte sur le siège passager, vérifia la malle.
— La clé est restée sur la table.
Elle alla la chercher. En la lui rendant, elle faillit dire de revenir quand il voudrait. La phrase lui parut trop facile.
— Je peux te donner mon numéro ?
Il sortit son téléphone. Elle dicta les chiffres. Il promit de rapporter la sangle ; elle répondit que rien ne pressait.
Quand Camille rentra, Julien débarrassait. Sarah rangeait les assiettes dans le buffet au lieu de les emballer.
Camille passa l’éponge autour de l’entaille.
— Papa nous avait raconté une histoire de déménageur.
— Je sais, dit Sarah.
Un message arriva d’un numéro encore inconnu.
« C’est Adrien. Comme ça, tu as le mien. »
Fin



