Le dernier départ
À vingt et une heures treize, Salma referma la porte sur un parapluie qui n'appartenait à personne. Elle le tira du marchepied, le posa contre son siège et attendit encore trente secondes. À la gare de Valmorne, le dernier voyageur pouvait toujours surgir entre deux wagons, une valise à la main, furieux que le monde ait commencé à partir sans lui.
Personne ne vint. Dans le petit car de remplacement, six passagers faisaient déjà leur nid pour les quarante kilomètres de montagne. Nadège, la coiffeuse de Brévan, déballait un sandwich. Étienne, qui commençait son apprentissage chez le boulanger, dormait le front contre la vitre. Une femme occupait le fond avec un garçon et un sac de dinosaures. Plus près, une randonneuse vérifiait sa cheville entourée d'une bande. Le sixième passager portait un manteau gris trop chaud pour la saison et un sachet de pralines qu'il n'avait pas ouvert.
— On roulera doucement, annonça Salma. Il pleut depuis ce matin. Ceux qui sont pressés peuvent toujours aider en poussant.
Nadège leva son sandwich en signe d'encouragement. Le garçon du fond demanda sérieusement à sa mère si les enfants devaient pousser aussi.
— Seulement les tyrannosaures, répondit Salma.
Elle quitta la gare en souriant. Quatre mois plus tôt, elle conduisait encore des groupes jusqu'à Venise. Puis sa mère avait commencé à oublier les plaques allumées, les robinets, le chemin de sa propre cuisine. La ligne de Valmorne payait moins, mais Salma rentrait tous les soirs. Elle connaissait maintenant chaque arrêt, chaque chien qui poursuivait les roues, chaque portion où les téléphones devenaient inutiles.
Avant les gorges, elle appela la permanence. Luc, le régulateur, lui confirma qu'aucune fermeture n'était signalée. Rendez-vous radio impossible dans la vallée : elle devait lui envoyer son message d'arrivée depuis Brévan, comme chaque soir. En cas de retard important, il la rappellerait puis déclencherait les recherches prévues. Une routine un peu lourde, autrefois. Salma ne la trouvait plus lourde depuis qu'elle savait combien de choses pouvaient disparaître entre deux vérifications.
À l'arrêt des Forges, une silhouette traversa les phares. Un jeune homme courait de travers, un bras serré contre le ventre. Il frappa la vitre avant même que le car soit complètement arrêté.
— Ouvrez. S'il vous plaît.
Il n'avait ni manteau ni billet. Du sang avait séché sous son nez.
Salma ouvrit.
Le passager au manteau gris leva enfin les yeux de son sachet de pralines.
Un billet pour n'importe où
Le jeune homme s'appelait Tom. C'est tout ce qu'il accepta de dire, avec une obstination qui agaça d'abord Salma. À dix-neuf ans, peut-être vingt, on pouvait encore croire qu'un visage fermé dispensait d'expliquer pourquoi on saignait sur le siège d'un car.
— Tu as besoin d'une ambulance ?
— Non. Roulez.
— Ce n'est pas toi qui décides ça.
Il regarda la route derrière eux avec une telle panique qu'elle comprit son erreur. Il ne cherchait pas à lui donner un ordre. Il suppliait avec le seul mot qui lui restait.
Elle repartit. Nadège tendit des serviettes en papier. La mère du fond attira son fils contre elle. La randonneuse demanda si quelqu'un l'avait frappé. Tom répondit qu'il était tombé. Il tenait un téléphone dont l'écran cassé éclairait sa paume par à-coups.
— La prochaine zone de réseau est après le pont, dit Salma. On s'arrêtera et on appellera les secours.
À ces mots, le passager gris se pencha dans l'allée.
— Parfois, les jeunes ont surtout besoin qu'on les laisse se calmer.
Il avait une voix douce, presque fatiguée. Il se présenta : Serge. Il pouvait rester près du garçon, si cela rassurait tout le monde.
Tom secoua aussitôt la tête. Salma lui indiqua le siège derrière elle. Le jeune homme s'y laissa tomber avec un bruit de souffle arraché. Pendant quelques minutes, le moteur occupa tout le car. Même Nadège mangeait sans froisser l'emballage.
Un véhicule apparut derrière eux. Deux phares hauts, un blanc et l'autre légèrement jaune. Le même véhicule était passé devant l'arrêt des Forges quelques secondes avant l'arrivée de Tom ; Salma se souvenait de cette lumière dissymétrique. Maintenant, il restait dans son angle mort, trop proche dans les courbes.
Elle ralentit près d'un élargissement pour le laisser passer. Il ralentit aussi.
— Il vous suit ? demanda-t-elle à Tom, sans tourner la tête.
— Oui.
— Qui est dedans ?
— Hervé. Et peut-être Malik.
— Et qu'est-ce qu'ils veulent ?
Tom leva son téléphone, puis le rabaissa.
— Que je n'arrive pas jusqu'à quelqu'un qui m'écoute.
À travers le rétroviseur, Salma croisa le regard de Serge. Il souriait toujours, mais ses mains avaient écrasé le sachet de pralines.
Un grondement roula alors dans la montagne. Il ne ressemblait pas au tonnerre. Salma freina avant même de voir les pierres bondir dans ses phares.
La route arrêtée
Le car s'immobilisa à plusieurs dizaines de mètres de l'éboulement. Le silence qui suivit fut rempli de petits chocs : des graviers continuaient de sauter sur le bitume, une branche tournait dans l'eau brune, quelque chose de lourd craquait encore au-dessus de la route.
Salma garda les portes fermées. Elle avait déjà vu des gens sortir pour photographier un premier éboulement et oublier que la pente pouvait en envoyer un second. Derrière elle, le garçon du fond se mit à pleurer sans bruit.
— Tout le monde reste assis. On est arrêtés assez loin. Comment tu t'appelles, le tyrannosaure ?
— Victor.
— D'accord, Victor. Ta maman et toi, vous allez rester ensemble. C'est votre travail pour le moment.
Elle savait que la phrase s'adressait autant à elle-même. Un travail à la fois. Frein, passagers, pente, recul possible. L'élargissement qu'ils venaient de dépasser donnait accès à l'ancienne maison des cantonniers, en retrait d'une falaise basse. Elle pouvait y remettre le car à l'abri du versant qui venait de céder. Pas traverser la coulée, pas contourner à l'aveugle.
Les phares dissymétriques s'arrêtèrent derrière eux.
Deux hommes descendirent du véhicule. L'un portait une veste de chasse. L'autre, plus jeune, resta près du capot. Le premier marcha jusqu'à la portière, éclairant les vitres avec une lampe.
— Vous avez ramassé un garçon, cria-t-il. Il est blessé. C'est mon apprenti.
Tom s'était aplati contre le siège.
— Ne lui dites pas que je suis là.
Salma ouvrit seulement sa petite vitre latérale.
— Nous avons un problème de route. Reculez votre véhicule, je dois me dégager.
— Je veux juste récupérer Tom. Il a volé quelque chose au garage. Il n'est pas bien dans sa tête ce soir.
Il prononçait chaque mot en la regardant franchement, comme un homme habitué à être cru. Salma sentit derrière elle le mouvement de Serge, qui s'était levé.
— Le garçon est ici, dit celui-ci. On devrait peut-être régler ça tranquillement.
Tom ferma les yeux.
Salma ne regarda pas Serge. Elle continua de fixer l'homme à la lampe.
— Vous reculez. Ensuite j'appellerai la police dès que le réseau reviendra. Elle réglera ce qu'il faut régler.
L'homme cessa de sourire.
— Vous ne savez vraiment pas qui vous transportez.
— Pour l'instant, je transporte sept personnes. Je voudrais les garder toutes les sept.
La maison sans feu
Hervé recula enfin, mais juste assez pour leur permettre de gagner l'élargissement. Salma manœuvra lentement. La mère de Victor, Ariane, demandait si la route derrière était encore praticable. Oui, répondit-elle. À sa connaissance, oui. Seulement, le véhicule d'Hervé s'était arrêté en travers de l'accès, et elle refusait de transformer un car plein en bélier.
La maison des cantonniers avait conservé un appentis ouvert et un petit bureau dont les vitres étaient protégées par des barreaux. Des équipes y entreposaient encore du matériel, bien que le logement soit vide. Salma y avait fait une pause avec un agent communal durant l'hiver. Un escalier extérieur montait vers un sentier d'entretien et, plus haut, un belvédère. Là, elle le savait, les téléphones captaient parfois. Pas toujours. Il fallait monter pour le savoir.
Elle coupa le moteur après avoir installé le véhicule à distance du mur. Le chauffage cessa de souffler. Aussitôt, le bruit de la pluie devint immense.
— Maintenant, Tom, dit-elle. Vous allez me raconter.
Le garçon regarda les autres comme s'il cherchait le moins mauvais endroit pour poser sa honte.
Il travaillait depuis six mois chez Hervé, qui restaurait des voitures anciennes. Sa sœur Claire, mécanicienne dans le même atelier, avait compris que certaines voitures arrivaient avec une histoire trop simple et repartaient avec une autre. Elle avait gardé des photographies et averti son frère. Tom avait cru qu'elle exagérait. Hervé lui prêtait un scooter, lui avait proposé une formation. Il le traitait comme quelqu'un d'utile.
Ce soir, Claire n'était pas rentrée. Hervé avait demandé à Tom de livrer des pièces à l'ancien dépôt fruitier de la Ravine. Le garçon avait entendu sa sœur derrière une porte. On exigeait qu'elle rende une clé USB et indique où elle avait envoyé ses photographies. Elle refusait. Tom avait filmé quelques secondes à travers une fenêtre avant d'être découvert.
— Elle était vivante ? demanda Ariane.
— Oui. Elle m'a vu. Elle a crié de courir.
Tom avait sauté d'un quai de chargement, rejoint les Forges à pied, attendu le dernier car qu'il prenait d'habitude le vendredi. Il n'avait réussi à joindre personne. Son téléphone, tombé avec lui, s'éteignait dès qu'il essayait de téléphoner.
Il lança la vidéo. On vit une pièce basse, des cageots, une femme attachée sur une chaise. Son visage apparut une seconde. Puis l'image tourna brusquement vers le sol.
— Donnez ça à la police, dit Nadège.
Tom serra le téléphone.
— Je voudrais surtout qu'ils aillent la chercher.
Le prénom de trop
Serge s'assit de l'autre côté de l'allée.
— Ta sœur ne risque rien s'ils récupèrent leurs affaires. On peut négocier.
— Vous en savez quoi ? demanda la randonneuse.
Elle s'appelait Pauline et travaillait pour une association qui entretenait les sentiers de la vallée. Sa cheville l'empêchait de courir, pas de repérer une phrase étrange.
Serge ouvrit les mains.
— Je dis simplement qu'il faut penser à ceux qui n'ont rien demandé. L'enfant, par exemple.
Ariane ramena Victor contre elle. Le garçon n'avait pas besoin de comprendre chaque mot pour savoir qu'on venait de le mettre au milieu de la conversation.
Salma interrompit Serge. Personne ne sortirait pour discuter seul. D'abord, joindre les secours. Le dépôt était à plusieurs kilomètres derrière eux, desservi par une autre route depuis le plateau. Même avec les gorges coupées, une équipe pourrait y accéder. Il fallait transmettre le nom, la situation, la présence de Claire.
Elle demanda à chacun de vérifier son réseau. Six écrans s'allumèrent. Celui de Serge resta dans sa poche.
— Je n'ai presque plus de batterie.
— Un appel vaut bien le reste, dit Nadège.
Il le sortit enfin. Aucun réseau affiché. Salma le vit pourtant supprimer quelque chose avant de montrer l'écran. Elle aurait pu mal voir. Depuis vingt minutes, son esprit transformait chaque détail en avertissement.
Hervé revint frapper sur la porte avec sa lampe. Il avait perdu son ton aimable. Il voulait le téléphone et le garçon. Malik attendait près du véhicule. Il pouvait, disait Hervé, rester là toute la nuit.
— Moi aussi, répondit Salma.
La phrase était fausse. Elle pensait à Claire dans le dépôt, à sa mère qui demanderait bientôt où elle était, à Victor qui tremblait. Hervé, lui, n'avait pas à protéger sept personnes.
Quand il s'éloigna, Serge souffla :
— Hervé est brutal, mais Malik ne fera rien de grave. Je le connais assez pour ça.
Cette fois, Salma n'avait pas mal entendu.
— Vous le connaissez ?
Serge resta immobile. Au premier rang, Tom releva la tête lentement.
— C'est vous, dit-il. Dans le bureau. Vous étiez venu acheter le cabriolet.
Le sachet de pralines glissa des genoux de Serge. Les bonbons roulèrent dans l'allée avec un bruit minuscule, presque ridicule.
Celui qui attendait déjà
Serge ne nia pas longtemps. Il devait être à la gare pour récupérer une voiture qu'Hervé lui ferait livrer dans la soirée. Après la fuite de Tom, Hervé l'avait appelé : le garçon prendrait peut-être le dernier car. Il fallait monter, prévenir s'il le voyait, l'empêcher de parler à n'importe qui. Rien de violent, avait promis Hervé.
— Je n'avais pas imaginé ça.
— Vous imaginiez quoi ? demanda Nadège. Une conversation avec des bonbons ?
Il baissa les yeux. Il avait acheté deux voitures à Hervé en sachant qu'il valait mieux ne pas poser de questions. Puis rendu des services. Gardé un véhicule quelque temps. Présenté un acheteur. Maintenant, il avait peur que tout remonte jusqu'à lui.
Tom fit un mouvement vers lui, mais sa jambe le trahit. Pauline le retint par l'épaule.
— Claire vous a reconnu ? demanda le garçon.
Serge ne répondit pas. C'était une réponse suffisante.
Salma sentit sa colère devenir très froide. Elle avait accueilli l'homme parce qu'il avait payé son billet, l'avait laissé s'approcher du garçon, avait presque trouvé sa douceur rassurante. Mais le punir ne dégagerait pas la route et ne libérerait pas Claire.
— Donnez votre téléphone.
Il protesta. Elle ne chercha pas à le fouiller, ne menaça pas de le frapper. Elle posa seulement les mots devant tous.
— Vous pouvez continuer à aider ceux qui la retiennent, ou vous pouvez arrêter maintenant. Votre choix sera le vôtre. Il ne fera pas disparaître les précédents.
Serge finit par déposer l'appareil sur un siège. Nadège s'assit devant, sans y toucher davantage. Étienne, réveillé depuis l'éboulement mais jusque-là silencieux, se rapprocha de l'issue arrière pour surveiller l'extérieur.
— Le dépôt est grand, reprit Salma. Est-ce qu'on sait dans quelle partie elle se trouve ?
Tom décrivit le quai de chargement et la fenêtre basse. Serge remua sur son siège, puis ajouta que cette pièce était l'ancien bureau des expéditions, derrière le hangar principal. Il connaissait le bâtiment. Il y avait laissé une voiture quinze jours auparavant.
— Notez-le, dit Salma à Pauline. Notez aussi qui l'a dit.
Elle vit Serge comprendre la seconde partie. Chaque précision pouvait aider Claire et le compromettre lui-même. Il resta longtemps sans parler, puis indiqua la couleur de la porte extérieure. Pauline écrivait sur le dos d'un ticket, avec le crayon qu'Étienne gardait pour ses horaires de travail. Ce morceau de papier lui sembla soudain plus important que tous les écrans inutiles du car.
Salma indiqua le belvédère à Pauline. La randonneuse connaissait le sentier : il restait à l'écart de la zone d'éboulement, mais la pluie rendait les marches glissantes. Il fallait une lampe, de bonnes chaussures et quelqu'un capable d'accompagner le plus jeune sans le laisser se précipiter. Pauline pouvait marcher lentement. Étienne, dix-huit ans, accepta d'aller avec elle.
— Vous ne partez pas en héros, leur dit Salma. Vous cherchez un endroit d'où appeler. Au moindre doute sur le chemin, vous revenez.
— Et vous ? demanda Pauline.
Salma regarda les phares qui barraient la sortie.
— Je vais leur donner quelque chose à regarder.
Dix minutes à gagner
Elle ne pouvait pas cacher longtemps l'absence de deux voyageurs. Elle pouvait seulement détourner l'attention assez pour qu'ils atteignent le haut de l'escalier. Malik avait rejoint Hervé sous la pluie ; ils discutaient près du capot, comme des hommes mécontents d'une livraison en retard.
Salma ralluma les phares du car, puis appela Hervé par sa vitre.
— Il faut parler de votre voiture.
— De quoi ?
— Elle bloque le passage des secours. L'éboulement est important. Quand ils arriveront, ils verront d'abord ça. Ensuite ils verront vos plaques.
Hervé avança, la main levée pour se protéger de la lumière. Derrière Salma, l'issue arrière s'ouvrit. Pauline et Étienne descendirent du côté de l'appentis, puis gagnèrent l'escalier dans l'obscurité. Nadège referma aussitôt. Salma continua de parler, en s'obligeant à ne pas regarder le rétroviseur.
Elle proposa de laisser Tom raconter son histoire à travers la vitre. Hervé insulta le garçon. Elle lui demanda pourquoi une mécanicienne se trouvait attachée dans un dépôt fruitier. Cette fois, il s'approcha si vite qu'elle referma avant qu'il arrive à sa hauteur.
La lampe frappa la carrosserie. Victor poussa un cri. Salma eut envie de s'excuser auprès de lui, puis comprit que l'excuse pouvait attendre. Elle recula dans l'allée avec la trousse de secours. Ses mains tremblaient maintenant qu'elles n'avaient plus le volant.
— Ils vont casser les vitres ? demanda Ariane.
— C'est possible. Éloignez-vous de celles de devant.
Nadège les aida à changer de place. Elle parlait à Victor de chiens imaginaires venus se faire coiffer dans son salon, d'un caniche exigeant une frange, d'un bouledogue mécontent de ses oreilles. Sa voix n'était pas naturelle. Elle continuait quand même. Le garçon l'écoutait avec des yeux immenses.
Serge, assis seul, regardait les pralines dispersées sous les sièges.
— Il ne voulait pas la tuer, dit-il.
Tom se retourna.
— Vous avez encore envie de lui demander ?
La pluie redoubla. À l'extérieur, Hervé ouvrit le coffre de son véhicule. Salma aperçut un outil métallique entre ses mains. Les dix minutes qu'elle avait espéré gagner lui parurent soudain monstrueusement longues.
Elle vérifia son téléphone. Toujours rien.
Au-dessus du toit, très loin dans le noir, une lumière glissa une seconde entre les branches, puis disparut.
Une voix au-dessus de la pluie
Trois minutes plus tard, Étienne revint en courant jusqu'à l'appentis et frappa du côté protégé. Nadège le fit entrer. Il était trempé et respirait si fort qu'il dut s'appuyer contre un siège avant de pouvoir parler.
Ils avaient joint les secours. Pauline était restée au belvédère pour garder le contact et guider les équipes par téléphone. Elle avait transmis le dépôt, Claire, les deux hommes, le véhicule, le car bloqué. Elle avait précisé la présence de Serge. L'opérateur leur avait demandé de rester à couvert et de ne pas tenter de franchir la coulée. Une équipe devait approcher par la route depuis les Forges ; une autre irait au dépôt depuis le plateau. Aucun délai garanti. Seulement cette phrase : ils venaient.
Salma sentit ses genoux faiblir. Elle s'assit une seconde sur l'accoudoir.
Hervé vit Étienne à travers la vitre. Il comprit. Son visage changea moins que ses épaules : quelque chose se relâcha, puis se referma d'un coup. Il appela Malik, qui regarda vers le sentier.
— Ils savent, cria Salma. La police est prévenue. Le dépôt aussi.
Malik recula vers leur véhicule. Hervé le saisit par la veste. La dispute éclata hors de portée des mots, mais pas du sens. L'un voulait partir. L'autre voulait encore reprendre ce qu'il était venu chercher.
Tom se leva.
— S'ils retournent au dépôt avant les autres…
Salma n'avait aucune réponse qui pût l'apaiser. Elle ne mentit pas. Elle prit seulement son avant-bras pour l'empêcher d'aller ouvrir.
Malik arracha finalement sa veste et monta côté conducteur. Hervé donna un coup contre sa portière, puis abandonna le car pour le rejoindre. Les phares pivotèrent. Le moteur hurla un instant dans le virage avant de redescendre vers les Forges.
Ils étaient partis.
Personne n'applaudit. Salma ne redémarra pas pour les suivre. Elle avait la garde d'un enfant, d'un garçon blessé, de cinq adultes dont une femme attendait encore dans la montagne. Elle ne pouvait pas transformer leur délivrance en poursuite.
Étienne remonta prévenir Pauline que le danger immédiat s'éloignait. Il marcha cette fois, malgré la hâte. Salma le suivit des yeux jusqu'à l'escalier.
Puis Tom lui demanda, d'une voix presque ordinaire, s'il pouvait poser sa tête contre quelque chose. Nadège roula son manteau et le lui tendit.
Ce qu'on laisse aux autres
Les premiers gyrophares apparurent quarante minutes plus tard. Salma avait vérifié l'heure si souvent que chacun des chiffres semblait s'être gravé dans sa rétine. Entre-temps, Pauline était redescendue. La pluie diminuait. Victor dormait sur les genoux de sa mère et Serge n'avait pas tenté de récupérer son téléphone.
Les policiers séparèrent les témoignages, examinèrent Tom, demandèrent où les hommes étaient partis. Ils ne promirent rien sur Claire. Une ambulance suivit. Quand on proposa au garçon de s'y installer, il refusa d'abord, puis céda à condition que quelqu'un garde son appareil. Une policière le prit avec précaution. Salma observa ce geste comme on observe une porte enfin verrouillée du bon côté.
Hervé et Malik avaient été interceptés plus bas. C'est tout ce qu'on leur apprit à ce moment-là. Personne dans le car ne sut s'ils auraient pu atteindre le dépôt autrement, s'ils avaient décidé de fuir ou de revenir chercher Claire. Les questions qui n'avaient pas de réponse devaient rester sans réponse, pour une fois.
Luc arriva dans un second véhicule de transport. Il avait commencé les appels avant même que le signalement du belvédère lui soit transmis. En découvrant Salma, il ouvrit la bouche pour une plaisanterie, puis la referma. Il lui apporta simplement une bouteille d'eau.
— Ta mère est avec ta sœur. Je l'ai prévenue dès qu'on a su où tu étais.
Alors seulement, Salma se mit à pleurer. Pas longtemps. Quelques larmes contrariées qu'elle essuya presque avec colère, parce qu'elle avait encore des listes de passagers à vérifier.
Tom était déjà dans l'ambulance lorsque la policière revint. Claire avait été retrouvée vivante au dépôt. Elle était consciente et prise en charge. Aucun autre détail pour le moment.
Le garçon porta les mains à son visage. Ses épaules se soulevèrent sans bruit. Nadège regarda ailleurs pour lui laisser un peu de place, puis se mit à pleurer aussi, avec beaucoup moins de discrétion.
On emmena Serge dans une voiture. Il chercha le regard de Salma avant de partir.
— J'ai fini par donner le téléphone.
Elle sentit tout ce qu'il demandait avec cette phrase : un mot qui simplifierait sa nuit, un reçu, une manière de devenir celui qui avait aidé.
— Vous pourrez le raconter, dit-elle.
Elle ne lui donna rien de plus.
Le retour des lumières
Six semaines plus tard, les gorges rouvrirent. Une nouvelle barrière protégeait le talus dénudé. Le dépôt fruitier resta fermé, cette fois par décision judiciaire. L'enquête sur le garage avançait sans que Salma en connaisse tous les détails. Elle avait été entendue deux fois. Cela n'avait rien d'une fin de film : des horaires à préciser, des phrases à reprendre, le souvenir gênant de ce qu'elle croyait avoir vu et de ce qu'elle avait réellement vu.
Claire lui écrivit. Elle évoquait sa convalescence, les nuits difficiles de Tom, leur décision de quitter l'atelier ensemble. Elle ne la remerciait pas d'avoir sauvé tout le monde. Elle la remerciait d'avoir ouvert quand son frère avait frappé, puis d'avoir continué à lui parler comme à une personne quand d'autres proposaient de le rendre.
La clé recherchée par Hervé était restée dans la boîte à outils de Claire, chez elle. Elle l'avait remise aux enquêteurs, avec les photographies déjà envoyées à un client dont elle soupçonnait que la voiture avait été volée. Rien de spectaculaire, écrivait-elle : des détails de réparation, une rayure ancienne, des réponses qui ne correspondaient plus aux questions. Elle avait mis du temps à accepter ce qu'ils signifiaient.
Tom s'en voulait encore d'avoir cru son patron. Sa sœur lui avait rappelé qu'elle aussi avait commencé par lui faire confiance. Ils ne guérissaient pas au même rythme. Pour l'instant, ils dînaient ensemble le mardi, et personne ne demandait à l'autre d'aller mieux avant le dessert.
Salma lut la lettre dans sa cuisine. Sa mère, installée en face d'elle, pelait une mandarine en spirale. Certains jours, elle ne savait plus quel âge avait sa fille. Ce matin-là, elle lui demanda pourquoi elle avait les yeux rouges.
— Une mauvaise nuit qui s'éloigne, répondit Salma.
Sa mère posa la moitié de la mandarine près de sa tasse. Elle ne demanda rien d'autre.
Le premier soir de la reprise, Nadège remonta avec un sandwich pour deux. Pauline envoya une photographie de sa cheville débarrassée de sa bande. Étienne avait laissé au dépôt un sac de brioches trop cuites pour être vendues, selon lui, et parfaitement bonnes selon tout le monde. Ariane et Victor ne reprenaient pas la ligne ; ils étaient rentrés chez eux, à plusieurs centaines de kilomètres. Ils avaient envoyé un dessin.
Salma le fixa derrière son siège, sans masquer les consignes de sécurité. Un car jaune y avançait entre deux montagnes bleues. Huit personnages occupaient les fenêtres, le compte exact de ceux qui avaient traversé cette nuit ensemble, Serge compris. Victor n'avait pas su qu'il fallait parfois retirer quelqu'un pour embellir une histoire.
Au-dessus du véhicule, un énorme tyrannosaure portait un parapluie.
À vingt et une heures treize, Salma regarda une dernière fois entre les wagons. Elle attendit ses trente secondes habituelles. Puis elle referma la porte.
La montagne ne lui paraissait pas plus sûre qu'avant. Les gens non plus. Elle savait seulement quelque chose qu'elle n'avait pas su nommer pendant la nuit : elle n'avait pas eu à trouver, toute seule, une route jusqu'au bout.
Il avait suffi, d'abord, de garder les autres avec elle.
Fin